Journal #3

[Entrées plus anciennes : 1 ; 2.]

3 juillet

Voici une semaine qu’une version dialectale de notre jeu vidéo narratif Summoning Belzebeef a été mise en ligne (c’est la version 1.1, téléchargeable en bas de page). Il s’agit d’une traduction en wallon namurois, qui vient s’ajouter aux choix de langue déjà proposés : l’anglais & le français. Comme on pouvait s’y attendre, cette mise à jour a suscité fort peu d’enthousiasme.

J’ai l’art de croiser les niches de marché : un jeu en ligne mais dans une langue que les jeunes ne maitrisent plus, des livres-jeux mais pour adultes & truffés de références obscures… Forcément, cela morcèle toujours plus la portion du public susceptible d’être intéressée. Je commence à me lasser de cet auto-sabotage, si bien que je réfléchis désormais à des projets d’écriture grand public. Étonnamment, la direction vers laquelle je regarde est la romance, mais reste à savoir si je serai capable de donner matière à de tels récits…

Néanmoins, & tandis que ma maitrise du wallon écrit augmente, je compte bien continuer à investir du temps dans de tels projets. Je pense qu’il est important de faire vivre les langues régionales, même en dépit d’une faible audience, & qu’il est urgent de leur ouvrir les portes des nouveaux médias.

Quoiqu’en disent les défaitistes, la bataille n’est pas perdue. J’en tiens pour preuve des milieux où le wallon reste bien vivant : le théâtre amateur, les sociétés folkloriques, la poésie… Il faudra cependant, à moyen terme déjà, renouveler ce public de fidèles. Notre palette d’outils est appelée à évoluer en parallèle, & je pense que le web et la lecture active devront impérativement l’intégrer.

24 juillet

Il m’arrive quelque chose d’étrange, depuis quelques semaines : j’ai des envies d’avant-garde. Voilà qui est nouveau ! Certes, ce n’est pas venu tout seul : cela fait un moment déjà que je secoue mon cynisme et ravive ma flamme militante.

La vraie nouveauté—le progrès, pour tout dire—c’est que je ne me sens plus écartelé entre des conceptions éthiques & esthétiques. J’ai longtemps eu les fesses entre deux chaises : plutôt moderne dans la vie mais conservateur en écriture. Or, j’ai à présent le sentiment que je peux m’affranchir de ce blocage.

J’ai beaucoup réfléchi aux causes éventuelles de cette évolution. Je pense qu’elle repose en partie sur quelques exemples : le groupe anglais Poets for the Planet, mon ami Aurélien Dony qui a fait de ses derniers recueils des espaces de lutte & de liberté, à contrario de tout académisme… Une veine s’exprime là que je n’avais pas l’habitude de voir en poésie contemporaine, & je dois reconnaitre que le vers peut encore vibrer sincèrement à de tels messages, ce dont j’étais venu à douter par gout passéiste.

L’autre grand facteur, c’est mon intérêt actuel pour l’art nouveau. À l’instar du mouvement Arts & Crafts, celui-ci a conjugué une immense ambition esthétique à des valeurs socialistes. Certes, d’aucuns font un bilan en demi-teinte de leur entreprise d’émancipation, mais reste que ces mouvements ont su un temps cultiver les plus grandes exigences artistiques & une ouverture sincère au monde.

Surtout, l’art nouveau a porté ces idéaux progressistes en s’opposant plus sur la manière que sur la forme. Je ne suis toujours pas & ne serai sans doute jamais un partisan de l’art conceptuel : inventer de nouveaux canaux d’expression ne m’intéresse guère. En revanche, je suis convaincu qu’il est nécessaire de s’opposer à une forme d’art industrielle, que des considérations économiques ont rabaissée. Plus lentement & mieux, contre la globalisation & pour la dignité de l’artiste, pour élever le public & non pas le repaitre ; si une école vient à émerger qui prône ces vertus en écriture, j’en serai.

29 septembre

Je n’ai presque rien écrit depuis deux mois. Un peu de critique littéraire, un peu de poésie, guère plus ; le quatrième épisode de ma série de livres-jeux n’existe toujours que sous forme de plan. Toute cette énergie a soit été gâchée en procrastination désillusionnée, soit investie dans l’activisme. Or, le militant & l’écrivain que je suis ne se concilient pas si facilement.

