Brève réflexion sur la valeur des brouillons

Je lis actuellement une monographie consacrée à l’une de mes autrices favorites, Marie Gevers [1], qui regorge de précieux renseignements biographiques. Des indications sur ses méthodes de travail, notamment, ont mis en marche mon moulin à pensées. C’est que, tout au long de sa carrière, Gevers a accumulé les notes et les textes courts qui ont à terme — souvent des années plus tard — été insérés dans ses livres. C’est surtout le cas pour son œuvre biographique, dont l’articulation en chapitres thématiques favorise ce procédé, mais on constate que certains de ses romans sont aussi nourris d’un travail de folkloriste bien antérieur.

Je suis moi-même très attaché à cette idée qu’un livre se construit au long cours et que rien ne se perd des brouillons accumulés au fil des ans. J’ai dès lors envie de me plier à une courte démonstration, qui mettra en lumière la manière dont ma dernière sortie [2] a commencé à s’écrire avant même que j’en rédige le premier mot. Ce sera d’autant plus amusant que j’ai la manie de l’archive et suis donc en mesure de dater absolument tout ce que j’ai écrit, depuis mes toutes premières tentatives…

Attention : ce billet décrit des éléments de l’intrigue de mes livres-jeux qu’il pourrait donc divulgâcher, si d’aventure vous ne les avez pas encore lus.

Le Démon dans l’escalier a été écrit en novembre 2015 et a paru pour la première fois en février 2017, mais son histoire — celle d’un lapin magique devant être exorcisé à la batte de baseball — est bien antérieure. Elle est née sous ma plume en juillet 2011, en vue d’un concours de nouvelles organisé par une bibliothèque municipale. L’Ivrogne et le Lapin, la première mouture de ce récit, n’a pas été primé mais a été publié l’année suivante (en décembre 2012) dans le webzine Mort Sûre, où il peut encore être lu aujourd’hui.

Ma première tentative de reprendre ce texte date de novembre 2013. À ce stade, je vise encore la nouvelle, quoique je voudrais lui donner plus d’épaisseur. Les grandes nouveautés, ce sont le décor du tripot de sorciers et le personnage de Patte-de-Bouc : les deux sont nés quelques mois plus tôt, alors que je répondais en février à un appel à textes des éditions Nergal. La nouvelle dans laquelle ils font leur première apparition est toujours inédite — et le demeurera sans doute — mais c’est grâce à elle que mes projets prennent une nouvelle orientation, plus sombre et plus sordide. Patte-de-Bouc, s’il prend là sa forme définitive, n’est du reste qu’une version avilie d’un personnage anonyme de sorcier à louer, que j’avais déjà exploité dans de nombreuses nouvelles, en 2011 et 2012.

Les personnages d’Odon et du Hibou font quant à eux leur première apparition dans La Main de Gloire, une longue nouvelle écrite en août-septembre 2013 et autoéditée à l’occasion du Ray’s Day 2016. Si Odon n’a guère évolué (il demeure toujours ce moine défroqué inspiré du Constantin Hannedouche de Jean Ray), il faut noter que le Hibou a connu trois versions : il a d’abord été un professeur d’université excentrique, puis un vieux bibliothécaire (dans une nouvelle inédite, écrite dans le cadre d’un jeu d’écriture du forum L’Écritoire des Ombres) et ensuite seulement le jésuite dont vous avez fait la connaissance dans À la cour du roi des rats. C’est de cette nouvelle que date également l’idée de la carte de tarot faisant office de laissez-passer.

Le personnage du Malais, qui est apparu lors de la rédaction du Démon dans l’escalier, est un pur produit de la nécessité de multiplier les épreuves, lorsqu’on écrit un livre-jeu. On peut néanmoins lui trouver un prototype dans mon tout premier récit d’envergure, un court roman auquel j’ai consacré mon été 2010 et dans lequel un personnage maladroitement nommé El Padre joue le même rôle de féticheur. D’autres éléments de mon univers romanesque sont issus de ce vieux texte : le baron Vanzolinius et la mystérieuse Loge qu’il préside, les tractations en doublons…

Venons-en À la cour du roi des rats. Si j’ai entamé la rédaction de ce second épisode en décembre 2017, mes premières notes qui esquissent son intrigue datent du 10 novembre 2013. Ce projet est ensuite longtemps remisé, jusqu’à ce que j’en écrive un nouveau synopsis en mars 2017. C’est à ce moment qu’apparait notamment le Club des Gentlemans bretteurs. La Femme-Serpent, avant d’y apparaitre, a eu droit à son propre récit : c’est la protagoniste d’une nouvelle écrite en mai 2012 et publiée en septembre 2013 dans la revue Traversées. Le pince-téton en allumettes dont elle gratifie le joueur est quant à lui issu d’un brouillon daté d’octobre 2012, époque où je caressais l’idée de publier des textes érotiques sous pseudonyme.

Tout ce qui, dans ces deux livres-jeux, se rapporte à la « boxe magique » a la même origine : un poème écrit en septembre 2013, inspiré par la mention chez Jean Ray (dans La Cité de l’indicible peur) de fantômes étrangleurs aux mains énormes. L’idée a progressivement fait son chemin : en juin 2014, j’ai écrit tout un synopsis de nouvelle que je n’ai jamais concrétisé ; au moment d’attaquer Le Démon dans l’escalier, j’en ai repris très sommairement l’intrigue dans une tirade de Patte-de-Bouc ; puis j’y suis revenu avec l’épisode de l’Assommoir, dans À la cour du roi des rats.

Enfin, la « sorcière verte », évoquée dans À la cour du roi des rats et qui interviendra encore dans la série, est issue d’un projet de roman, envisagé à l’été 2012 et abandonné après quelques pages seulement, dans lequel le thème de la réincarnation était déjà central.

Je pourrais continuer longtemps encore, en détaillant toujours plus les origines souvent littéraires de mes personnages. L’essentiel n’est cependant pas l’inventaire mais la moralité qu’on en dégage : sitôt que vous écrivez, absolument rien de ce qui nait sous votre plume n’est bon à jeter. D’une manière ou d’une autre, tout brouillon a sa valeur, souvent insoupçonnée. Le conseil que j’aimerais vous laisser est dès lors celui-ci : ne jetez rien et ne vous laissez jamais aller à penser que vous avez perdu du temps en écrivant.


  1. Cynthia Skenazi, Marie Gevers et la nature, Bruxelles, Palais des Académies, 1983.
  2. À la cour du roi des rats, précédé du Démon dans l’escalier, Namur, Aux 3D, 2018.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *