Mes lectures de 2018 (31-35)

Mes lectures précédentes : 1-5 ; 6-10 ; 11-15 ; 16-20 ; 21-25 ; 26-30.

Ernst JÜNGER, Feu et Sang (trad. de l’allemand par Julien Hervier), Paris, éd. Christian Bourgois, [1925] 1998, 187 p.

Je faisais remarquer, en rendant compte de ma lecture d’Orages d’acier, la pudeur avec laquelle Jünger racontait son expérience de la guerre. Ce second témoignage, publié cinq ans après l’autre mais relatant les mêmes évènements, m’a paru autrement plus lyrique. Il constitue un aperçu plus détaillé de la « grande bataille » de l’auteur : l’opération Michael, qui débuta le 21 mars 1918.

C’est dès lors un récit de bataille plus qu’un récit de guerre. L’impression sur le lecteur en est toute différente : alors qu’Orages d’acier offrait des pauses régulières bienvenues, à l’occasion des permissions et des libations des soldats, Feu et Sang adopte un rythme effréné sitôt qu’est passé le chapitre introductif du calme avant la tourmente, où Jünger s’est isolé dans une clairière et s’occupe en considérations philosophiques.

Il en résulte un effet bien plus fort ; ce récit bouscule davantage, l’angle est moindre mais le regard offert sur les évènements atteint une profondeur rare en littérature. Et cette fois encore, c’est la personnalité remarquable de l’auteur qui porte le livre et donne force à son expression.

Christophe THILL, Le Guide Lovecraft, Chambéry, éd. ActuSF, coll. « Les Trois Souhaits », mai 2018, 214 p.

J’ai reçu ce petit livre en contrepartie de ma participation au financement de Je suis Providence, la biographie de Lovecraft par S. T. Joshi, qui a également paru aux éditions ActuSF. Son exhaustivité est impressionnante : en quatre heures de lecture à peine, on est à même de connaitre la biographie et les principales œuvres de Lovecraft, on est renseigné sommairement sur sa philosophie, sur son style…

Le guide propose également un panorama rapide des utilisations de cette œuvre dans la culture populaire (films, bandes dessinées, jeux de rôle, jeux vidéo, musique), ainsi qu’un déboulonnage en règle de certaines idées reçues. S’il donne parfois l’impression d’avoir été rédigé dans l’urgence, le travail de synthèse préalable à son écriture ne démérite pas.

Roger NIMIER, Les Épées, Paris, éd. Le Livre de poche, n° 2155, [1948] 1967, 192 p.

Ayant adoré Le Hussard bleu, j’ai voulu lire ce roman où apparait déjà le personnage de François Sanders. Sa caractérisation ne m’a aucunement déçu, mais j’ai trouvé que ce livre pèche en revanche par sa construction. Tandis que Le Hussard bleu alterne les voix narratives avec brio, Les Épées ose la séparation du temps de l’histoire et du temps de la narration. Ce procédé, courant dans la littérature fantastique (Lovecraft, par exemple, est connu pour l’employer brillamment), trouve ici un usage quelque peu maladroit, d’où résulte de la confusion.

C’est donc un roman un rien inégal, qui comporte des passages excellents (le chapitre introductif, en particulier, m’a fait une forte impression) mais introduit à mon sens trop de flou. Le style fait heureusement oublier ce défaut, et il faut noter que le protagoniste, quoique très immature, est beaucoup moins tête à gifle que celui de Saint-Anne, que j’avais trouvé assez agaçant dans Le Hussard bleu.

COMÈS, La Belette, Tournai, éd. Casterman, coll. « Les Romans (À SUIVRE) », 1983, 146 p.

Un roman graphique campagnard empreint de mystère : secrets personnels des drames familiaux, secrets collectifs des rites cachés. Comès a le don de nous plonger dans un monde réenchanté, où les légendes ardennaises ont encore tout leur poids. Le noir et blanc confère une atmosphère intemporelle à cette histoire, qui n’apparait démodée que par quelques détails (comme les critiques insistantes de la télévision).

Cette histoire s’insère dans l’univers bien reconnaissable de l’auteur tout en l’étayant, et ne peut donc être considérée comme une redite. Sans véritablement avoir la puissance d’expression de Silence, elle demeure proprement originale. Des thèmes comme le spiritisme ou le fanatisme religieux constituent les apports de cette déclinaison, qui ne présente pas moins de mordant que les autres œuvres que j’ai lues de Comès.

Fritz LEIBER, Ballet de sorcières (trad. de l’américain par Mary Rosenthal), Paris, éd. Librairie des Champs-Élysées, coll. « Le Masque fantastique », n° 7, [1943] 1976, 252 p.

J’étais très curieux de lire ce classique de la littérature fantastique américaine. Le pitch est simplissime : un universitaire découvre par inadvertance le secret immémorial que toutes les femmes pratiquent la sorcellerie, y compris la sienne. S’élevant contre cette superstition, il détruit ses sortilèges sans savoir qu’il s’expose par ce geste à une conspiration dont seuls les efforts magiques de son épouse le prémunissaient jusqu’ici.

Comme certaines critiques me l’avaient laissé comprendre, la psychologie du protagoniste apparait artificielle. Durant la majeure partie du roman, il essaie en effet de rationaliser les évènements surnaturels dont il est témoin, si lent à la détente qu’il suscite forcément impatience et agacement. Le tableau social et de mœurs que propose Ballet de sorcières apparait également daté, avec ses hommes aux brillantes carrières et ses femmes au foyer, ses parties de bridge entre couples de connaissances…

En revanche, le fait qu’il s’agit d’une histoire de transfert d’âme m’a beaucoup intéressé. C’est un motif fantastique pour lequel j’ai un certain faible, et que j’ai moi-même employé dans mes fictions. Il est ici traité sous un verni d’anthropologie comparative ; ce n’est pas un choix que je ferais, ni guère d’écrivains contemporains, mais il s’avère bien s’intégrer au style global du roman.

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