Journal #1

Inspiré notamment par Neil Jomunsi, qui a récemment quitté les réseaux sociaux & se recentre sur son blog, j’ai envie de tenir ici un journal. Ses entrées s’annoncent fort irrégulières, mais je me dis que ce sera l’occasion de consigner quelques réflexions sur mon travail.


9 mars

Quelque chose m’ennuie depuis assez longtemps, par rapport à mes livres-jeux, auquel j’ai encore beaucoup pensé ces derniers jours : il s’agit du gros problème de représentativité qui s’y pose.

Je suis assez surpris qu’aucun lecteur ne m’en ait fait la remarque, mais on navigue en plein syndrome de la Schtroumpfette. Je le dis avec une certaine honte : mes aventures ne sont même pas proches de passer le test de Bechdel. C’est quelque chose dont je suis conscient depuis longtemps, mais que je ne parviens pas à corriger : à l’heure où je pose l’intrigue du prochain épisode, je retombe dans une très nette surreprésentation masculine.

Je pense que c’est en partie un phénomène d’hypercorrection : par le passé, j’ai fait exactement l’inverse en centrant quasi exclusivement mon recueil de contes en vers sur des figures féminines. S’en était suivi un problème de male gaze, qui me met aujourd’hui assez mal à l’aise vis-à-vis de ces vieux textes (j’avais abordé le sujet dans mon ancien blog). La solution serait cependant d’écrire des personnages féminins non-stéréotypés, & non pas de les exclure complètement de mes récits.

La première étape, pour résoudre un problème, est de reconnaitre son existence : mes textes actuels invisibilisent les femmes, tandis que mes textes précédents les objectivaient. C’est un défaut sur lequel je vais faire un travail d’apprentissage, mais que je ne peux sans doute pas régler d’un coup de baguette magique.

J’en profite pour dire que je ne me formalise pas qu’on me fasse remarquer que des préjugés ou des biais idéologiques transparaissent dans ma fiction, au contraire. J’essaie d’y être moi-même attentif (par exemple, j’ai revu ma manière de décrire le personnage d’Odon, après Le Démon dans l’escalier, car je ne souhaite plus faire de l’extrême précarité un ressort romanesque) mais ce travail m’est bien plus aisé si j’ai du feedback. Vos avis sur le sujet sont donc les bienvenus !


19 mars

Je me suis fait la réflexion, dans le train qui me ramenait d’une réunion, que je ne pense pas avoir jamais été aussi épanoui dans ma vie professionnelle. Bien sûr, il pourrait s’agir d’un effet de nouveauté — car j’ai changé d’activité assez récemment — mais je pense que j’ai également trouvé, sinon pas ma voie, au moins un domaine où je me sente bien dans mes bottes, légitime & efficace.

Depuis quelques mois, je suis en effet scénariste freelance, spécialiste des histoires à embranchements. Je travaille sur des « serious games », c’est-à-dire essentiellement des jeux pour adultes destinés à la formation, à la sensibilisation ou au recrutement. Le plus souvent, ceux-ci prennent la forme de dessins animés ou de films interactifs. Je me situe donc au début d’une chaine créative qui inclut également des graphistes, des développeurs…

Ce n’était pas une étape planifiée de ma vie professionnelle, ni même un domaine que je connaissais particulièrement. Ça s’est joué à quelques rencontres : mes livres-jeux ont suscité suffisamment de curiosité pour me ménager une chance, puis j’ai eu le bonheur de tomber sur des gens qui m’ont offert leur confiance & montré les ficelles du métier. Ils continuent d’ailleurs à le faire, si bien que j’ai le sentiment d’avoir énormément appris, en l’espace de quelques mois seulement.

Depuis peu, donc, je réalise mon rêve d’étudiant : je vis de ma plume. Sans largesse ni sans grande sécurité financière, mais tout de même.

Je me sens vraiment chanceux.


28 mars

Avec le retour des beaux jours, je me suis remis à la course à pied. L’information, au premier abord, ne semble pas avoir sa place dans ce journal de bord dédié à ma vie d’auteur. Je ne pourrais cependant trop insister sur l’importance de cette activité de grand air dans mon processus créatif. Je lui dois non seulement certaines de mes meilleures idées, mais également la résolution de différents problèmes rencontrés dans la construction de mes intrigues.

Sans être un grand sportif, j’ai la chance de bénéficier d’une bonne forme physique, d’autant que je l’entretiens assez peu. J’ai donc l’habitude, au printemps & à l’été, de réaliser tous les quelques jours une course de dix, quinze ou vingt kilomètres dans la campagne autour de ma ville.

À l’heure où je finalise le plan d’intrigue de mon prochain livre-jeu (le quatrième épisode que je projette d’écrire cet été), la perspective de multiplier ces excursions m’enthousiasme assez. Il me reste en effet des soucis de rythme & d’enjeu à régler, qui j’espère seront de la sorte facilités…


1er avril

J’étais ce soir de retour dans mon alma mater pour assister enfin au spectacle La Convivialité, d’Arnaud Hoedt & Jérôme Piron. Cette conférence, qui a fait couler énormément d’encre l’été dernier, s’intéresse à l’orthographe selon la théorie de outil convivial qu’a forgée Ivan Illich.

Sans surprise & malgré son approche que d’aucuns jugent iconoclaste, elle a été extrêmement bien reçue par notre public composé quasi exclusivement de romanistes. L’imposture est bien connue : les puristes qui occupent si souvent l’avant-scène médiatique sont des idéologues & non pas des linguistes.

Ce soir, le consensus semblait donc total : l’orthographe n’est pas la langue ; c’est un fait social, un code dépourvu d’essence. Je me doute cependant qu’il n’en va pas toujours de même & je ne peux qu’imaginer les trésors de pédagogie dont doivent parfois faire preuve ces deux intervenants (les réactions outrées à leur proposition de réforme de l’accord du participe passé en disent long).

Il s’agit à vrai dire d’une discussion dont je tends à m’exclure tant elle me fatigue. Le simple fait de devoir justifier l’orthographe rectifiée de 1990 que j’emploie dans ma production littéraire est astreignant. Je suis donc très heureux que d’autres s’emploient à la lourde tâche de faire bouger les mentalités à cet égard, & ne peux que vous recommander cette conférence ou la lecture de son texte.


8 avril

Ce qu’on fait au nom de la recherche !

J’aime, comme on dit, intégrer de la couleur locale dans mes récits. Une manière de le faire que j’affectionne particulièrement, c’est de décrire des spécialités culinaires : c’est la raison pour laquelle il est si souvent question de bière, dans mes livres-jeux.

On néglige souvent l’effet qu’une brève description peut avoir sur l’ambiance d’une scène. Aloysius Bertrand est, à cet égard, un maitre & son incipit « Ils étaient là une douzaine qui mangeaient la soupe à la bière » fait partie de ces phrases toutes simples qui n’ont cesse de m’impressionner.

Un autre bon exemple peut se trouver chez Marie Gevers : « Joke leur servit du bouillon aux fricadelles, de la carbonnade, puis du riz au lait » demeure à mes yeux la phrase la plus belge de l’histoire littéraire, ce qui en fait ni plus ni moins un petit monument.

C’est dans l’idée de trouver quelque chose dans ce gout-là que j’ai testé aujourd’hui les pâtes à la cassonade (ou au « suke di pot », comme on dit en bon wallon). En effet, si on mangeait volontiers du stoemp ou des chicons au gratin, dans ma famille, je n’avais aucune expérience personnelle de ce plat populaire au haut potentiel romanesque.

La recette est un monstre de simplicité : on fait cuire des pâtes, y fait fondre un peu de beurre, puis on incorpore une grosse cuillerée de cassonade. Grâce à la chaleur du plat, on obtient alors une sauce tout à fait homogène qui, traditionnellement, se slurpe avec un long macaroni, une fois l’assiette terminée.

C’est surtout ce petit rituel qui me paraissait revêtir de l’intérêt pour un auteur. (Quoiqu’il faut dire les choses comme elles sont : être à l’affut d’une nouvelle manière d’agrémenter nos pâtes relève presque de la déformation professionnelle.) Verdict : c’est un peu surprenant, mais assez bon. Ne vous étonnez donc pas si j’en donne prochainement à manger à mon protagoniste…

3 réflexions sur « Journal #1 »

  1. Fou rire sur les pâtes à la cassonade et encouragements pour la diversité. Par contre, es-tu vraiment sûr de vouloir des retours là-dessus? Certaines personnes sont assez intransigeantes tu sais… (par certaines personnes, je veux dire moi)

    1. Je ne me vois pas soumettre tout ce que j’écris à une sorte de « contrôle qualité » avant publication, si c’est ce que tu veux dire. Tel que je me connais, si je faisais cela, je n’oserais plus jamais rien éditer et me perdrais dans la recherche d’une perfection ou d’une parité toute chimérique. La littérature doit demeurer dans une certaine mesure une prise de risque, et je ne souhaite pas mettre le doigt dans l’engrenage qui me fera douter d’absolument tout ce que j’écris (au-delà même de la « simple » question de la diversité).

      Cela dit, quand j’écris quelque chose de problématique sans m’en rendre compte, j’aimerais qu’on me le dise, oui. Certes, ce ne sont jamais des critiques agréables à recevoir, mais je crois que c’est nécessaire. Dans une certaine mesure, il me semble même que cela relève de notre responsabilité d’auteur, notamment lorsque nos récits peuvent s’adresser à la jeunesse…

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