Brève réflexion sur la valeur des brouillons

Je lis actuellement une monographie consacrée à l’une de mes autrices favorites, Marie Gevers [1], qui regorge de précieux renseignements biographiques. Des indications sur ses méthodes de travail, notamment, ont mis en marche mon moulin à pensées. C’est que, tout au long de sa carrière, Gevers a accumulé les notes et les textes courts qui ont à terme — souvent des années plus tard — été insérés dans ses livres. C’est surtout le cas pour son œuvre biographique, dont l’articulation en chapitres thématiques favorise ce procédé, mais on constate que certains de ses romans sont aussi nourris d’un travail de folkloriste bien antérieur.

Je suis moi-même très attaché à cette idée qu’un livre se construit au long cours et que rien ne se perd des brouillons accumulés au fil des ans. J’ai dès lors envie de me plier à une courte démonstration, qui mettra en lumière la manière dont ma dernière sortie [2] a commencé à s’écrire avant même que j’en rédige le premier mot. Ce sera d’autant plus amusant que j’ai la manie de l’archive et suis donc en mesure de dater absolument tout ce que j’ai écrit, depuis mes toutes premières tentatives…

Attention : ce billet décrit des éléments de l’intrigue de mes livres-jeux qu’il pourrait donc divulgâcher, si d’aventure vous ne les avez pas encore lus.

Le Démon dans l’escalier a été écrit en novembre 2015 et a paru pour la première fois en février 2017, mais son histoire — celle d’un lapin magique devant être exorcisé à la batte de baseball — est bien antérieure. Elle est née sous ma plume en juillet 2011, en vue d’un concours de nouvelles organisé par une bibliothèque municipale. L’Ivrogne et le Lapin, la première mouture de ce récit, n’a pas été primé mais a été publié l’année suivante (en décembre 2012) dans le webzine Mort Sûre, où il peut encore être lu aujourd’hui.

Ma première tentative de reprendre ce texte date de novembre 2013. À ce stade, je vise encore la nouvelle, quoique je voudrais lui donner plus d’épaisseur. Les grandes nouveautés, ce sont le décor du tripot de sorciers et le personnage de Patte-de-Bouc : les deux sont nés quelques mois plus tôt, alors que je répondais en février à un appel à textes des éditions Nergal. La nouvelle dans laquelle ils font leur première apparition est toujours inédite — et le demeurera sans doute — mais c’est grâce à elle que mes projets prennent une nouvelle orientation, plus sombre et plus sordide. Patte-de-Bouc, s’il prend là sa forme définitive, n’est du reste qu’une version avilie d’un personnage anonyme de sorcier à louer, que j’avais déjà exploité dans de nombreuses nouvelles, en 2011 et 2012.

Les personnages d’Odon et du Hibou font quant à eux leur première apparition dans La Main de Gloire, une longue nouvelle écrite en août-septembre 2013 et autoéditée à l’occasion du Ray’s Day 2016. Si Odon n’a guère évolué (il demeure toujours ce moine défroqué inspiré du Constantin Hannedouche de Jean Ray), il faut noter que le Hibou a connu trois versions : il a d’abord été un professeur d’université excentrique, puis un vieux bibliothécaire (dans une nouvelle inédite, écrite dans le cadre d’un jeu d’écriture du forum L’Écritoire des Ombres) et ensuite seulement le jésuite dont vous avez fait la connaissance dans À la cour du roi des rats. C’est de cette nouvelle que date également l’idée de la carte de tarot faisant office de laissez-passer.

