Journal #2

[Entrées plus anciennes.]

24 avril

Ayant passé une bonne partie de ma journée à réviser un texte en vue de sa publication, il me faut mentionner en quelle estime je tiens désormais le correcteur open source Grammalecte, que j’emploie conjointement à LibreOffice. Je tends à user prioritairement des logiciels libres & vais de surprise en surprise avec celui-ci, dont vient tout juste de paraitre la version 1.0.1. En particulier, j’ai été impressionné par son habileté à détecter les pléonasmes qui surgissent avec une fréquence agaçante, sous ma plume. Considérez donc qu’il reçoit, par la présente, mon sceau d’approbation !


1er mai

J’ai participé ce weekend à ma première game jam, durant laquelle j’ai coréalisé un jeu vidéo en 72 heures, avec cinq autres créateurs. À présent que j’ai récupéré de la fatigue, j’aimerais prendre le temps de coucher ici deux réflexions que cette expérience a consolidées.

  1. Une difficulté à laquelle je fais face en tant qu’auteur, & qui est sûrement partagée par beaucoup, est une tendance à perdre de vue une vérité simple mais importante : je suis un expert. Presque tout le monde sait écrire, utiliser un outil de traitement de texte… Notre spécialité n’est qu’une affaire de degré. Au contact de personnes peut-être plus explicitement capables — qui maitrisent des moteurs de jeu, connaissent des langages informatiques, font de l’animation — il m’arrive ainsi d’éprouver un sentiment d’inaptitude. Il convient alors de me rappeler que l’écriture est également une compétence technique, & que j’y suis mieux formé que la plupart. C’est quelque chose qu’il est particulièrement facile d’oublier lorsqu’on intervient ponctuellement sur des projets, en relai des autres plutôt qu’en collaboration directe avec eux. Dans le cadre d’une jam, je peux mieux mesurer mon apport, prendre conscience des facilités que j’ai dans le domaine narratif & donc de ma légitimité dans cette industrie. Sans revêtir l’ésotérisme des développeurs, notre rôle en tant qu’auteur ne constitue pas moins une spécialité.
  2. Il ne faudrait cependant pas user de cette vérité comme d’un alibi. Nul homme n’est une ile, dit-on. Tout en reconnaissant la spécificité & l’importance de notre travail, il convient de voir au-delà et de s’intéresser également aux spécialités connexes. Je ne sais pas coder, & l’aspect mathématique du développement tend à me rebuter, même à travers les interfaces les plus simples. Or, j’ai toujours peiné à me consacrer à des activités auxquelles je ne me pense pas en mesure d’exceller ; j’ai tendance à être très exigeant envers moi-même & déteste donc faire consciemment mal quelque chose. Ajoutez à cela une pointe de défaitisme & vous comprendrez que j’ai longtemps repoussé cette évidence : on ne peut entreprendre avec succès une œuvre collective en dédaignant un ou plusieurs de ses aspects. Si mes choix narratifs contraignent des décisions techniques, l’inverse est vrai également. Cela admis, force est de constater que ma méconnaissance relative des techniques & des outils de développement ne me permet pas de m’adapter autant que je le devrais. Peut-être est-ce un vœu pieu, mais j’aimerais dès lors me former dans ce domaine, quitte à y être médiocre pourvu que cela fasse de moi un meilleur auteur.

6 mai

Ces temps-ci, sur les réseaux sociaux, je vois régulièrement des auteurs de mon âge qui font le bilan de dix ans d’écriture en listant les leçons apprises sur ce laps de temps, qui deviennent autant de recommandations à leurs tiers. Personnellement, je ne suis pas encore tout à fait à ce cap (ma première fiction un peu ambitieuse remonte à l’été 2010) mais, lorsque j’y réfléchis, je suis bien en peine de formuler les conseils que j’aurais voulu recevoir & intégrer plus tôt. Bien sûr, mes progrès me sautent aux yeux lorsque je relis de vieux travaux, mais je ne saurais mettre précisément le doigt sur les erreurs que je commettais autrefois.

Il y a certes bien des choses qu’il conviendrait de mentionner : suremploi des phrases indirectes, des adverbes & des incises, manque d’unité d’action dans mes textes courts, gout excessif pour les mots & les tournures archaïques, opacité des enjeux & de la morale… Mais la médiocrité de mes premières fictions se résout-elle réellement à leur somme ? Sont-ce là ni plus ni moins des travers à éviter ? À vrai dire, cette manière de réduire l’écriture à une série de « do’s and don’ts » me rend perplexe. Ce sont bel et bien des manies sur lesquelles j’ai travaillé, mais je ne les ai pas pour autant bannies de ma prose : on les y trouve encore, quoiqu’à un moindre degré.

J’ai essentiellement appris sur le tas, en autodidacte. La question que je me pose est donc la suivante : si, à vingt-deux ou vingt-trois ans, je m’étais inscrit à un cours d’écriture créative comme il commence à s’en organiser, & qu’on m’avait fait toutes ces remarques d’un ton catégorique, serais-je parvenu plus vite au style que je pratique aujourd’hui ou écrirais-je d’une manière différente, peut-être plus conventionnelle ou formatée ? Pour peu qu’il existe une « voix » que chaque auteur doit trouver — et je ne dis pas que c’est chose faite pour moi —, l’atteint-on vraiment via une méthode ?

Je ne suis pas un relativiste, & je maintiens que le beau style peut (ou plutôt : les beaux styles peuvent) se mesurer à l’aune de normes objectives. Paradoxalement — peut-être n’est-ce là qu’une façon de justifier mon manque de gout pour le didactisme —, je tends à penser qu’il n’y a pas de raccourci : l’écriture est une pratique. On peut certes bénéficier de conseils, mais on aurait tort de les appliquer mécaniquement, sans décantation préalable. De là, un corollaire intéressant : les maladresses passées sont autant d’étapes obligées. Il est alors vain de regretter l’heure tardive où une leçon a été apprise, car les leçons ne sont jamais apprises qu’au moment opportun.


11 mai

Comme toujours lorsque je sors un livre, je m’efforce de me montrer sur les réseaux. Rien à faire, cependant : je m’y sens complètement emprunté. De plus en plus, je me demande comment exister en tant qu’auteur sur Facebook, Twitter ou Instagram lorsqu’on ne se sent pas la fibre d’un écrivain-polémiste, d’un écrivain-pédagogue ou d’un écrivain-influenceur. Sans dénigrer ceux qui s’épanouissent dans ces rôles, je n’ai personnellement d’inclination ni pour la joute oratoire, ni pour la masterclass. Quant à la mise en scène de l’activité d’écriture, elle me semble relever du voyeurisme — voire même du mensonge si on la revêt d’un verni glamour.

Il faut pourtant maintenir une présence en ligne, lorsqu’on publie des livres dématérialisés. Les réseaux sociaux, faute de mieux, nous font office de salons littéraires — des salons qui, transposés dans le monde physique, constitueraient des foires absolument invivables, de par leur démesure. On y ménage alors des ilots, dans l’enceinte desquels peut s’instituer une relative convivialité : pour certains c’est une agora, pour d’autres une salle de classe ou un boudoir. Hélas, je crains que, chez moi, il n’y ait qu’un terrain vague, tandis que je cherche vainement comment habiter cet espace…


30 mai

Il me faut parler des élections fédérales qui viennent d’avoir lieu en Belgique, même si le sujet concerne peu mon lectorat français, car il a en revanche certaines implications sur ma façon d’écrire, implications qui ont monopolisé mes pensées, ces derniers jours. Résumons l’affaire en deux mots : ce dimanche, la Flandre a voté massivement à droite & la Wallonie massivement à gauche. Pour comparaison, les partis nationaliste & d’extrême droite identitaire flamands ont obtenu à eux deux quasi 28 % des suffrages, tandis que leurs homologues francophones comptent à peine pour 2 %. Le cliché des « deux démocraties rivales » au sein d’un unique royaume est rarement apparu si douloureusement exact.

J’ai toujours adoré la Flandre, mais la Flandre rêvée plus que la Flandre réelle, car ce sont des lectures plutôt que des voyages qui ont forgé cette opinion. J’ai dévoré les auteurs qu’on dit francophones de Flandre, qui sont de langue française mais de culture flamande : Charles De Coster, Michel de Ghelderode, Marie Gevers, Jean Ray, Eugène Demolder… Ces lectures, plus que toute autre, ont été centrales dans ma formation littéraire. Du reste, si vous avez parcouru certaines de mes critiques d’art, vous savez quelle place occupent dans mon imaginaire l’École d’Anvers & le baroque flamand en général. Il va donc de soi que, dès ma majorité civile, j’ai été un farouche unitariste.

J’ai manifesté lors des dernières grandes crises, publié des poèmes d’union sur mon skyblog, joint brièvement un parti belgicain… Bien sûr, il fallut pour cela que je m’illusionne un peu, afin de mieux faire face aux revendications séparatistes de mes concitoyens du nord : je choisissais d’y voir l’égoïsme des baby boomers, qui s’effacerait sitôt que ma génération atteindrait les sphères du pouvoir, ou un mouvement d’humeur face à l’enlisement de la Wallonie post-industrielle, qu’un nouveau dynamisme économique ferait disparaitre. J’exhortais alors à la patience & à l’ardeur, convaincu qu’une fois remplumés, nous autres francophones serions à nouveau les bienvenus au cheptel national. C’était une stratégie bancale, qui m’a souvent poussé à la mauvaise foi lors de discussions, mais a au moins permis de maintenir intact un système de références qui m’était nécessaire pour écrire. Mes Contes du sabbat, par exemple, sont un pur produit de cette posture.

Il va de soi qu’il y a quelques années encore, j’aurais vécu comme un drame personnel les résultats de ce dimanche. Progressivement, mon système s’est cependant effrité, jusqu’à devenir intenable. Les thèmes de campagne ont pris un tournant identitaire : d’anti-Wallons, ces partis de droite sont devenus anti-étrangers. Je peux (ou du moins pouvais) accepter le reproche que je ne travaille pas assez dur, mais comment tolérer qu’on reproche à certains leur origine, leur religion, leur langue ? Quant à ma seconde illusion, le vote massif des jeunes pour l’extrême droite l’a fait voler en éclats. Dès lors, mon sentiment actuel est celui de nombreux intellectuels : déception & inquiétude, tristesse que le bas populisme ait triomphé, à l’heure où de si grands enjeux se présentent d’autre part. Le spectre d’un gouvernement d’ultra droite m’effraie, mais plus tant celui du confédéralisme.

Pourtant, je me sens toujours incapable de concevoir l’écriture en dehors d’une tradition ; jamais à l’avant-garde, j’ai toujours été un héritier épris de légendaire. Mais au cours des dernières années, tandis que mes illusions perçaient de toute part, j’ai su consolider mon système de références en l’enracinant enfin dans un substrat « à moi ». Cela s’est fait par la lecture (ma redécouverte d’auteurs tels que Comès, qui a permis de transposer mon imaginaire dans un nouveau terroir), l’étude (j’apprends la langue wallonne depuis trois ans, ce qui m’a ouvert de nouvelles perspectives), le folklore (les marches de l’Entre-Sambre-et-Meuse, par exemple, que j’ai découvertes en tant que participant voici cinq ans)… Si bien que, progressivement, j’en suis venu moi-même à ancrer mes récits en Wallonie.

Cette semaine marque comme une étape dans ce processus, dont je suis conscient depuis quelques temps déjà. La rupture semble à présent consommée ; une page se tourne. J’ai longtemps considéré tout cela, ces derniers jours, & si je n’ai pas ordonné ces réflexions sans amertume, je me réjouis au moins de l’avoir fait sans détresse.


11 juin

J’ai récemment parachevé la planification de mon prochain livre-jeu, dont voici un petit aperçu. La méthode frise la bricabracomanie ; un tableau en liège, une corde à linge, des épingles & du masking tape, voici quelques-uns de mes outils d’écrivain. Néanmoins, je m’y retrouve.

L’intrigue est désormais arrêtée ; reste à rédiger. Mon idée est de m’y atteler intensivement cet été, durant trois ou quatre semaines. Pourvu que je travaille avec assiduité, cette tâche ne devrait guère me réclamer plus de temps car, après tout, le plus gros est fait. Je pense aussi qu’en procédant de la sorte, le récit gagnera en cohérence & en unité de ton.

Cela fait, à vrai dire, plusieurs années que je privilégie les phases courtes d’écriture. Cependant, je n’ai encore jamais « pondu » un livre en si peu de temps. J’espère donc que celui-ci me rapprochera un peu plus de mon idéal à la Simenon.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *