Mes lectures de 2018 (26-30)

Mes lectures précédentes : 1-5 ; 6-10 ; 11-15 ; 16-20 ; 21-25.

Roger NIMIER, Le Hussard bleu, Paris, éd. Gallimard, coll. « Folio », n° 986, [1950] 2016, 440 p.

Une claque ! Je ne doutais pas d’apprécier ce livre, qui m’avait été recommandé à de multiples reprises, mais il a même dépassé mes attentes. Mon appréciation ne se cantonne pas au thème, pour lequel j’avais d’emblée de l’intérêt : j’ai complètement adhéré au procédé de la narration alternée, que j’ai rarement vu employé avec autant de réussite.

Plus que le protagoniste, ce sont certains personnages secondaires qui m’ont fasciné : Sanders, Maximian, de Forjac… Le premier, surtout, (qui est un alter ego de l’auteur) m’a fait une très forte impression. C’est typiquement le personnage que j’aimerais mettre en scène dans mes propres fictions, l’archétype que je poursuis depuis des années, sans pouvoir atteindre ni cette force, ni cette profondeur.

Le style est admirable. Chaque chapitre pris en charge par un nouveau narrateur est absolument différent des autres, présente des variations de ton qui rendent la lecture d’autant plus prenante. J’ai particulièrement apprécié ceux placés sous l’égide de Forjac, qui sont certainement parmi les plus compliqués mais font montre d’un lyrisme à couper le souffle.

Le rythme, globalement, est la grande force de ce roman. Je comprends les éloges souvent adressés à la prose de Nimier, dont on vante la souplesse et l’efficacité et que d’aucuns comparent à celle de Stendhal. C’est elle seule qui porte ce roman et en fait un véritable page-turner, en dépit de sa densité. Pour toutes ces raisons, il a immédiatement gagné sa place au rang de mes modèles.

Marie GEVERS, Vie et mort d’un étang, Bruxelles, éd. Brepols, coll. « Le Cheval insolite », n° 4, [1950] 1961, 200 p.

J’ai souvent professé mon admiration pour Gevers, et ce livre ne l’a pas entamée. On y trouve tout ce que j’aime chez cette autrice, et particulièrement dans son œuvre autobiographique : une peinture simple et sincère de l’enfance et du quotidien, une attention à la nature élevée au rang d’éthique, des portraits drôles mais bienveillants, quelques aperçus philosophiques d’une profondeur insoupçonnée… Je dois toutefois reconnaitre que, dans ce registre, j’ai préféré Guldentop.

Le point d’orgue de ce livre est selon moi sa seconde partie, « La Cave », constituée d’entrées du journal que Gevers a tenu durant le second conflit mondial. C’est probablement l’écrit le plus émouvant que j’ai lu cette année, et ce témoignage d’une grande banalité dépasse à bien des égards des récits de guerre plus explicites. Malgré sa brièveté et ses ellipses — ou peut-être justement grâce à ces zones de non-dit — « La Cave » offre un aperçu d’une grande intimité. La mécanique du deuil et de la reconstruction y est abordée avec une rare force, quoique non sans beaucoup de pudeur.

C’est le récit d’un drame comme il s’en vivait alors des milliers, mais peint avec retenue et dignité, sans céder à la haine et n’admettant le désespoir que pour mieux en triompher. Même un lecteur cynique comme moi ne peut le nier : un pareil texte a valeur de leçon de vie.

Françoise SAGAN, Un profil perdu, Paris, éd. J’ai lu, n° 702, [1974] 1976, 160 p.

La finesse des analyses psychologiques des romans de Françoise Sagan n’a cesse de m’impressionner. J’ai été tout particulièrement soufflé par la contemporanéité de cette histoire-ci. C’est celle d’une jeune femme coincée entre deux relations toxiques ; entre un mari qui l’oppresse par jalousie et un puissant protecteur qui restreint sa liberté, à force de prévoyance.

Ce drame intime, au sein duquel se succèdent deux triangles amoureux, paraitrait éculé si ce n’était son traitement magistral. C’est le genre de petit livre par lequel le roman-savon peut obtenir ses lettres de noblesse. Sans grand sujet ni démonstration de style, en demeurant absolument abordable à chacun•e, il coche toutes les cases d’une bonne histoire : le traitement de l’intrigue est efficace ; la peinture des personnages et des situations touche à un réalisme qui transcende leur époque et évite qu’ils apparaissent démodés ; puis, surtout, un rapport d’empathie véritable se crée envers ses différents acteurs, dans le sort desquels le lecteur se trouve dès lors investi.

ERCKMANN-CHATRIAN, Histoire d’un conscrit de 1813, Paris, éd. Le Livre de poche, n° 4883, [1864] 1977, 220 p.

Un livre que j’ai lu surtout par curiosité. J’apprécie les contes fantastiques d’Erckmann-Chatrian mais n’étais guère convaincu d’aimer leurs fictions patriotiques. Pour être honnête, il faut toutefois reconnaitre que ce court récit a, sinon pas l’ampleur véritable, au moins la profondeur des bons romans historiques. Passé la première partie un peu répétitive et sentimentale — qui met en scène les craintes du protagoniste et de son entourage que celui-ci soit envoyé à la guerre, puis leurs démarches pour l’éviter et leur raisonnement face à l’inévitable —, il devient même assez passionnant.

Les descriptions de batailles sont particulièrement prenantes et rendent bien les proportions dantesques que prend dès cette époque la guerre de mouvement. Quelques caractères de soldats bien portraiturés compensent le manque d’épaisseur dont souffre d’autre part le héros, et le sentiment de défaite qui transparait à la fin du livre rachète les leçons de morale glissées moins habilement à d’autres endroits.

Émile DANTINNE, Contes de la vallée du Hoyoux (ill. par Ivette Matthieu), Rixensart, éd. de Belgique, 1951, 154 p.

Typiquement le genre de livre que je recherche en brocante, ce recueil comprend une trentaine de contes folkloriques très courts (de trois à dix pages) réécrits de mémoire par l’auteur. Ce dernier, qui n’a pas laissé une grande marque dans les Lettres belges, n’a pas le profil de l’écrivain régionaliste : c’était en fait un proche de Péladan et des milieux Rose+Croix.

Le Hoyoux, qui sert de point d’ancrage à ces histoires, est un affluent de la Meuse, connu pour avoir le débit le plus rapide parmi toutes les rivières de Belgique. Ce sont donc des légendes mosanes, peuplées de nutons (les lutins belges), de fées, de sorciers, et même d’un intéressant Laid Homme du Hoyoux, un croquemitaine qui n’est pas sans rappeler l’« Ome ås rodjes dints » (l’Homme aux dents rouges) du pays de Liège.

Un autre conte m’a beaucoup intéressé : c’est évidemment celui du « Sabbat interrompu », qui présente l’une des descriptions les plus vives du livre, dont l’imagerie apparait ailleurs plus éculée : Des femmes et des hommes à moitié nus se tenant par la main dansaient une ronde affolée tandis qu’au milieu du cercle d’affreuses vieilles faisaient cuire une marmite au-dessus d’un feu alimenté par des ossements ; elles remuaient un liquide visqueux et verdâtre. Et au haut de l’énorme pierre, assis dans un fauteuil noir, un bouc géant, tenant avec sa patte un long et gros os battait la mesure en silence.

Outre de tels motifs qui ont conservé toute leur puissance au travers des décennies, ces histoires incluent également quelques morceaux de dialogue en wallon, qui en augmentent clairement l’attrait. En témoigne cet échange amusant (« Le Château hanté ») :

— Vass divant mi ! cria le squelette.
— Vass divant, ti ! répondit le forgeron.
— Vass divant, ti ! reprit le spectre.
— Vass divant, ti ! répondit encore le forgeron et il faisait tournoyer sa cruche pour frapper le crâne du mort. Le squelette voyant d’ailleurs qu’il n’y avait rien à faire contre l’obstination du forgeron reprit :
— Eh bin, pass podrî mi et loum !

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