À vrai dire, je me sens de moins en moins proche du milieu littéraire indépendant. Je ne me reconnais plus dans les ambitions de mes pairs, dans cette volonté d’être lu toujours davantage, par des gens qu’on ne rencontrera jamais & qu’on méprise au fond un peu. J’ai beaucoup fréquenté les cafés-concerts, ces deux derniers mois, & je me rends compte que, hors l’« art officiel », il n’y a guère que les écrivains qui ambitionnent de faire voyager ad libitum leur production.

Les musiciens, les acteurs de théâtre, les peintres sur toile & sur papier, eux, sont parfaitement heureux de se produire localement, dans des petites salles, des festivals, des galeries de quartier… Leur art génère alors des échanges chaleureux, sincères, tangibles, & je crois qu’ils en sont plus épanouis. L’éternelle recherche d’accolades à laquelle se livrent les auteurs sur internet semble bien triste, en comparaison, & je ne suis pas sûr de vouloir encore m’investir dans ce milieu où on se mesure à l’aune des étoiles qu’on reçoit sur Amazon.

Ce que je désire vraiment, c’est de m’enraciner—oserais-je écrire au sens propre, de me radicaliser ? Je veux écrire pour des gens qui me sont proches & que j’apprendrai à connaitre, écrire en langue régionale peut-être. Je veux faire de l’écologie en écriture : me concentrer sur le lien, l’espace partagé, le temps long. C’est dans cette optique que je me consacre actuellement à un projet d’édition : j’imprime & relie à la main cent exemplaires des Premiers Poèmes de mon ami Maxime Rigaux, qui seront ensuite commercialisés en circuit court [ils sont désormais en vente].

Cette démarche relève de l’expérimentation continue. J’espère qu’elle évitera l’écueil de la fétichisation de l’objet livre & qu’elle aboutira au contraire à une reconquête de mon autonomie, en tant qu’homme de lettres & en tant qu’entrepreneur.

6 novembre

Mon prochain recueil de poésie se construit de semaine en semaine. Je n’ai encore que neuf poèmes, mais déjà le sentiment—ou l’illusion, je ne sais pas—que je n’ai jamais rien écrit d’aussi bon. J’ai parfois moqué celles & ceux qui font de l’écriture un acte existentiel ; j’avais tort, car il faut bien voir dans ces vers libres la chose la plus structurante que j’aie aujourd’hui dans ma vie.

J’ignore dans quel état je serais sans cela, & je suis infiniment reconnaissant des heures passées jadis à imiter laborieusement les Romantiques. Ce n’est qu’à présent, à presque trente ans, que je semble en mesure de m’émanciper du vers strict tout en conservant ses acquis.

27 décembre

Décembre s’achève, & il faut bien songer au bilan. 2019 a été l’année où, plus que jamais, j’ai voulu structurer ma pratique de l’écriture. Je l’ai inscrite dans un cadre professionnel très imparfait, mais qui m’a permis de mesurer la valeur de ce que je produis. Via mon adhésion à la SCAM, j’ai intégré une communauté de pairs à laquelle, jusque alors, je n’avais pas cru avoir ma part. Pour la toute première fois, je me suis autorisé à diffuser moi-même un contenu payant, sans attendre une validation extérieure… Bref, 2019 fut marqué de victoires suivies sur le syndrome de l’imposteur.

Paradoxalement, j’ai rarement aussi peu lu & écrit que cette année. Si je regarde en arrière, je ne sais trop à quoi j’ai passé mon temps. À trop vouloir éviter la dispersion, canaliser mes énergies & inspirations, j’ai peut-être étouffé une part de la créativité dont je ne manquais pas, en tant qu’auteur amateur. Je ne veux me mettre aucune pression pour 2020 : s’il s’avère que mon processus de recentrage est achevé, je serai heureux de me consacrer à la création, sinon il sera encore temps d’écrire l’année suivante des œuvres que je serais bien prétentieux de croire attendues.

Je vous souhaite à toutes & à tous une excellente année 2020, riche d’expériences tant esthétiques que quotidiennes.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *