Mes lectures de 2018 (21-25)

Mes lectures précédentes : 1-5 ; 6-10 ; 11-15 ; 16-20.

Victor DEVOGEL, Erica, la Fée des bruyères rouges (ill. par Véronique De Smedt), Bruxelles, éd. Librairie Vanderlinden, s. d., 184 p.

Troisième et dernier opus de la trilogie de Victor Devogel (j’ai évoqué La Sorcière de la forêt d’Houthulst et Le Nuton de la grotte aux lunes, respectivement son « conte du pays de Flandre » et son « conte du pays d’Ardenne », dans de précédentes chroniques), ce « conte de la Campine » est à mes yeux le plus médiocre. Il est sous-titré « Histoire d’une famille belge au début des invasions germaniques », et c’est tout le problème : alors que les deux autres étaient situés dans un Moyen Âge romantique, ancrés solidement dans le paysage local mais dépourvus de réelle ambition historique, celui-ci prétend faire œuvre de reconstitution. Il n’en ressort rien d’heureux : non seulement le ton charmant car fabuleux des autres contes est ici ruiné, mais la lecture même est parasitée par d’innombrables précisions documentaires inopportunes.

L’auteur croit en effet nécessaire d’expliquer sans arrêt des termes latins entre parenthèses, jusque dans les dialogues, et la moindre conversation prend des airs d’exposé : sur l’histoire du christianisme, la démographie des migrations barbares, les routes commerciales de l’Antiquité tardive… C’est peu dire que le résultat n’est pas à la hauteur de sa louable intention : l’univers mis en scène apparait livresque, si pas scolaire (des références sont même soigneusement listées en fin de volume), trop hors-sol en tout cas pour prétendre au réalisme. Des éléments relèvent de l’anachronisme (la référence à la Grande-Bretagne, d’un millénaire trop précoce, la conscience nationale absurde qu’entretiennent les personnages envers « le Belgium »…), d’autres de la simple maladresse (l’héroïne s’appelle Celta, son chien s’appelle… Lupus) ; les illustrations naïves qui sont insérées dans le volume n’arrangent rien.

Pour le reste, on retrouve les obsessions coutumières de Devogel : l’adjuvant surnaturel lié au territoire local, la menace sur un lignage de petite noblesse, l’accent mis sur la fratrie, les vertus de la jeunesse, l’union de cousins… Le souci de symétrie, qui se manifeste d’ordinaire par la paire de la sœur et du frère, trouve ici des incarnations supplémentaires : Maturus le prêtre et Divitiacos le druide, les chiens Lupus et Ursus… Ces doublons de personnages individuellement très inconsistants causent bien sûr des confusions, au point qu’on est en droit de se demander s’ils constituent des atouts ou des défauts de l’histoire. Par ailleurs, alors que les autres contes de Devogel étaient centrés sur un protagoniste, dont le parcours personnel prenait un tour de récit initiatique, la dispersion qu’il opère ici noie les enjeux dans une aventure collective mollassonne. Dommage.

Luc BABA, Fragments imaginaires du journal d’Abraham Stoker (1847-1912), Bruxelles, éd. Service général des lettres et du livre de la Fédération Wallonie-Bruxelles, 2006, 10 p.

Il semble un peu absurde de commenter ma lecture d’une plaquette de dix pages à peine. Celle-ci est issue d’une collection dont j’étais amateur, voici quelques années, car elle a le mérite de donner à bas cout un solide aperçu de l’actuel paysage littéraire belge. Je n’en lis plus guère, à présent, à moins que leur sujet ne m’intéresse particulièrement, ce qui était le cas de celle-ci. Son projet est si ambitieux qu’il en devient risqué : décrire la genèse d’un monument des lettres fantastiques par le biais de la fiction, et renoncer pour cela à toute exhaustivité. L’auteur est donc contraint en même temps à la conjecture et à la concision, c’est-à-dire qu’il doit mettre en évidence des faits potentiellement significatifs, propres à alimenter un récit des origines, mais que le format l’empêche de multiplier les hypothèses, de sorte que la voie la plus carrossable — celle de l’induction, où de nombreux faits spécifiques sont mis bout à bout — lui est interdite. Il ne reste alors que le hors-piste : une conduite du récit à l’instinct, drastiquement sélective et que menacent mille accidents répondant aux noms d’invraisemblance, de psychanalyse de comptoir ou de cliché gothique.

La forme adoptée, celle de la suite de fragments, entraine forcément un récit décousu. Les dates choisies vont de 1890 à 1907, de la prime genèse de Dracula au déclin de son auteur. Au fil de ces notes sont évoqués les écrivain•e•s Walter Scott, Arthur Conan Doyle, Honoré de Balzac, Violet Hunt et Emily Gerard, les compositeurs Richard Wagner et Franz Liszt, le comédien Henry Irving, le photographe Frank Meadow Sutcliffe, le géographe Arminius Vambery… Non seulement de telles références témoignent d’un réel effort de documentation sur les gouts et les inspirations de Stoker, mais elles brossent de surcroit le portrait d’une époque, et ce, en quelques centaines de mots à peine. L’ensemble est franchement bien ficelé, mais je regrette qu’il soit ramassé au point que le lecteur puisse en concevoir un vertige. On ne peut juger trop sévèrement cet exercice, eu égard aux contraintes qui cadenassaient son écriture, mais il est permis de croire qu’il eût eu plus d’allure développé sur quelques pages supplémentaires.

Oscar WILDE, Le Fantôme des Canterville et autres moralités fantastiques (trad. de l’anglais et préf. par Léo Lack), Verviers, éd. Gérard & C°, coll. « Bibliothèque Marabout fantastique », n° 393, 1972, 192 p.

Il s’agit d’un recueil recomposé artificiellement, réunissant des contes issus de deux livres distincts de Wilde : Lord Arthur Savile’s Crime and Other Stories et A House of Pomegrenates. « Le Fantôme des Canterville » est franchement comique ; « Le Crime de Lord Arthur Saville » et « Le Sphinx sans secret » sont plus de l’ordre de l’histoire spirituelle ; seuls « L’Anniversaire de l’Infante » et « Le Pêcheur et son âme » méritent donc le titre de moralités fantastiques. Tout bien considéré et pour en donner un tableau d’ensemble, je pense que le terme qui se prête le mieux à ces textes est celui d’allégories fantastiques. C’est donc un recueil qui n’est pas vraiment à sa place chez Marabout, dans une collection privilégiant d’ordinaire le fantastique de la présence ou de l’indicible, voire l’épouvante.

Je dois avouer que je me lasse ou m’agace vite de ce style à la fois policé et ironique ; j’étais donc assez heureux que ce livre ne soit pas plus long. J’ai bien sûr été particulièrement intéressé par la scène du sabbat des sorcières, dans « Le Pêcheur et son âme ». (Je suis toujours ravi d’en découvrir de pareilles au détour de mes lectures et j’envisage même, depuis un moment déjà, d’établir une sorte de typologie du sabbat en littérature ; si d’aventure je m’y attelle un jour, je classerai celui-ci dans la catégorie des sabbats interrompus par le signe de croix.) J’ai aussi été amusé lorsque « Le Crime de Lord Arthur Saville » n’a pas manqué de faire resurgir à ma mémoire Le Crime du comte Neville, le pastiche qu’en a fait Amélie Nothomb. Wilde et elle sont décidément bien similaires… et moi, qu’une sorte de tache aveugle empêche depuis toujours de la critiquer, je comprends mieux, par le biais de cette analogie, de quelle manière elle peut taper sur les nerfs de tant de mes contemporains.

Françoise SAGAN, Bonjour tristesse, Paris, éd. Le Livre de poche, n° 772, [1954] 1977, 182 p.

Livre après livre, je continue d’explorer l’œuvre de Françoise Sagan. Voici le tour de Bonjour tristesse, son tout premier roman, publié à l’âge précoce de dix-huit ans et qui témoigne pourtant d’une maturité impressionnante. C’est le texte qui la rendit instantanément riche et célèbre. Certes, les années ont passé et, les standards moraux ayant bougé, le soufre de cette fiction ne se fait plus si fort sentir. On imagine pourtant sans peine quelle entrée fracassante son autrice a dû faire dans le supramonde guindé des lettres parisiennes. Plus que les autres livres que j’ai lus d’elle, celui-ci m’a fait comprendre la réputation de cruauté dont Sagan fut affublée dans les premières années de sa vie publique.

Sans transition, je pense que, de manière générale, les œuvres brèves ne se voient plus donner une assez juste chance. On leur collera dédaigneusement l’étiquette de « novella », les considérant comme des gammes, les exercices plus ou moins sérieux d’écrivains plus ou moins appliqués. Pourtant, il n’y aurait rien à ajouter à ces 180 petites pages, à gros caractères et belles marges. Le peu de personnages n’implique pas des interactions moins subtiles, le drame sourd n’a rien à envier aux plus violentes épopées sentimentales et la tristesse, cet humble sentiment, rare en littérature où on lui préfère la désolation, l’affliction voire l’éplorement (!), n’a pas à rougir quand une telle œuvre l’exalte.

Henri TROYAT, Raspoutine, Paris, éd. France Loisirs, [1996] 1997, 264 p.

Étant depuis longtemps fasciné par la vie et la personnalité de Raspoutine, la lecture de cette biographie s’est imposée à moi avec la force de l’évidence. Elle se lit vite mais pèche souvent par manque de rigueur. Plus d’une fois, j’ai regretté l’absence d’une note de bas de page, curieux de savoir quel élément tangible soutient tel ou tel aspect particulièrement abracadabrant de la légende. Source primaire ou secondaire ; note manuscrite du staretz ou témoignage d’un tiers recueilli a posteriori ? On n’en sait rien et est donc condamné à la confiance aveugle. Lecteur méfiant, je ne peux que mal me satisfaire d’un pareil flou…

Vu la façon dont le paratexte brandit le statut d’immortel de l’auteur comme une réclame, il me semble d’autre part que j’étais en droit d’attendre un peu plus de style de ce texte. Je ne pourrais de bonne foi affirmer qu’il est mal écrit, mais il manque quelque chose à cette prose limpide pour s’élever au rang que les éditeurs semblent revendiquer pour elle. J’ai aussi trouvé Troyat bien timide dans son analyse, se bornant aux faits successifs sans s’engager dans une interprétation. Peut-être est-ce là la clé de son succès : ne fâcher ni les crédules, ni les pragmatistes et draper ses conclusions tièdes dans l’alibi de la nuance.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *