Journal #5

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2 janvier 2021

Notes sur quelques lectures récentes :

  • Bram Stoker, L’Enterrement des rats et autres nouvelles : une anthologie des éditions Librio, rassemblant quatre récits originellement publiés dans le recueil posthume Dracula’s Guest and Other Weird Stories. « Le Secret de l’or qui croît » est une courte nouvelle dans la veine d’Edgar Poe, qui souffre d’une narration distante. « Une prophétie de bohémienne » & « Les Sables de Crooken » sont des textes humoristiques qui m’ont plutôt évoqué ceux de Wilde. Le premier, très court, est le moins bon des deux ; le second brille davantage par son riche décor écossais, par son franc rejet du stéréotype & par l’espèce de Monsieur Jourdain dont il fait son protagoniste. Mais c’est la nouvelle liminaire—« L’Enterrement des rats »—qui a réellement trouvé grâce à mes yeux. Cette histoire d’horreur (mais non fantastique), sise dans le bidonville des chiffonniers montmartrois, renoue avec le rythme & le caractère sordide, non dénué de pittoresque, qu’on trouve en certains passages de Dracula.
  • Frederic Livyns, Les Nouvelles Aventures de Carnacki (saison 1) : six enquêtes de Thomas Carnacki, le détective de l’étrange créé par l’écrivain anglais William Hope Hodgson. J’étais curieux de lire ce livre car son auteur, très prolixe, me semble en passe de devenir un fantastiqueur de premier plan en Belgique francophone—or, vous savez que j’aime me tenir au courant en cette matière. Je n’ai jamais lu d’aventure originale de Carnacki, mais je dirais qu’il est un détective de l’étrange au sens étroit du terme, ses enquêtes prenant la forme d’exorcismes & mettant en scène des spectres uniquement. Le respect du texte-source me parait évident, car chaque nouvelle emprunte le même schéma d’enchâssement (tant les introductions que les conclusions sont déclinées comme de simples fonctions du récit, sans qu’on cherche à les alourdir de matière superflue) & mobilise un lore spécifique (manuscrit Sigsand, pentacle électrique, entités Aeiiriii & Saiitii, dernier verset inconnu du rituel Saaamaaa), que je devine être l’invention de Hodgson. De manière générale, ces contes sont prenants & construits de sorte à bien ménager des effets de dévoilement & de rebondissement. Je n’ai que deux bémols à soulever : 1) quelques coquilles, de même que des répétitions ou pléonasmes qui alourdissent le texte & auxquels aurait pu aisément remédier un correcteur, & 2) une certaine surenchère dans la complexité des manifestations surnaturelles, plusieurs contes mettant en scène deux, trois ou quatre entités distinctes (si elles sont toujours justifiées par l’histoire du lieu hanté, la répétition de ces situations lasse & tend à l’invraisemblable).
  • Louis Derthal, Le Sorcier du Val-Noir : un roman-feuilleton de 1934 que j’avais acheté sur base du titre uniquement, présageant un récit fantastique. Il s’agit en fait d’une histoire sentimentale qui utilise un personnage d’empoisonneur—j’opine qu’elle eût pu s’en passer & aurait gagné à le faire. Reste qu’il s’agit d’un roman plaisant, qui m’a même semblé bien écrit. Situé dans la région des Deux-Sèvres, il bénéficie du cadre dépaysant d’un château familial. Chose un peu étonnante, sous le pseudonyme de Louis Derthal se cache en fait une autrice. Sa protagoniste est donc dotée d’une profondeur de caractère & d’une assurance qui aiguise les dialogues, deux traits manquant souvent aux personnages de roman sentimentaux. Le tout se lit au galop & mélange habilement les genres : roman de mœurs par son sujet, mais émaillé de descriptions romantiques de la campagne environnante (l’histoire débute à l’automne et s’achève au printemps), roman moderne—dans une certaine mesure, par la liberté dont fait montre son héroïne—mais parsemé des grosses ficelles qui sont les armes du feuilleton dix-neuvièmiste.

5 janvier

L’Académie française vient seulement d’ajouter cédérom à son dictionnaire. Sur Twitter, d’aucuns se gaussent, d’une part de sa lenteur—qu’elle parle d’un « objet d’emploi de plus en plus courant » pointe en effet sa déconnexion—& d’autre part de sa justification pour rejeter la forme originale CD-ROM : elle « heurtait notre graphie ».

Si je partage la première critique, il n’en va aucunement de la seconde. Au contraire, dans mes écrits récents, j’ai moi-même lexicalisé nombre d’acronymes. Ainsi, j’ai écrit cévé, cébédé, céta, ypégés… Je l’ai fait pour éviter un effet visuel qui me déplait—notamment en poésie—mais aussi car ce me semble une évolution logique de la langue : bédé & tous ses dérivés sont bien entrés dans l’usage.

Du reste, cela contribue à une poétique implicite. Un élément qui m’en a convaincu, c’est l’usage que fait Nimier des formes foutebôle (dans Le Hussard bleu) ou coquetèle (dans Les Enfants tristes). J’ai trouvé ces mots délicieux, &—si les emprunts en question paraissent aujourd’hui trop installés pour qu’on se les approprie de la sorte—ils constituent de parfaits modèles de ce que je veux accomplir en stylistique.

7 janvier

Je réalise que, dans mes fictions, je ne parviens jamais à mettre en scène qu’un univers saisi consciemment. L’imagerie catholique que je mobilise, mon fantastique ironique, volontairement contemporain… tout cela participe à mon imaginaire personnel mais, en mon for intérieur, je perçois également une strate plus profonde qui demeure inaccessible à l’écriture, comme retirée derrière une membrane.

C’est quelque chose que j’approche par le rêve & par certaines lectures. Il en va ainsi d’ambiances souterraines, de grottes & de caves qui impriment chez moi une marque particulière. C’est quelque chose que je sens parfois dans mes poils ; que j’ai ressenti à la lecture d’En ville morte, lorsque George Stella visite la chambre du sculpteur ; dans le Golem aussi, à certaines descriptions du ghetto, lorsque sont évoqués des espaces secrets dans la muraille, qui se dérobent à l’expérience quotidienne comme s’ils relevaient de la géométrie non-euclidienne chère à Lovecraft. Cela, sans que je puisse bien l’évoquer en mots, fait écho chez moi à des souvenirs enfouis—parfois vécus, parfois rêvés—& suscite le sentiment propre au fantastique, ce mélange difficilement définissable de familier & d’inquiétant.

Ce qui m’y a fait songer aujourd’hui, c’est ma lecture du journal de Jünger. Je retrouve par endroits les mêmes impressions, notamment lorsqu’il évoque des rêves chtoniens qu’il a faits. Hellens, Meyrink, Jünger… ils ne sont pas nombreux à produire de telles ambiances. Peut-être pourrais-je leur adjoindre Jean Ray et Aloysius Bertrand, pour certaines pages de Malpertuis et du Gaspard de la nuit qui—de même—traitent du clos, de l’obscur, du rassurant & pourtant intranquille. Sans oublier Ghelderode, qui peint parfois des tableaux similaires dans Sortilèges ou La Flandre est un songe.

Je peux percevoir cela, l’unité de cela. Mais cette perception fondamentale, je peine à la décrire & crois devoir renoncer à la mettre en scène. Voyons aussi le motif de la ruelle merveilleuse, qui me fascine chez Ray et dans la bande dessinée « La Lune gibbeuse » : avec quelle trivialité l’ai-je employé à mon tour, dans Le Démon dans l’escalier (rue des Bénédictines) & dans La Nuit du seum (salle magique du Thier de la Fontaine) !

Hélas, des choses qui me tiennent en excitation lorsque, par aventure, je les rencontre au détour d’une lecture ou d’un songe, je me sens proprement incapable de les communiquer. Mais est-ce seulement possible ? Ce sentiment fantastique, était-il consciemment perçu par Hellens, Meyrink, Jünger—ou dépend-il toujours du lecteur, le seul qui soit vraiment à même de construire du signifiant, d’insuffler de la magie dans les descriptions ?

11 janvier

Je repense régulièrement à cette carte blanche de Florence Richter : « Quelle est la particularité littéraire et artistique de la Belgique, petit pays singulier ? », publiée le 24 décembre sur le site de La Libre Belgique. Vous ne serez pas surpris de lire que je partage entièrement son opinion : l’étrange me semble aussi le genre le plus riche & le plus spécifique des lettres belges.

De même, je rejoins son opinion qu’on peut faire remonter l’origine de cette tradition aux plus jeunes années de notre nation, avec Charles De Coster qui dote nos lettres d’un premier monument. J’aime l’exercice de concevoir l’étrange en Belgique comme un registre littéraire qui traverse toute notre histoire, plutôt que de se focaliser sur son bref âge d’or : celui de l’« école belge de l’étrange » qui s’est épanouie dans les années ’60 & ’70, notamment sous l’égide des collections Marabout.

C’est une lecture à laquelle nous encouragent nombre de critiques, & notamment Baronian dans son Panorama de la littérature fantastique de langue française. En amont de ce « point névralgique », c’est chose assez aisée : on peut prendre assise sur les symbolistes, sur Hellens & ses Réalités fantastiques… En aval, en revanche, la tâche est plus ardue. Florence Richter cite Christopher Gérard, Bernard Quiriny & Sara Doke, trois auteur·ice·s qu’à titre personnel, je n’ai encore jamais lu·e·s.

Pour ma part, j’ai souvent réfléchi à la question, & il me semble que la forme du conte s’essouffle beaucoup à compter des années ’80—c’est chose assez naturelle, vu l’apogée qu’elle vient de connaitre. Alors, mes gouts personnels & mes explorations m’inclinent à voir l’étrange s’épanouir dans un format différent : la bande dessinée. C’est en effet l’époque où apparaissent plusieurs qui n’ont cesse de me ravir : la série Isabelle à partir des « Maléfices de l’oncle Hermès » (1975), les œuvres de Comès (Silence, en 1979, puis toutes les suivantes), Le Bal du rat mort de Jan Bucquoy & Jean-François Charles (1980)…

L’étrange s’y développe dans des décors & des registres variés : enfantin, plein de poésie & d’ironie chez Will, Franquin & Delporte (les aventures d’Isabelle ne sont pas toujours très situées, mais de très belles pages les rattachent à la tradition flamande, notamment celles du pays bleu et de l’oracle de Delft dans « L’Envoûtement du Népenthés ») ; plus sombre & mystérieux (comme l’est l’Ardenne) chez Comès ; plus mondain, voire dépravé, dans l’aventure ostendaise de Bucquoy & Charles, qui rappelle beaucoup l’univers de Ghelderode.

Dans les années 2010, le meilleur exemple de cette tradition, je l’ai trouvé dans la chanson, chez un groupe malonnois appelé Djinn SaOUT (aujourd’hui re-baptisé DS). Si ce groupe a pris un tournant plus pop & évoque aujourd’hui des sujets plus actuels, ses trois premiers albums—Le Souffle des pantins (2009), Le Désir des grands espaces (2011) & De l’ombre à la lumière (2014)—sont pour moi de parfaits héritiers de la tradition belge de l’étrange.

On y explore des territoires mystérieux (jardin, forêt, vieux manoir, plaines obscures, labyrinthe, cavernes), y rencontre tout un bestiaire fantastique : un taureau-sorcier, un centaure, une ondine, des fantômes & des automates… Des influences picturales se font particulièrement sentir dans le second album : les pantins évoquent ceux de Rops, une chanson est dédiée à Ensor, une autre à sa ville d’Ostende qu’il a tant peinte, le Bal du Rat mort y est explicitement cité… Cet ancrage est encore présent dans le troisième album (notamment dans le très beau diptyque « La Poésie… / …de ce pays ») mais, à ma connaissance, ne se retrouve plus guère dans les mélodies actuelles du groupe. N’empêche, pour quelques années d’une splendide tentative, un vent d’étrange a soufflé sur sa musique. (J’ai longtemps ambitionné de lui consacrer un article dans Faunerie mais n’en ai jamais pris le temps : puissent ces quelques notes compenser un peu.)

Ensuite ? Eh bien, je ne sais pas. Peut-être la relève surgira-t-elle d’un nouveau média (je n’ai pas la prétention de penser que j’y parviendrai moi-même dans le livre-jeu), peut-être un renouveau du conte nous attend-il. Sans doute nombre d’œuvres ont-elles aussi échappé à mon regard & faussent donc mon panorama personnel. Mais toujours, me semble-t-il, nous trouverons ces caractéristiques communes, pas toujours très bien définies, dans des œuvres puisant leur inspiration en légendes & paysages de chez nous.

17 janvier

Choses lues :

  • Jean Ray, Les Contes du whisky : son tout premier recueil &, paradoxalement, l’un des seuls que je n’avais pas encore lus (quoique je connaissais quelques-unes des nouvelles qu’il renferme par la compilation Les 25 Meilleures Histoires noires et fantastiques). J’ai particulièrement apprécié les patronymes pittoresques & deux contes d’une veine très réaliste magique : « À minuit » & « Mon ami le mort ». Comme toujours, je suis impressionné par le relief que Ray donne à son style. Voici des années que j’en ai fait l’un de mes maitres en écriture mais, s’il demeure un horizon que je souhaite atteindre au point de vue de l’ambiance & si ses personnages ont souvent influencé la construction des miens, force est d’admettre que je n’ai rien pris de son style. Pourtant, plus que tout, j’aimerais savoir écrire comme cela. Il faut croire que c’est une question de tempérament : lui est un sanguin, je suis un anxieux. Si nous partageons une certaine intranquillité, la sienne le pousse toujours à l’assaut, la mienne toujours à la fuite, à la circonvolution. Dès lors, il est bien naturel que le phrasé de mes récits diffère autant de ce que j’ai lu dans ce recueil…
  • José Luis Zárate, La Glace et le Sel : un roman qui m’a été offert et sur la page de titre duquel il est écrit : « Pour te faire changer d’avis sur les contemporains. » Je ne sais trop dans quelle mesure il a accompli cette mission. Dérivé de l’œuvre de Bram Stoker, c’est le récit du voyage de Dracula depuis sa Transylvanie jusqu’à Londres, dans les cale d’un navire dont l’équipage sombre progressivement dans la folie, puis dans les profondeurs. Le narrateur-personnage est le capitaine de ce navire. Il décrit au jour le jour l’emprise que développe le vampire, la cale envahie de rats blancs… Dans son traitement, ce roman m’a rappelé les chapitres consacrés au personnage de Renfield, dans Dracula. On y trouve un mélange de terreur & de séduction, mais autrement plus sexuellement explicite que dans l’œuvre originale. Sans juger de la qualité de ces scènes—& conscient que l’inclination au malaise peut être une qualité des fictions fantastiques—mes gouts personnels ont sans doute induit une rencontre ratée avec le texte.
  • Guy Lemaire & Paulette Nandrin, Mes plus belles histoires : un recueil de légendes wallonnes, vraisemblablement de la plume de la seule Nandrin, Lemaire n’ayant été que leur interprète en radio et peut-être l’auteur de la sélection (certes, aussi une caution populaire, qui a sûrement motivé la mise en avant de son nom sur la couverture). Le format très court de ces histoires (il y en a cinquante) laisse parfois sur la faim, mais il faut dire que le matériel original est souvent minime & seulement enjolivé sur le moment par le conteur. J’ai retrouvé nombre de tropes déjà rencontrés dans des recueils de folkloristes. Celui-ci fait la part belle à l’Ardenne. Comme toujours, j’ai apprécié les histoires de nuton. Il est curieux que, tandis que les korrigans, kobolds & cie ont souvent été repris dans des œuvres modernes, le nuton conserve un parfum suranné. Il y aurait certainement un travail à accomplir pour le faire entrer dans des sphères moins naïves de la littérature merveilleuse, & peut-être m’y attèlerai-je un jour. Du reste, j’ai aussi lu avec intérêt des récits situés dans ma région d’origine : « La Légende d’Agimont » (qui a fait ressurgir des souvenirs de mes navettes scolaires en bus, où les enfants de la commune—voisine de la mienne—débattaient des rumeurs d’incendie criminel, le château dont il est question dans le conte ayant été détruit en 2001), « Les Baudets de Mariembourg » (qui n’est malheureusement pas une histoire fantastique), & bien sûr « Les Amoureux de Dourbes », qui met en scène le château de Haute-Roche dont, enfant, je suis allé quelquefois explorer les ruines, laissant mon vélo au pied du contrefort rocheux sur lequel elles s’élèvent.

Choses bues :

  • Bête Noire (brasserie La Source Beer Co) : un délice ! C’est une jonge bruin, un concept à ma connaissance inédit : la bière est construite sur le mode d’une oud bruin & bénéficie donc de trois fermentations (en cuve, en barrique & en bouteille), mais la seconde de ces étapes est réduite à trois mois. Pourtant, on s’y tromperait, car tout y est : belle robe rouge, merveilleuse acidité, & ce format 37,5 cl qui me plait tant. Sachant que c’est la première bière barriquée de cette brasserie, je suis impressionné. En effet, ce type de bière est généralement produite par de très vieilles maisons qui capitalisent sur un patrimoine (réutilisation ad vitam æternam des mêmes foudres pour en conserver les levures sauvages, déménagement absolument exclu, nettoyage parcimonieux des installations…), il est donc étonnant qu’un premier essai ait cette qualité ! Cela dit, j’admets n’être qu’un amateur ; dès lors, beaucoup de choses échappent à mon palais qu’un maitre zythologue remarquerait à la première lampée…
  • Mère Vertus (brasserie MilleVertus) : décidément, je n’aime pas le packaging & le marketing de cette maison. Cette bière-ci n’atteint pas le mauvais gout de leur IPA Pot’âme, mais l’image employée l’a clairement desservie, car je l’ai longtemps laissée au frigo avant de me décider à la tester. Dès le premier abord, ce n’est pas mon truc : je n’aime pas tellement les triples, ni les bières qui titrent haut. L’amertume de celle-ci surprend un peu, mais n’est pas exactement une caractéristique transfigurante. Je lui ai du reste trouvé un côté astringent, mais peut-être est-ce dû au contexte de consommation. Je lis sur le web qu’elle est composée de cinq malts et cinq houblons différents ; c’est typiquement le genre de complexité que je tends à juger inutile : j’en connais de ce calibre qui me gouttent plus avec nettement moins d’ingrédients.

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