Mes lectures de 2018 (1-5)

Après deux années à chroniquer mes lectures sur ma chaine YouTube, je me suis lassé du format vidéo. Cette année, je me contenterai donc de brèves notes, postées directement sur le présent site. Avec beaucoup de retard, voici mon commentaire des cinq premiers livres que j’ai lus en 2018.

Georges SIMENON, Maigret, Lognon et les Gangsters, Paris, éd. Presses de la Cité, [1952] 1968, 192 p.

Un roman trouvé dans la boite à livres du bar où je travaille, un soir que j’avais oublié d’emporter le mien. C’est un récit policier agréable, qui se lit vite. J’y ai retrouvé le côté anti-héroïque que j’apprécie dans les Maigret : le commissaire résout l’enquête non pas par génie mais par méthode et grâce aux importantes ressources dont il dispose. Il délègue, chose qu’on voit si peu dans les polars ordinaires. C’est aussi un livre où les méchants s’en tirent à bon compte par absence de preuves, où les faiblesses de système judiciaire sont déjà mises en lumière. Simenon peint un protagoniste lucide, qui a pleinement conscience de ces limites mais refuse de jeter l’éponge pour autant, un héros amer mais pas cynique. Le réalisme n’interdit pas des pointes d’humour, en particulier dans le portrait des personnages secondaires. Celui de Lognon qui, non content d’avoir une malchance pathologique, souffre d’un complexe de la persécution, est exemplaire à cet égard.

Je devrais amorcer chaque année par la lecture d’un Simenon ; c’est un exercice des plus sains. Et ça remet les choses en place : ce qui importe plus que tout, en littérature, c’est cette impression de facilité, de naturel, cette manière qu’ont les livres bien ficelés de se dérouler tout seuls à la lecture, souplement, sans qu’un mot maladroit ne trouble l’immersion du lecteur. À cet égard, Simenon, aussi humble que soient ses histoires, est un modèle.

BELEN [pseud. Nelly KAPLAN], La Reine des Sabbats, Paris, éd. Éric Losfeld-Le Terrain vague, coll. « Le Second Degré », n° 5, ill. de Marechal, 1960, n.p.

Une plaquette compilant cinq courtes proses, que je me suis procurée après avoir lu mention de son titre dans le Panorama de la littérature fantastique de langue française de Jean-Baptiste Baronian, qui la qualifie de fantastique poétique et érotique. Le récit liminaire m’a intéressé, les quatre autres beaucoup moins. Si « La Reine des Sabbats » est un texte dense (selon moi davantage onirique que fantastique), aux images riches et qui exprime une révolte très conforme à l’esprit sabbatique, les œuvres qui suivent se situent plutôt dans la veine humoristique. Il s’agit de microfictions fantastique et de science-fiction ironiques (un genre qui, à mes yeux, a fort mal vieilli), d’un pastiche du Nouveau Testament assez vain et d’une histoire noire à chute rigolote.

Les six images insérées, de style surréaliste tardif, constituent une maigre plus-value car elles n’ont guère valeur d’illustration et adoptent des formats qui s’adaptent mal à celui du livre. Elles ont pour elles leur finesse, mais ne m’ont pas évoqué grand-chose.

Joris-Karl HUYSMANS, En route, Paris, éd. Plon, [1895] 1953, 380 p.

Un roman que je projetais de lire depuis longtemps, car c’est l’étape logique après avoir successivement découvert Huysmans via À rebours et Là-bas. Je pense que j’ai lu ce livre exactement au bon moment, à la bonne étape de mon parcours personnel. Pour des tas de raisons, il m’a énormément plu. On pourrait qualifier ce roman d’autofiction car il fait le récit de la conversion de Durtal (l’alter ego de Huysmans) à la religion catholique. Cette conversion n’est pas présentée comme une étape évidente, mais se fait au contraire via une succession d’hésitations et d’atermoiements. On peut lui reprocher une certaine difficulté, mais c’est un livre que j’ai trouvé beau et sincère. Durtal isole trois causes à sa crise spirituelle : l’hérédité, l’amour de l’art et le dégout du monde moderne. J’ai trouvé cette analyse d’une grande lucidité, qui ne place pas l’expérience de la foi à l’origine mais à l’arrivée du parcours.

Huysmans, comme de coutume, ne peut s’empêcher de faire de la critique d’art dans ses romans. Ici, c’est surtout le plain-chant qui est étudié. De là vient une des difficultés de l’œuvre, dans laquelle sont insérées un grand nombre d’antiennes latines malheureusement assez hermétiques pour le lecteur d’aujourd’hui. La seconde partie du livre, dont l’action se situe dans un monastère isolé, constitue un bel éloge de la vie simple. Le Moyen Âge, période qui fascinait Huysmans et me passionne également, se trouve en filigrane de toute l’œuvre.

Joseph MIGNOLET, La Dame blanche (trad. du wallon par Amand Geradin), Louvain, éd. Rex, s.d. [1933], 84 p.

Un livre déniché l’an passé à la brocante de Bomel. Il a été publié aux éditions Rex, une maison aujourd’hui très déconsidérée car elle est liée à l’histoire de la collaboration en Belgique. Joseph Mignolet fut un homme politique et un écrivain liégeois d’expression wallonne. Sénateur durant l’occupation, il est déchu de ses droits civiques à la libération et mis au ban des lettres wallonnes, au sein desquelles il ne publie plus alors aucune œuvre.

La Dame blanche est un conte ardennais de veine néoromantique, dont l’action est contemporaine de la révolte des Hédroits, au tournant des XIVe et XVe siècle. Il se rapproche, par son ancrage géographique, de La Vie fantastique de Bellem, sorcier d’Ardenne et, par son ancrage historique et son style, des contes de Victor Devogel, des livres que j’ai évoqués dans de précédentes chroniques de lecture. Il s’agit ici d’une histoire très simple de déception amoureuse et de vengeance surnaturelle, qui souffre malheureusement de longues prémisses et d’un dénouement extrêmement court laissant le lecteur sur sa faim. Dans sa version française, c’est donc un roman du terroir sans grand intérêt pour les lecteurs étrangers à la région mise en scène.

Gustav MEYRINK, Le Golem (trad. de l’allemand par Denise MEUNIER), Verviers, éd. Gérard et cie, coll. « Bibliothèque Marabout », n° 387, [1915] 1971, 256 p.

Un roman occulte au sens le plus strict du terme ! J’ai adoré ce livre qui se partage entre l’atmosphère prosaïque, sordide et labyrinthique du ghetto de Prague et l’aventure initiatique qui entraine le protagoniste à la découverte de la Kabbale et d’un symbolisme lumineux quoique tout aussi dédaléen. Les personnages secondaires sont remarquables par leur pittoresque, qu’ils soient étudiants exaltés, brocanteurs retors, marionnettistes bons vivants ou jeunes gens de mauvaises mœurs.

C’est un livre qui a une épaisseur, dans lequel on peut s’enfoncer. Il peut dès lors se faire étouffant par moments, mais il impressionne surtout par son originalité radicale, par la place à part qu’il revendique dans le genre si arpenté du fantastique. Je me suis aussitôt fait la promesse, en le refermant, de découvrir les autres œuvres de son auteur, et en particulier sa Nuit de Walpurgis qui, je gage, aura tout pour me plaire également.

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