Mes lectures de 2018 (11-15)

Mes lectures précédentes : 1-5 ; 6-10.

ERCKMANN-CHATRIAN, L’Oreille de la chouette, Verviers, éd. Gérard & C°, coll. « Bibliothèque Marabout Géant », n° 314, 1969, 256 p.

Encore un livre auquel je suis venu par le Panorama de la littérature fantastique de langue française de Jean-Baptiste Baronian. Il m’a plu par bien des aspects : l’étrange animalité de ses personnages (à laquelle j’ai consacré un article paru dans le webzine Faunerie et qui, j’en suis conscient, émaille mes propres œuvres de fiction), le pittoresque de ses scènes populaires et en particulier de ses scènes de taverne (le diptyque composé du « Combat d’ours » et du « Combat de coqs » couronne à mes yeux ce recueil de nouvelles), le recours à l’ivresse comme procédé fantastique (« Entre deux vins » est un autre point d’orgue du livre, qui mériterait assurément de figurer dans une Anthologie du fantastique alcoolique, encore à composer)…

Un détail qui m’a frappé est la proximité de ton et d’atmosphère qui peut être décelée entre ces auteurs lorrains et l’école belge de l’étrange, que je connais bien. Je suis depuis longtemps d’avis que l’école belge a produit un fantastique de veine essentiellement germanique, nourri à la fois de l’héritage hoffmannien et d’une certaine influence de la Nouvelle Objectivité. Loin de moi l’idée de disputer Erckmann-Chatrian au panthéon des lettres françaises ; il y a bien sa place. Mais sa lecture m’a inspiré la réflexion que la tension nord-sud est bien trop souvent négligée dans l’étude des littératures francophones (en cause très certainement, le vieux fantasme unitariste de la « littérature nationale » française). Certes, elle se superpose en partie à l’éternelle opposition romantisme-classicisme, mais elle ne s’y résout pas.

Or cette tension, ainsi que je l’ai observé, est bel et bien perçue par de nombreux écrivains et exprimée notamment sous la forme d’un dédain pour le tempérament et la culture méridionaux. En témoigne le soliloque de Kasper, aux dernières pages du « Combat d’ours » (p. 109-111), qui se conclut de la manière suivante : « On nous assomme avec le grand style, le genre grave, l’idéal grec. Moi, je ne veux être d’aucune académie et je suis Flamand. J’aime le naturel et les andouilles cuites dans leur jus. Quand les Italiens feront des saucisses plus délicates, plus appétissantes que celles de la mère Grédel, […] alors j’irai m’établir à Rome. En attendant, je reste ici. Mon Vatican à moi, c’est la taverne de maître Sébaldus. » Cela apporte de l’eau à mon moulin, mais la réflexion reste bien sûr à moudre.

Aurélien DONY, Io, la belle. Suivi de Poèmes en prose, Dinant, éd. Bleu d’Encre, 2018, 96 p.

J’ai souvent parlé des œuvres d’Aurélien Dony, en qui je vois une des plus belles plumes de ma génération — sans objectivité aucune, car c’est mon ami. Io, la belle est son quatrième et dernier recueil de poésie, paru il y a seulement quelques mois. Il se compose d’une longue pièce en vers courts, suivie de proses poétiques. Ce poème liminaire est particulièrement impressionnant. Réécriture du mythe d’Io pourchassée par le taon, il illustre la question contemporaine des migrations, le sort du « peuple d’Io ». En mots simples et percutants, sans sacrifier à la poésie, il constitue donc un texte engagé, d’une grande empathie (et ce n’est pas une posture ; Aurélien a d’ailleurs reversé les profits de son livre à la plateforme citoyenne d’aide aux réfugiés de Bruxelles). À titre personnel, sa lecture m’a profondément ému.

Techniquement, il s’agit d’une poésie très orale, en vers courts, limpides. Si elle bénéficie d’une certaine régularité (le premier mouvement, peut-être le plus incisif, est composé exclusivement de tétrasyllabes), elle est néanmoins à classer dans le vers libre. La seconde partie du recueil ne bénéficie pas d’une si grande unité. Il s’agit de textes plus compliqués et moins lyriques, qui sont paradoxalement parmi les plus intimes et les plus obscurs que j’ai lus de cet auteur. Les thèmes abordés sont alors la jeunesse, l’arrachement à l’enfance insouciante (et l’hommage aux parents qui l’ont rendue telle), l’incertitude qui en découle ; le vertige qui saisit le poète au contact du monde moderne et de ses mécaniques aliénantes, au contact d’un monde profondément injuste ; la difficulté et l’enjeu de témoigner du positif, de dire qu’aussi inerte qu’il paraisse, ce monde se corrige tout de même un peu ; la création littéraire aux prises à l’indolence, qui la fait apparaitre tour à tour salutaire et futile.