Le personnage du Malais, qui est apparu lors de la rédaction du Démon dans l’escalier, est un pur produit de la nécessité de multiplier les épreuves, lorsqu’on écrit un livre-jeu. On peut néanmoins lui trouver un prototype dans mon tout premier récit d’envergure, un court roman auquel j’ai consacré mon été 2010 et dans lequel un personnage maladroitement nommé El Padre joue le même rôle de féticheur. D’autres éléments de mon univers romanesque sont issus de ce vieux texte : le baron Vanzolinius et la mystérieuse Loge qu’il préside, les tractations en doublons…

Venons-en À la cour du roi des rats. Si j’ai entamé la rédaction de ce second épisode en décembre 2017, mes premières notes qui esquissent son intrigue datent du 10 novembre 2013. Ce projet est ensuite longtemps remisé, jusqu’à ce que j’en écrive un nouveau synopsis en mars 2017. C’est à ce moment qu’apparait notamment le Club des Gentlemans bretteurs. La Femme-Serpent, avant d’y apparaitre, a eu droit à son propre récit : c’est la protagoniste d’une nouvelle écrite en mai 2012 et publiée en septembre 2013 dans la revue Traversées. Le pince-téton en allumettes dont elle gratifie le joueur est quant à lui issu d’un brouillon daté d’octobre 2012, époque où je caressais l’idée de publier des textes érotiques sous pseudonyme.

Tout ce qui, dans ces deux livres-jeux, se rapporte à la « boxe magique » a la même origine : un poème écrit en septembre 2013, inspiré par la mention chez Jean Ray (dans La Cité de l’indicible peur) de fantômes étrangleurs aux mains énormes. L’idée a progressivement fait son chemin : en juin 2014, j’ai écrit tout un synopsis de nouvelle que je n’ai jamais concrétisé ; au moment d’attaquer Le Démon dans l’escalier, j’en ai repris très sommairement l’intrigue dans une tirade de Patte-de-Bouc ; puis j’y suis revenu avec l’épisode de l’Assommoir, dans À la cour du roi des rats.

Enfin, la « sorcière verte », évoquée dans À la cour du roi des rats et qui interviendra encore dans la série, est issue d’un projet de roman, envisagé à l’été 2012 et abandonné après quelques pages seulement, dans lequel le thème de la réincarnation était déjà central.

Je pourrais continuer longtemps encore, en détaillant toujours plus les origines souvent littéraires de mes personnages. L’essentiel n’est cependant pas l’inventaire mais la moralité qu’on en dégage : sitôt que vous écrivez, absolument rien de ce qui nait sous votre plume n’est bon à jeter. D’une manière ou d’une autre, tout brouillon a sa valeur, souvent insoupçonnée. Le conseil que j’aimerais vous laisser est dès lors celui-ci : ne jetez rien et ne vous laissez jamais aller à penser que vous avez perdu du temps en écrivant.


  1. Cynthia Skenazi, Marie Gevers et la nature, Bruxelles, Palais des Académies, 1983.
  2. À la cour du roi des rats, précédé du Démon dans l’escalier, Namur, Aux 3D, 2018.

Annonce de parution et revue de presse

En ce début d’année, j’ai plusieurs nouvelles à vous communiquer :

Je vous souhaite à toutes et à tous une excellente année 2019 !

Sortie d’un nouveau livre-jeu

Certain•e•s d’entre vous ont peut-être remarqué que mon livre-jeu Le Démon dans l’escalier a été retiré des librairies en juin dernier, suite à la fermeture des éditions Walrus qui m’avaient fait l’honneur de l’accueillir à leur catalogue. Il ne sera heureusement pas demeuré longtemps indisponible, car il reparait ce mois aux éditions Aux 3D, toujours au format numérique mais dans une version corrigée, où la gestion de l’aléatoire a notamment été entièrement revue.

Ce n’est cependant qu’une mise en bouche, puisque vous trouverez à sa suite une seconde aventure, inédite et deux fois plus longue. C’est donc deux livres sous une même couverture qui vous sont proposés, au prix très démocratique de 4,49 € (une promotion à 3,99 € est appliquée jusqu’à la fin du mois de novembre).

Illustration de couverture réalisée par Grégory Nunkovics (visiter son site).

Voici la présentation de l’éditeur :

Ces aventures prennent place de nos jours, dans une ville réputée tranquille. Comme partout, les sorciers y sont nombreux, dans l’ombre, et vaquent à leurs affaires sans trop se préoccuper des sans-magie qui les entourent.
Vous incarnez un gaillard tombé un peu par hasard dans ce milieu, où il vivote au plus bas de l’échelle sociale. Vous n’êtes guère connu encore que pour des trafics sans gloire et, désœuvré, vous passez vos soirées dans des tripots sordides, à boire des coups dans l’espoir d’y nouer des contacts utiles.
Un soir, enfin, Patte-de-Bouc, le plus terrible sorcier que vous connaissiez, vous aborde : il a des missions à vous confier. Votre rêve de monter les échelons de la pègre magicienne est peut-être en passe de se réaliser… à condition que vous sachiez éviter les périls qui vous attendent sur la route !

Pour venir à bout du Démon dans l’escalier, il vous faudra mener un exorcisme particulièrement musclé. Vous pourrez compter sur l’aide du Malais, un envouteur de première classe doublé d’un vrai pervers, mais ses services risquent bien de vous couter cher… La police, inconsciente que votre mission est d’utilité publique, ne manquera pas non plus de vous mettre des bâtons dans les roues.

Avant d’enfin arriver À la cour du roi des rats, vous devrez mener une longue enquête, à la fois dans de ténébreux souterrains et au sein d’une école où vous êtes infiltré. Cette mission vous fera rencontrer son lot de personnages hauts en couleur : une femme-serpent, un mystérieux ecclésiastique aux manières de hibou, des casse-cou affiliés au Club des Gentlemans bretteurs… Prenez garde, car tous ne nourrissent pas forcément les meilleures intentions à votre égard !

Ce double livre est d’ores et déjà disponible à la précommande dans toutes les librairies numériques (l’achat via 7switch, par exemple, vous permet de le télécharger aux formats ePub et Mobipocket, ainsi que d’y jouer en ligne) mais ne sortira officiellement que ce dimanche. À cette occasion, une fête de lancement est organisée à Namur, à laquelle j’assisterai bien évidemment. Vous trouverez toutes les informations pratiques sur Facebook.

Des exemplaires en service presse sont également à la disposition des critiques et des blogueurs.

Mes lectures de 2018 (21-25)

Mes lectures précédentes : 1-5 ; 6-10 ; 11-15 ; 16-20.

Victor DEVOGEL, Erica, la Fée des bruyères rouges (ill. par Véronique De Smedt), Bruxelles, éd. Librairie Vanderlinden, s. d., 184 p.

Troisième et dernier opus de la trilogie de Victor Devogel (j’ai évoqué La Sorcière de la forêt d’Houthulst et Le Nuton de la grotte aux lunes, respectivement son « conte du pays de Flandre » et son « conte du pays d’Ardenne », dans de précédentes chroniques), ce « conte de la Campine » est à mes yeux le plus médiocre. Il est sous-titré « Histoire d’une famille belge au début des invasions germaniques », et c’est tout le problème : alors que les deux autres étaient situés dans un Moyen Âge romantique, ancrés solidement dans le paysage local mais dépourvus de réelle ambition historique, celui-ci prétend faire œuvre de reconstitution. Il n’en ressort rien d’heureux : non seulement le ton charmant car fabuleux des autres contes est ici ruiné, mais la lecture même est parasitée par d’innombrables précisions documentaires inopportunes.

L’auteur croit en effet nécessaire d’expliquer sans arrêt des termes latins entre parenthèses, jusque dans les dialogues, et la moindre conversation prend des airs d’exposé : sur l’histoire du christianisme, la démographie des migrations barbares, les routes commerciales de l’Antiquité tardive… C’est peu dire que le résultat n’est pas à la hauteur de sa louable intention : l’univers mis en scène apparait livresque, si pas scolaire (des références sont même soigneusement listées en fin de volume), trop hors-sol en tout cas pour prétendre au réalisme. Des éléments relèvent de l’anachronisme (la référence à la Grande-Bretagne, d’un millénaire trop précoce, la conscience nationale absurde qu’entretiennent les personnages envers « le Belgium »…), d’autres de la simple maladresse (l’héroïne s’appelle Celta, son chien s’appelle… Lupus) ; les illustrations naïves qui sont insérées dans le volume n’arrangent rien.

Pour le reste, on retrouve les obsessions coutumières de Devogel : l’adjuvant surnaturel lié au territoire local, la menace sur un lignage de petite noblesse, l’accent mis sur la fratrie, les vertus de la jeunesse, l’union de cousins… Le souci de symétrie, qui se manifeste d’ordinaire par la paire de la sœur et du frère, trouve ici des incarnations supplémentaires : Maturus le prêtre et Divitiacos le druide, les chiens Lupus et Ursus… Ces doublons de personnages individuellement très inconsistants causent bien sûr des confusions, au point qu’on est en droit de se demander s’ils constituent des atouts ou des défauts de l’histoire. Par ailleurs, alors que les autres contes de Devogel étaient centrés sur un protagoniste, dont le parcours personnel prenait un tour de récit initiatique, la dispersion qu’il opère ici noie les enjeux dans une aventure collective mollassonne. Dommage.

Luc BABA, Fragments imaginaires du journal d’Abraham Stoker (1847-1912), Bruxelles, éd. Service général des lettres et du livre de la Fédération Wallonie-Bruxelles, 2006, 10 p.

Il semble un peu absurde de commenter ma lecture d’une plaquette de dix pages à peine. Celle-ci est issue d’une collection dont j’étais amateur, voici quelques années, car elle a le mérite de donner à bas cout un solide aperçu de l’actuel paysage littéraire belge. Je n’en lis plus guère, à présent, à moins que leur sujet ne m’intéresse particulièrement, ce qui était le cas de celle-ci. Son projet est si ambitieux qu’il en devient risqué : décrire la genèse d’un monument des lettres fantastiques par le biais de la fiction, et renoncer pour cela à toute exhaustivité. L’auteur est donc contraint en même temps à la conjecture et à la concision, c’est-à-dire qu’il doit mettre en évidence des faits potentiellement significatifs, propres à alimenter un récit des origines, mais que le format l’empêche de multiplier les hypothèses, de sorte que la voie la plus carrossable — celle de l’induction, où de nombreux faits spécifiques sont mis bout à bout — lui est interdite. Il ne reste alors que le hors-piste : une conduite du récit à l’instinct, drastiquement sélective et que menacent mille accidents répondant aux noms d’invraisemblance, de psychanalyse de comptoir ou de cliché gothique.

La forme adoptée, celle de la suite de fragments, entraine forcément un récit décousu. Les dates choisies vont de 1890 à 1907, de la prime genèse de Dracula au déclin de son auteur. Au fil de ces notes sont évoqués les écrivain•e•s Walter Scott, Arthur Conan Doyle, Honoré de Balzac, Violet Hunt et Emily Gerard, les compositeurs Richard Wagner et Franz Liszt, le comédien Henry Irving, le photographe Frank Meadow Sutcliffe, le géographe Arminius Vambery… Non seulement de telles références témoignent d’un réel effort de documentation sur les gouts et les inspirations de Stoker, mais elles brossent de surcroit le portrait d’une époque, et ce, en quelques centaines de mots à peine. L’ensemble est franchement bien ficelé, mais je regrette qu’il soit ramassé au point que le lecteur puisse en concevoir un vertige. On ne peut juger trop sévèrement cet exercice, eu égard aux contraintes qui cadenassaient son écriture, mais il est permis de croire qu’il eût eu plus d’allure développé sur quelques pages supplémentaires.

Oscar WILDE, Le Fantôme des Canterville et autres moralités fantastiques (trad. de l’anglais et préf. par Léo Lack), Verviers, éd. Gérard & C°, coll. « Bibliothèque Marabout fantastique », n° 393, 1972, 192 p.

Il s’agit d’un recueil recomposé artificiellement, réunissant des contes issus de deux livres distincts de Wilde : Lord Arthur Savile’s Crime and Other Stories et A House of Pomegrenates. « Le Fantôme des Canterville » est franchement comique ; « Le Crime de Lord Arthur Saville » et « Le Sphinx sans secret » sont plus de l’ordre de l’histoire spirituelle ; seuls « L’Anniversaire de l’Infante » et « Le Pêcheur et son âme » méritent donc le titre de moralités fantastiques. Tout bien considéré et pour en donner un tableau d’ensemble, je pense que le terme qui se prête le mieux à ces textes est celui d’allégories fantastiques. C’est donc un recueil qui n’est pas vraiment à sa place chez Marabout, dans une collection privilégiant d’ordinaire le fantastique de la présence ou de l’indicible, voire l’épouvante.

Je dois avouer que je me lasse ou m’agace vite de ce style à la fois policé et ironique ; j’étais donc assez heureux que ce livre ne soit pas plus long. J’ai bien sûr été particulièrement intéressé par la scène du sabbat des sorcières, dans « Le Pêcheur et son âme ». (Je suis toujours ravi d’en découvrir de pareilles au détour de mes lectures et j’envisage même, depuis un moment déjà, d’établir une sorte de typologie du sabbat en littérature ; si d’aventure je m’y attelle un jour, je classerai celui-ci dans la catégorie des sabbats interrompus par le signe de croix.) J’ai aussi été amusé lorsque « Le Crime de Lord Arthur Saville » n’a pas manqué de faire resurgir à ma mémoire Le Crime du comte Neville, le pastiche qu’en a fait Amélie Nothomb. Wilde et elle sont décidément bien similaires… et moi, qu’une sorte de tache aveugle empêche depuis toujours de la critiquer, je comprends mieux, par le biais de cette analogie, de quelle manière elle peut taper sur les nerfs de tant de mes contemporains.

Françoise SAGAN, Bonjour tristesse, Paris, éd. Le Livre de poche, n° 772, [1954] 1977, 182 p.

Livre après livre, je continue d’explorer l’œuvre de Françoise Sagan. Voici le tour de Bonjour tristesse, son tout premier roman, publié à l’âge précoce de dix-huit ans et qui témoigne pourtant d’une maturité impressionnante. C’est le texte qui la rendit instantanément riche et célèbre. Certes, les années ont passé et, les standards moraux ayant bougé, le soufre de cette fiction ne se fait plus si fort sentir. On imagine pourtant sans peine quelle entrée fracassante son autrice a dû faire dans le supramonde guindé des lettres parisiennes. Plus que les autres livres que j’ai lus d’elle, celui-ci m’a fait comprendre la réputation de cruauté dont Sagan fut affublée dans les premières années de sa vie publique.

Sans transition, je pense que, de manière générale, les œuvres brèves ne se voient plus donner une assez juste chance. On leur collera dédaigneusement l’étiquette de « novella », les considérant comme des gammes, les exercices plus ou moins sérieux d’écrivains plus ou moins appliqués. Pourtant, il n’y aurait rien à ajouter à ces 180 petites pages, à gros caractères et belles marges. Le peu de personnages n’implique pas des interactions moins subtiles, le drame sourd n’a rien à envier aux plus violentes épopées sentimentales et la tristesse, cet humble sentiment, rare en littérature où on lui préfère la désolation, l’affliction voire l’éplorement (!), n’a pas à rougir quand une telle œuvre l’exalte.

Henri TROYAT, Raspoutine, Paris, éd. France Loisirs, [1996] 1997, 264 p.

Étant depuis longtemps fasciné par la vie et la personnalité de Raspoutine, la lecture de cette biographie s’est imposée à moi avec la force de l’évidence. Elle se lit vite mais pèche souvent par manque de rigueur. Plus d’une fois, j’ai regretté l’absence d’une note de bas de page, curieux de savoir quel élément tangible soutient tel ou tel aspect particulièrement abracadabrant de la légende. Source primaire ou secondaire ; note manuscrite du staretz ou témoignage d’un tiers recueilli a posteriori ? On n’en sait rien et est donc condamné à la confiance aveugle. Lecteur méfiant, je ne peux que mal me satisfaire d’un pareil flou…

Vu la façon dont le paratexte brandit le statut d’immortel de l’auteur comme une réclame, il me semble d’autre part que j’étais en droit d’attendre un peu plus de style de ce texte. Je ne pourrais de bonne foi affirmer qu’il est mal écrit, mais il manque quelque chose à cette prose limpide pour s’élever au rang que les éditeurs semblent revendiquer pour elle. J’ai aussi trouvé Troyat bien timide dans son analyse, se bornant aux faits successifs sans s’engager dans une interprétation. Peut-être est-ce là la clé de son succès : ne fâcher ni les crédules, ni les pragmatistes et draper ses conclusions tièdes dans l’alibi de la nuance.

Mes lectures de 2018 (16-20)

Mes lectures précédentes : 1-5 ; 6-10 ; 11-15.

Louis PAUWELS & Jacques BERGIER, Le Matin des magiciens, Paris, éd. Le Livre de poche, n° 1167-1168-1169, [1960] 1966, 640 p.

Je crois qu’aucun cours n’a été aussi déterminant, en ce qui regarde mes choix de lectures, que le séminaire de Questions approfondies de littérature francophone donné en 2012 par Benoît Denis, à l’Université de Liège. C’est à cette époque que j’ai acheté ce gros livre de Pauwels et Bergier, car il y avait été mentionné comme une tentative d’engager dans la voie scientifique le merveilleux relevant du réalisme magique (ces auteurs parlent de « réalisme fantastique ») qu’on étudiait d’autre part dans la littérature belge. Je l’ai longtemps délaissé, puis carrément égaré durant toute une période, avant de m’attaquer cet été à sa lecture.

Cet ouvrage controversé, connu pour son biais idéologique et son irrationalisme assumé, est notamment considéré comme une source principale du fantasme de l’« ésotérisme nazi », dont la postérité se montra si fertile. Je mentirais en niant que le large chapitre qu’il y consacre m’a particulièrement fasciné. J’exècre le complotisme pur et dur, que je juge imbécile. Cependant, je suis très friand de ses thèses reprises sur le mode ironique, comme elles le sont souvent dans certaines fictions populaires, les « pulps » que j’affectionne tant. Bien sûr, cela revient à marcher sur un fil, mais les littératures qui se pratiquent sans danger sont tièdes et trouvent rarement grâce à mes yeux.

Le reste est un vrai pot-pourri : alchimie, sociétés secrètes, mystères de l’Atlantide et des divers empires perdus, parapsychologie… L’ouvrage n’apparait réellement daté que dans son traitement du nucléaire, élevé au rang d’obsession par ses auteurs mais revêtant aujourd’hui un caractère si prosaïque qu’on est tenté de lui dénier sa place dans cet inventaire du surnaturel. Heureusement, dans sa grande part, Le Matin des magiciens demeure intemporel.

Roland BEYEN, Michel de Ghelderode ou la hantise du masque. Essai de biographie critique, Bruxelles, éd. Palais des Académies, 1971, 538 p.

Ghelderode a droit de cité dans mon panthéon personnel d’écrivains, ceux qui me fascinent le plus. Cette biographie pointue avait donc tout pour me captiver. Il en va de Ghelderode comme de Ray ou de Rops : la légende éclipse l’homme. Et dans ce cas également, il s’agit d’une légende construite en toute conscience, avec mille et mille soins. La tâche de Roland Beyen était donc colossale : il a fallu tout mettre en doute, partir des sources les plus objectives pour réécrire la vie d’un maitre adoré, et accepter qu’elle n’apparaisse alors plus comme il l’avait souhaité. Je rejoins cependant son opinion que l’auteur de Sortilèges n’en ressort que plus humain et attachant.

J’ai personnellement beaucoup de tendresse pour Ghelderode. Je ne pense pas que le mot soit trop fort ; c’est un auteur avec lequel je me sens en communion d’idées, dont le parcours, les échecs, les phobies et jusqu’aux bravades m’émeuvent. Cette biographie m’a conforté dans cette opinion. L’image globale qui en ressort est celle d’un grand timide un peu mythomane, d’un dramaturge accro aux postures qui camoufle en haine sa peur maladive d’autrui ; qui redoute sans cesse l’échec, le discrédit, mais qui s’acharne ; qui surjoue complètement sa misanthropie, sans toutefois parvenir à se mentir tout à fait à lui-même…

Le chapitre consacré à ses rapports avec la religion — bien plus complexes qu’ils n’apparaissent au premier abord — m’a tout spécialement intéressé. La question de sa relation à la Flandre idéalisée, étroitement liée à son mal-être existentiel et à son dégout du monde contemporain, est un autre point essentiel du livre. Comme tant d’écrivains et d’anonymes, Ghelderode était hanté par l’impression d’être né trop tard, d’être rejeté hors du siècle où il aurait pu s’épanouir. Cette épaisse biographie est donc autant une étude clinique, qui dissèque ce mal courant et — qui sait ? — apportera peut-être des réponses à qui en souffre…

Anne HÉBERT, Les Enfants du sabbat, Paris, éd. du Seuil, coll. « Points Romans », n° 117, [1975] 1983, 194 p.

J’ai eu beaucoup de difficulté à entrer dans ce roman, que je n’ai toutefois plus lâché sitôt passés les trois premiers chapitres. Il s’agit d’une œuvre de littérature dite « blanche » et non pas d’une œuvre « de genre » fantastique. La sorcellerie y trouve des accents authentiques, dont atteste la bibliographie qui le clôt. À côté d’essais d’histoire judiciaire ou des mentalités, figure La Sorcière de Jules Michelet, dont l’influence est indéniable. Anne Hébert lui doit des scènes particulières (celle de la cuisson de la confarreato constitue un emprunt manifeste) mais, plus encore, le ton profondément libertaire de son roman. L’idéologie populaire, presque révolutionnaire, dont Michelet revêt le sabbat trouve ici une expression moderne, que d’aucuns qualifieraient de féministe.

Sœur Julie de la Trinité, de la congrégation des dames du Précieux-Sang, souffre (ou jouit, selon les points de vue) d’une identité tiraillée par trois siècles d’atavisme : avant de porter l’habit, elle était une de ces enfants vouées toutes jeunes à Satan, destinées à être reines du sabbat. Sa mère avant elle et toutes les femmes de son sang étaient déjà du même parti ; sa vie n’a bifurqué que par accident. Ayant quitté la montagne québécoise où elle vécut gamine en demi-sauvage, dans un milieu familial sordide (on parlerait aujourd’hui de quart-monde), sœur Julie semble amnésique de ce passé… jusqu’à ce qu’il resurgisse avec une force surnaturelle ! La lignée de sorcières dont elle est issue se manifeste alors à travers elle, et ni la sœur supérieure, ni le confesseur de la congrégation, ni le médecin ne parviennent à dompter cette mauvaise graine. Peu à peu, le couvent sombre dans le chaos.

La morale du roman est confuse : la plupart des actions de sœur Julie apparaissent malveillantes, mais elle dispense aussi quelque justice sous couvert de vengeance (car ses consœurs ne sont pas incapables de mesquinerie), voire même des actes de bonté sous couvert de transgression (en aidant au suicide de sœur Amélie de l’agonie, par exemple). Surtout, l’attitude de sa hiérarchie à son égard, la psychose et la persécution qu’elle déclenche, le poids de la tradition et d’un certain patriarcat qu’elle subit, la fait apparaitre comme une victime à défendre, pour qui le lecteur ne peut se retenir de prendre parti. C’est donc un roman complexe et ambigu, qui tranche avec la production générale sur le thème de la sorcellerie dégorgeant soit de partisianisme, soit de lieux communs gothiques.

Joël HOUSSIN, L’Autoroute du massacre, Paris, éd. Fleuve noir, coll. « Gore », n° 2, 1985, 158 p.

Je m’étais promis depuis une éternité de lire un « Gore », parce que c’est quand même une collection mythique, s’il en est. J’ai choisi au hasard L’Autoroute du massacre. En toute franchise, je ne suis pas amateur du genre. J’ai tout de même été agréablement surpris, en particulier par la construction des personnages. C’est un roman très court, dont l’essentiel doit naturellement être consacré à la traque, au gore proprement dit. Dès lors, j’ai trouvé la scène d’exposition fort réussie, parce qu’elle parvient en quelques pages à poser des enjeux interpersonnels, des tensions au sein du groupe de victimes propres à être exploitées par la suite. Des mauvaises langues diront peut-être que la violence gâche ce qui aurait pu être un drame psychologique décent, sur fond de départ en vacances et d’embouteillages…

Pour ma part et en dépit de ma bonne surprise, je ne suis pas certain qu’il y avait là matière à autre chose qu’au roman d’épouvante que j’ai lu. L’arrière-fond de l’histoire est si ténu, le récit d’origine des créatures si lapidaire, qu’on en retire plus de questions que de réponses. Mais paradoxalement, le lecteur n’est pas frustré d’en savoir si peu car, d’évidence, il n’y a aucune profondeur à explorer ; le monstre est là comme une fonction pure, simplement pour jouer son rôle et produire ledit massacre. Il y a une certaine qualité d’écriture, notamment dans les dialogues, mais il ne me fait aucun doute que ce roman a été écrit trop vite pour prétendre à un statut qu’il ne revendique d’ailleurs pas. C’est de la littérature industrielle bien calibrée, ni plus, ni moins.

COMÈS, Silence (préf. par Henri Gougaud), Tournai, éd. Casterman, coll. « Les Romans (À SUIVRE) », 1980, 156 p.

Ce roman graphique m’a été prêté par mon amie Aria, qui connait bien mes gouts. De Comès, j’avais déjà lu voici quelques années La Maison où rêvent les arbres, qui m’a laissé un vif souvenir. J’aime particulièrement deux choses chez lui : sa couleur locale et la stylisation de son dessin. Il est indéniable que l’histoire de Silence se déroule dans les Ardennes belges : tout connote cette région, assurément passée au crible d’un certain romantisme, mais néanmoins fidèle à ce qu’elle était voici encore un demi-siècle. Tant les traits que la narration transpirent donc l’authenticité lorsqu’ils peignent une campagne à demi modernisée mais encore à demi sauvage, où stagnent de vieilles croyances et pratiques, des secrets murmurés d’une génération à l’autre. Si la culture locale est de la sorte très habilement rendue, il en va de même de la nature. Le vent, en particulier, trouve chez Comès une rare force expressive. Peu d’artistes peuvent se targuer de suggérer si bien l’âpreté d’un paysage, simplement par le vol d’une feuille morte ou la légère inclinaison d’une ligne d’arbres.

À vrai dire, tout m’a fasciné dans son style. Plus expressionniste que réaliste, il s’en dégage une force, une assurance qui atteste une longue pratique. L’apparente simplicité est trompeuse, et il me semble au contraire que l’économie de traits que pratique Comès est le signe d’une grande science du dessin. Je n’ose même imaginer la quantité d’esquisses préparatoires à cet album. La construction du personnage de Silence est spécialement brillante : l’arête du nez en éclair, les pommettes et la mâchoire jointes en une ligne verticale… À l’encontre a priori de tout réalisme, ce visage n’a pas moins une rare force expressive, un véritable caractère par lequel il est reconnaissable entre tous les autres du roman. Et il n’y a pas que les visages : j’ai aussi souvent été captivé par les mains ou par la façon tout en contrastes de figurer des phénomènes météorologiques (la neige, l’orage), si bien que j’ai rarement lu aussi lentement une bande dessinée, car je me suis arrêté sur ses cases comme devant chaque tableau d’un musée. Un chef-d’œuvre.