Mes lectures de 2018 (16-20)

Mes lectures précédentes : 1-5 ; 6-10 ; 11-15.

Louis PAUWELS & Jacques BERGIER, Le Matin des magiciens, Paris, éd. Le Livre de poche, n° 1167-1168-1169, [1960] 1966, 640 p.

Je crois qu’aucun cours n’a été aussi déterminant, en ce qui regarde mes choix de lectures, que le séminaire de Questions approfondies de littérature francophone donné en 2012 par Benoît Denis, à l’Université de Liège. C’est à cette époque que j’ai acheté ce gros livre de Pauwels et Bergier, car il y avait été mentionné comme une tentative d’engager dans la voie scientifique le merveilleux relevant du réalisme magique (ces auteurs parlent de « réalisme fantastique ») qu’on étudiait d’autre part dans la littérature belge. Je l’ai longtemps délaissé, puis carrément égaré durant toute une période, avant de m’attaquer cet été à sa lecture.

Cet ouvrage controversé, connu pour son biais idéologique et son irrationalisme assumé, est notamment considéré comme une source principale du fantasme de l’« ésotérisme nazi », dont la postérité se montra si fertile. Je mentirais en niant que le large chapitre qu’il y consacre m’a particulièrement fasciné. J’exècre le complotisme pur et dur, que je juge imbécile. Cependant, je suis très friand de ses thèses reprises sur le mode ironique, comme elles le sont souvent dans certaines fictions populaires, les « pulps » que j’affectionne tant. Bien sûr, cela revient à marcher sur un fil, mais les littératures qui se pratiquent sans danger sont tièdes et trouvent rarement grâce à mes yeux.

Le reste est un vrai pot-pourri : alchimie, sociétés secrètes, mystères de l’Atlantide et des divers empires perdus, parapsychologie… L’ouvrage n’apparait réellement daté que dans son traitement du nucléaire, élevé au rang d’obsession par ses auteurs mais revêtant aujourd’hui un caractère si prosaïque qu’on est tenté de lui dénier sa place dans cet inventaire du surnaturel. Heureusement, dans sa grande part, Le Matin des magiciens demeure intemporel.

Roland BEYEN, Michel de Ghelderode ou la hantise du masque. Essai de biographie critique, Bruxelles, éd. Palais des Académies, 1971, 538 p.

Ghelderode a droit de cité dans mon panthéon personnel d’écrivains, ceux qui me fascinent le plus. Cette biographie pointue avait donc tout pour me captiver. Il en va de Ghelderode comme de Ray ou de Rops : la légende éclipse l’homme. Et dans ce cas également, il s’agit d’une légende construite en toute conscience, avec mille et mille soins. La tâche de Roland Beyen était donc colossale : il a fallu tout mettre en doute, partir des sources les plus objectives pour réécrire la vie d’un maitre adoré, et accepter qu’elle n’apparaisse alors plus comme il l’avait souhaité. Je rejoins cependant son opinion que l’auteur de Sortilèges n’en ressort que plus humain et attachant.

J’ai personnellement beaucoup de tendresse pour Ghelderode. Je ne pense pas que le mot soit trop fort ; c’est un auteur avec lequel je me sens en communion d’idées, dont le parcours, les échecs, les phobies et jusqu’aux bravades m’émeuvent. Cette biographie m’a conforté dans cette opinion. L’image globale qui en ressort est celle d’un grand timide un peu mythomane, d’un dramaturge accro aux postures qui camoufle en haine sa peur maladive d’autrui ; qui redoute sans cesse l’échec, le discrédit, mais qui s’acharne ; qui surjoue complètement sa misanthropie, sans toutefois parvenir à se mentir tout à fait à lui-même…

Le chapitre consacré à ses rapports avec la religion — bien plus complexes qu’ils n’apparaissent au premier abord — m’a tout spécialement intéressé. La question de sa relation à la Flandre idéalisée, étroitement liée à son mal-être existentiel et à son dégout du monde contemporain, est un autre point essentiel du livre. Comme tant d’écrivains et d’anonymes, Ghelderode était hanté par l’impression d’être né trop tard, d’être rejeté hors du siècle où il aurait pu s’épanouir. Cette épaisse biographie est donc autant une étude clinique, qui dissèque ce mal courant et — qui sait ? — apportera peut-être des réponses à qui en souffre…

Anne HÉBERT, Les Enfants du sabbat, Paris, éd. du Seuil, coll. « Points Romans », n° 117, [1975] 1983, 194 p.

J’ai eu beaucoup de difficulté à entrer dans ce roman, que je n’ai toutefois plus lâché sitôt passés les trois premiers chapitres. Il s’agit d’une œuvre de littérature dite « blanche » et non pas d’une œuvre « de genre » fantastique. La sorcellerie y trouve des accents authentiques, dont atteste la bibliographie qui le clôt. À côté d’essais d’histoire judiciaire ou des mentalités, figure La Sorcière de Jules Michelet, dont l’influence est indéniable. Anne Hébert lui doit des scènes particulières (celle de la cuisson de la confarreato constitue un emprunt manifeste) mais, plus encore, le ton profondément libertaire de son roman. L’idéologie populaire, presque révolutionnaire, dont Michelet revêt le sabbat trouve ici une expression moderne, que d’aucuns qualifieraient de féministe.

Sœur Julie de la Trinité, de la congrégation des dames du Précieux-Sang, souffre (ou jouit, selon les points de vue) d’une identité tiraillée par trois siècles d’atavisme : avant de porter l’habit, elle était une de ces enfants vouées toutes jeunes à Satan, destinées à être reines du sabbat. Sa mère avant elle et toutes les femmes de son sang étaient déjà du même parti ; sa vie n’a bifurqué que par accident. Ayant quitté la montagne québécoise où elle vécut gamine en demi-sauvage, dans un milieu familial sordide (on parlerait aujourd’hui de quart-monde), sœur Julie semble amnésique de ce passé… jusqu’à ce qu’il resurgisse avec une force surnaturelle ! La lignée de sorcières dont elle est issue se manifeste alors à travers elle, et ni la sœur supérieure, ni le confesseur de la congrégation, ni le médecin ne parviennent à dompter cette mauvaise graine. Peu à peu, le couvent sombre dans le chaos.

La morale du roman est confuse : la plupart des actions de sœur Julie apparaissent malveillantes, mais elle dispense aussi quelque justice sous couvert de vengeance (car ses consœurs ne sont pas incapables de mesquinerie), voire même des actes de bonté sous couvert de transgression (en aidant au suicide de sœur Amélie de l’agonie, par exemple). Surtout, l’attitude de sa hiérarchie à son égard, la psychose et la persécution qu’elle déclenche, le poids de la tradition et d’un certain patriarcat qu’elle subit, la fait apparaitre comme une victime à défendre, pour qui le lecteur ne peut se retenir de prendre parti. C’est donc un roman complexe et ambigu, qui tranche avec la production générale sur le thème de la sorcellerie dégorgeant soit de partisianisme, soit de lieux communs gothiques.

Joël HOUSSIN, L’Autoroute du massacre, Paris, éd. Fleuve noir, coll. « Gore », n° 2, 1985, 158 p.

Je m’étais promis depuis une éternité de lire un « Gore », parce que c’est quand même une collection mythique, s’il en est. J’ai choisi au hasard L’Autoroute du massacre. En toute franchise, je ne suis pas amateur du genre. J’ai tout de même été agréablement surpris, en particulier par la construction des personnages. C’est un roman très court, dont l’essentiel doit naturellement être consacré à la traque, au gore proprement dit. Dès lors, j’ai trouvé la scène d’exposition fort réussie, parce qu’elle parvient en quelques pages à poser des enjeux interpersonnels, des tensions au sein du groupe de victimes propres à être exploitées par la suite. Des mauvaises langues diront peut-être que la violence gâche ce qui aurait pu être un drame psychologique décent, sur fond de départ en vacances et d’embouteillages…

Pour ma part et en dépit de ma bonne surprise, je ne suis pas certain qu’il y avait là matière à autre chose qu’au roman d’épouvante que j’ai lu. L’arrière-fond de l’histoire est si ténu, le récit d’origine des créatures si lapidaire, qu’on en retire plus de questions que de réponses. Mais paradoxalement, le lecteur n’est pas frustré d’en savoir si peu car, d’évidence, il n’y a aucune profondeur à explorer ; le monstre est là comme une fonction pure, simplement pour jouer son rôle et produire ledit massacre. Il y a une certaine qualité d’écriture, notamment dans les dialogues, mais il ne me fait aucun doute que ce roman a été écrit trop vite pour prétendre à un statut qu’il ne revendique d’ailleurs pas. C’est de la littérature industrielle bien calibrée, ni plus, ni moins.

COMÈS, Silence (préf. par Henri Gougaud), Tournai, éd. Casterman, coll. « Les Romans (À SUIVRE) », 1980, 156 p.

Ce roman graphique m’a été prêté par mon amie Aria, qui connait bien mes gouts. De Comès, j’avais déjà lu voici quelques années La Maison où rêvent les arbres, qui m’a laissé un vif souvenir. J’aime particulièrement deux choses chez lui : sa couleur locale et la stylisation de son dessin. Il est indéniable que l’histoire de Silence se déroule dans les Ardennes belges : tout connote cette région, assurément passée au crible d’un certain romantisme, mais néanmoins fidèle à ce qu’elle était voici encore un demi-siècle. Tant les traits que la narration transpirent donc l’authenticité lorsqu’ils peignent une campagne à demi modernisée mais encore à demi sauvage, où stagnent de vieilles croyances et pratiques, des secrets murmurés d’une génération à l’autre. Si la culture locale est de la sorte très habilement rendue, il en va de même de la nature. Le vent, en particulier, trouve chez Comès une rare force expressive. Peu d’artistes peuvent se targuer de suggérer si bien l’âpreté d’un paysage, simplement par le vol d’une feuille morte ou la légère inclinaison d’une ligne d’arbres.

À vrai dire, tout m’a fasciné dans son style. Plus expressionniste que réaliste, il s’en dégage une force, une assurance qui atteste une longue pratique. L’apparente simplicité est trompeuse, et il me semble au contraire que l’économie de traits que pratique Comès est le signe d’une grande science du dessin. Je n’ose même imaginer la quantité d’esquisses préparatoires à cet album. La construction du personnage de Silence est spécialement brillante : l’arête du nez en éclair, les pommettes et la mâchoire jointes en une ligne verticale… À l’encontre a priori de tout réalisme, ce visage n’a pas moins une rare force expressive, un véritable caractère par lequel il est reconnaissable entre tous les autres du roman. Et il n’y a pas que les visages : j’ai aussi souvent été captivé par les mains ou par la façon tout en contrastes de figurer des phénomènes météorologiques (la neige, l’orage), si bien que j’ai rarement lu aussi lentement une bande dessinée, car je me suis arrêté sur ses cases comme devant chaque tableau d’un musée. Un chef-d’œuvre.

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