Laurence DES CARS, Les Préraphaélites. Un modernisme à l’anglaise, Paris, coéd. Gallimard-Réunion des Musées nationaux, coll. « Découvertes Gallimard / Peinture », n° 368, 1999, 128 p.

Un livre au contenu intéressant mais dont la forme m’a déçu. Je n’ai certes pas lu énormément de Découvertes Gallimard mais j’en avais un a priori positif, que j’ai un peu revu en refermant celui-ci. Quant aux Frères préraphaélites eux-mêmes, j’étais déjà familier des œuvres de D. G. Rossetti et de Burne-Jones. Dès lors, parmi les grands noms, j’ai surtout découvert Millais et Morris par le biais de ce livre (les œuvres de Hunt me parlent beaucoup moins). Le caractère protéiforme des entreprises artistiques de Morris, que je méconnaissais largement, m’a particulièrement intéressé.

Toujours est-il que ce court exposé m’a franchement laissé un goût de trop peu : d’une part car il ne fait que survoler un mouvement complexe, mais d’autre part également car une expérience de lecture ne saurait se substituer à l’expérience directe des œuvres dans un musée. Je crains donc qu’il me faille composer avec ma nature casanière, si je veux aller véritablement à la rencontre de ces artistes (actuellement, je pense n’avoir eu l’occasion de contempler de visu que Le cortège nuptial de Psyché de Burne-Jones, au musée Fin de siècle de Bruxelles).

Georges SIMENON, Les 13 Coupables, Paris, éd. Le Livre de poche, coll. « Simenon », n° 2928, [1932] 1973, 182 p.

Comme tous les Simenon que j’ai lus dernièrement, celui-ci est sorti de la boite à livres située dans l’entrée du bar où je travaille. Ce recueil de nouvelles entamé sur un coup de tête a rencontré chez moi un certain intérêt. Il s’illustre en effet dans un sous-genre peu pratiqué : le récit d’interrogatoire. Chacun des treize textes réunis sous cette couverture met en scène un suspect différent, accusé d’un crime ou d’un délit variable, le fil rouge étant plutôt à chercher en la personne de l’interrogateur, nommé Froget. J’ai toujours été friand de bons dialogues, de joutes oratoires (raison pour laquelle je continue par exemple à défendre Amélie Nothomb, puisque ses prouesses à cet égard rachètent les facilités dont sont autrement truffés ses romans les plus récents). La rhétorique, tout en retenue car le juge Froget n’est pas un bavard, m’a paru ici remarquable.

On retrouve du reste les caractéristiques principales des récits policiers de Simenon : grande sobriété dans les intrigues ; méthode sans extravagance de l’enquêteur, à mille lieues des antihéros auxquels nous sommes accoutumés ; tableau de mœurs dressé sans complaisance, voire même avec une certaine hauteur. Cette formule de récit assez cadenassée procède également d’une recette aboutie : la focalisation stricte sur le personnage du juge permet de réfléchir à l’affaire en même temps que lui ; au dénouement et même si l’aveu manquait de clarté, le lecteur reçoit de toute manière la clé de l’énigme et une appréciation morale conclusive via la pirouette systématique suivante : Froget qui prend des notes succinctes dans son calepin. Il suffisait d’y penser !

Françoise SAGAN, Dans un mois, dans un an, Paris, éd. Le Livre de poche, n° 1259, [1957] 1963, 186 p.

Ce n’est que tout récemment que j’ai découvert les œuvres de Françoise Sagan, qui m’impressionne surtout par sa précocité de caractère. Dans un mois, dans un an est le premier roman que j’ai lu d’elle. Je trouve son sens de la formule absolument remarquable, surtout qu’il n’empêche aucunement ses livres d’être très faciles à lire (en voici une que j’avais soulignée et que je redécouvre, à la page 136 : « Seule, parmi les gens qu’il connaissait, Josée avait le complet sentiment du temps. Les autres, poussés par un profond instinct, essayaient de croire à la durée, à l’arrêt définitif de leur solitude ; et il était comme eux »).

Pour des raisons que je ne m’explique pas vraiment, son univers semi-mondain m’attire beaucoup. J’aime la froideur élégante dont elle pare certains de ses personnages, que je ne peux me retenir de modeler mentalement sur les traits de Kristin Scott Thomas ; j’aime la banalité qu’elle met dans ses études psychologiques ; j’aime l’atmosphère de désœuvrement, d’insouciance qui transparait dans les intrigues… C’est extrêmement prétentieux à écrire, et certainement faux, mais j’ai l’impression qu’il était davantage permis dans les années 1950 de vivre et de mettre en scène des drames frivoles, tandis que notre XXIe siècle ne se prêterait qu’aux drames véritables. Question de perspective faussée par la distance, je présume. Toujours est-il que j’en retire un délicieux sentiment d’évasion.

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