Journal #7

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28 février

Les Premiers Poèmes de Maxime Rigaux ont fait l’objet d’une nouvelle recension enthousiaste. Elle est signée Patrick Devaux et a été mise en ligne sur le site de l’Association Royale des Écrivains et Artistes de Wallonie.

Je me sens un peu bête de m’être découragé dans mes efforts de promotion, il y a un an, alors que la tentative d’il y a quelque semaine est autrement plus fructueuse. Certes, mieux vaut tard que jamais, mais cela montre à quel point j’étais finalement impréparé à cette tâche. Certaines choses marchent, d’autre non : il s’agit de savoir lesquelles.

Mon principal regret est que Maxime doive assumer ce rôle de cobaye.

1er mars

Je remarque la multiplication des auteurs indépendants qui lancent une activité d’éditeur freelance. Cela me rappelle la vague d’il y a deux ans, qui avait vu l’apparition de nombreux coachs d’écriture, & je me demande s’il ne s’agit pas dans une certaine mesure des mêmes personnes qui se réinventent.

Après tout, pourquoi pas. Cette nouveauté n’en est une que dans le domaine francophone : dans le monde anglo-saxon, la distinction entre publishers (nos éditeurs au sens traditionnel du terme) & editors (dont les attributions correspondent davantage à cette nouvelle réalité des éditeurs freelance) n’est pas récente—& elle a des raisons d’être.

Comme toujours, mes réflexions me ramènent à moi-même. Je me rends compte que j’ai certes toujours des velléités de publisher, mais guère de velléités d’editor. Quitte à choisir, je voudrais prendre des textes tels qu’ils sont, voire rééditer des textes qu’il n’est plus question de changer. C’est que le travail de correction & de direction éditoriale ne m’intéresse pas vraiment. C’est pourquoi, quand j’écris, je réalise un maximum de préparations en amont, de manière à ne devoir effectuer que peu de finitions.

Mon élection du livre-jeu s’explique aussi par le fait qu’il n’y a aucun choix de suppression à effectuer : si une séquence manque de dynamisme, je cherche une meilleure façon d’amener le joueur à l’objectif, mais je laisse généralement en place la section moins intéressante ; elle constituera un choix supplémentaire & offrira de la rejouabilité. Bien sûr, cela n’est vrai que pour les partisans du « gros jeu touffu » ; des auteurs davantage versés en dramaturgie élagueront systématiquement les branches moins robustes.

D’aucuns diront qu’il faut viser le meilleur des deux mondes & que je ferais bien d’engager un éditeur freelance pour qu’il fasse ces choix à ma place. Si l’enjeu était plus grand, je suivrais peut-être ce conseil. Mais j’écris aujourd’hui pour moi-même et pour une poignée de lecteurs qui me ressemblent beaucoup, alors ma priorité est de nous faire plaisir en produisant de la matière, pour ainsi étendre l’univers. Car, après tout, j’écris de la fanta(i)sie…

(J’entends bien que le serpent se mord la queue : je n’écris pas pour l’exigeant grand public, donc ne me sens pas contraint de composer avec ses règles ; cependant, je ne me laisse pas non plus la possibilité de séduire ce grand public & me condamne à toujours écrire pour quelques fidèles débordant d’indulgence. Tant pis !)

3 mars

Je suis passé de la chicorée soluble à la chicorée en gros grains. C’est une nouvelle importante, dont les implications littéraires vont de soi ! (Tant d’autrices & d’auteurs parlent de leur rapport au café ou au thé, se scindant de la sorte en deux clans… je ne voulais pas être en reste.)

4 mars

Le 20 février dernier, je participais à une table ronde dédiée au livre-jeu, sur le discord de Céline Badaroux. L’enregistrement de cette discussion vient d’être mis en ligne : vous pouvez l’écouter ici.

9 mars

La sortie de Pour l’honneur de Patte-de-Bouc (mon cinquième livre-jeu) est imminente. Un détail notable est que, moi qui n’aime pas les corrections, je n’ai pas trouvé la finalisation de cet épisode-ci trop pénible. J’y ai passé nettement moins de temps que pour les épisodes passés, or je ne crois pas que mon premier jet ait été plus abouti. La différence se situe, je crois, dans ma relation avec la correctrice & dans mon rapport à des normes.

Alors que je me souviens avoir passé auparavant beaucoup de temps à soupeser des suggestions minimes, notamment de ponctuation, j’ai cette fois validé bien plus facilement toutes sortes de modifications. Cela vient du fait que j’ai désormais un grand rapport de confiance envers mon interlocutrice, & peut-être aussi du fait que j’aborde certaines règles avec plus d’humilité, sans plus chercher à les contourner.

Cela ne veut pas dire que j’applique toutes les recommandations (je tiens pas exemple à l’antonomase : j’écris vélux & non Velux, rubalises & non Rubalise) mais, au moins, je ne rechigne plus à la simplification lorsqu’on me la propose. Je me réjouis vraiment de cette évolution—le seul inconvénient est que cela m’a paru trop rapide, & me voilà en prise à la crainte irrationnelle d’avoir oublié quelque chose d’important.

12 mars

Pour l’honneur de Patte-de-Bouc a paru, & je viens de réaliser mon habituelle schématisation de sa structure (elle est visible ici). D’emblée, on remarque que le nombre de paragraphes à choix (et donc l’interactivité) est moindre que dans l’épisode précédent. Il est vrai que la structure générale est plus linéaire : il n’y a guère de séquences parallèles, dans celui-ci.

Je m’en suis d’abord attristé, puis j’ai réalisé que ce contraste provient également de l’usage que j’ai fait du copier/coller dans ces deux livres. Dans La Nuit du seum, la principale section dédoublée est l’exploration des bars à la recherche de Gérard, qui offre de nombreux choix multiples. Dans Pour l’honneur de Patte-de-Bouc, en revanche, le paragraphe le plus souvent reproduit est la conséquence d’un choix, à laquelle j’ai voulu apporter de nombreuses variations minimes en fonction du contexte (des variations si minimes qu’en cas de réédition papier, je modifierais sans doute pour renvoyer vers un unique paragraphe standard & ainsi économiser des pages). Toutes ces conséquences renvoient in fine au même point, où l’aventure redémarre.

Dès lors, les nombreux paragraphes dépourvus d’embranchement qui apparaissent sur mon schéma ne sont pas (seulement) des sections peu interactives que le joueur devra subir les unes après les autres, mais des sections parallèles dont il ne lira jamais qu’une version par partie. Ouf ! C’est rassurant, même si, tôt ou tard, il me faudrait mener une réflexion sur ces segments purement narratifs, dont d’aucuns disent qu’il sont à éviter à tout prix.

13 mars

J’ai mis à jour mon graphique des jurons & grossièretés dans mes livres-jeux. C’est amusant, & on peut certes comprendre par le vocabulaire que tous les personnages sont ivres morts dans La Nuit du seum. Cependant, je me rends compte aussi de la futilité de la chose, du point de vue de l’analyse.

En quoi peut-on en effet établir une équivalence entre ces grossièretés (entre un merde ! & une forme conjuguée du verbe foutre, par exemple) ? Dès lors, les additionner en colonnes est trompeur.

& du reste, les différentes occurrences d’un même juron dans un même épisode sont souvent causées par la répétition du même chapitre en deux endroits, avec des variations minimes. Car une des caractéristiques du livre-jeu est d’user de copier/coller. Or chaque joueur traçant un cheminement unique, il ne devrait pas tomber, au cours de la même partie, sur deux chapitres jumeaux. Le vilain mot ne glissera donc qu’une fois sous ses yeux.

20 mars

Premier refus d’éditeur pour mon recueil de poésie Un quelque chose du monde vrai. Je n’en conçois pas de blessure, étant de long temps accoutumé à ce genre de courrier. En revanche, j’hésite franchement sur la prochaine étape, à l’heure où je devrais renvoyer une nouvelle salve de manuscrits…

La crise sanitaire a bien paralysé le secteur. Je ne compte plus les maisons que j’apprécie dont les soumissions sont actuellement fermées ou dont l’agenda de publications est rempli pour deux ans. Dès lors, je me demande : dois-je viser le meilleur réseau de diffusion possible, en incluant des maisons françaises dans mes démarches & en me préparant à ce qu’elles durent une ou deux années, ou dois-je viser une publication locale & rapide, en concentrant mes démarches sur des maisons modestes &/ou associatives ?

C’est qu’aux yeux du poète, les vers d’inspiration personnelle vieillissent bien vite : je ne me trouve déjà plus dans l’état d’esprit qui a vu naitre ces textes. Je crains, si deux ans s’écoulent avant leur parution, d’avoir alors perdu jusqu’à l’envie de les voir publiés—& donc toute capacité à les promouvoir. Or aujourd’hui, il m’importe quand même beaucoup que ce petit livre voie le jour.

J’ai fait l’expérience récente du phénomène : je crois que Pour l’honneur de Patte-de-Bouc se vend encore moins bien que les épisodes précédents. Or je suis néanmoins heureux qu’il ait paru, même discrètement. Les livres finis pèsent lourd dans notre tête ; sitôt en librairie, leur charge se volatilise.

28 mars

J’ai désactivé mes comptes Twitter & Instagram. J’étais sur Twitter depuis aout 2011 ! Je ne me sens pas capable de tenir jusqu’au cap des 10 ans—& à quoi bon ? Tout le monde le sait, les agressions gratuites sont monnaie courante sur ce réseau ; c’est quelque chose dont j’ai souvent été témoin, mais ce n’est pas la raison de mon départ. Je ne fais pas dans la polémique, si bien que je n’ai personnellement jamais eu à me plaindre d’attaques. Quelques échanges tendus, tout au plus ; des broutilles.

La raison de mon départ provient de mes difficultés à nouer des relations en ligne. C’est le cas sur les réseaux de ce type, mais cela l’était déjà avant sur les forums. Je suis quelqu’un de réservé : je retweete beaucoup, évoque régulièrement mon actualité « publique » (entendons celle d’écrivain—aussi modeste soit-elle—& jadis mon travail en tant que scénariste & éditeur) mais ne dis pas grand-chose de ma vie privée. Les quelques liens que j’ai noués via ce réseau sont donc depuis longtemps distendus, & l’utilisation récente que j’ai pu en faire n’a abouti qu’à un très grand sentiment de solitude (malgré quelque 1 500 abonnés), sentiment dont je souhaite me prémunir.

Pourtant, Twitter a été important pour moi—ce n’est pas pour rien que j’y suis resté si longtemps et sans discontinuité, alors que je me suis déconnecté deux ans de Facebook durant mes études. C’était une source privilégiée d’informations : sur les actualités archéologique & écologique, sur celle des mouvements sociaux… (Je ne compte plus les littératures indépendantes & de l’imaginaire dans cette liste, car ces milieux sont devenus de plus en plus stériles au fil des années.) Il va me falloir compenser, d’autant que je ne compte pas lire davantage les grands médias, dont je trouve les pages d’accueil de plus en plus anxiogènes. Je crois que je vais plutôt me constituer une bonne liste de flux RSS réunissant des blogs, quelques médias spécialisés & des sites d’associations.

Une autre raison qui m’a longtemps empêché de couper ce cordon, c’est que j’ai un certain rapport affectif à Twitter. J’y ai vécu en direct nombre d’évènements importants &, si je me pose la question « où étais-je quand… », je visualise aussitôt les pseudos, les avatars de l’une ou l’un qui vivait un peu avec moi ces instants tragiques (je pense à la fusillade de la place Saint-Lambert, à l’attentat contre Charlie Hebdo, au Bataclan, aux attentats de Bruxelles, autant d’évènements dont j’ai trouvé des échos dans mon fil avant même que les médias ne lancent leurs directs). Seulement voilà, les circonstances faisant leur part, cela ne me fera pas de mal d’être un peu moins connecté. D’autant que je suivais un bon nombre de personnes très engagées : si j’accorde beaucoup de valeur à leurs opinions, qui m’ont nourri, je sature complètement de lire des expressions de colère, même les plus légitimes.

Enfin, je me rends compte que je me forçais surtout à maintenir une présence sur ces réseaux pour assurer la promotion de mes livres—& ce, sans avoir le moindre talent pour cette tâche. Les très mauvaises ventes de Pour l’honneur de Patte-de-Bouc me confortent dans l’idée que ce ne fait aucune différence : le champ littéraire est tellement saturé, la réclame si omniprésente, que tout cela est devenu inefficace. Prenant conscience de ce fait, je souhaite faire ma part de l’entreprise immense de dépollution qu’il convient de mener, & je quitte donc ces criées éreintantes.

29 mars

Choses lues :

  • Alfred Neumann, Le Diable (1926) : un livre acheté en brocante, sans trop savoir de quoi il retournait au juste. Il s’agit en fait d’un roman historique centré sur la figure d’Olivier Necker, un conseiller du roi Louis XI. Je mentirais en disant que ce fut une lecture aisée : elle fut plutôt longue, & j’ai trouvé certains passages fort compliqués (compliqués jusqu’à en devenir carrément obscur, mais la traduction depuis l’allemand ne doit pas aider). S’il comporte bien une dimension démoniaque, on est loin du type de récit dont je suis friand et que j’anticipais en me procurant cet ouvrage. Les thématiques abordées sont plutôt de l’ordre de la gouvernance, avec de longues réflexions sur l’amitié ou l’inimitié qu’un souverain devrait chercher à susciter. Le thème du double est également largement exploité, mais cela n’en fait pas pour autant un récit fantastique. Néanmoins, il s’agit apparemment d’un classique de la littérature allemande de l’époque ; je suis donc fort aise de l’avoir lu.
  • Anne Richter, Le Fantastique féminin. Un art sauvage (1984). La thèse principale de ce livre est synthétisée par la phrase suivante : « Les femmes semblent se mouvoir au sein du réalisme magique de façon plus spontanée et plus concrète que les hommes ; elles n’y réfléchissent pas, elles le réfléchissent, comme s’il s’agissait de leur élément naturel et pour ainsi dire quotidien. » (page 109) Sur ce propos général, je ne saurais guère émettre de jugement : je connais moi-même mal le fantastique féminin, raison pour laquelle j’ai voulu lire cet essai. Du reste, je me reconnais impressionné par l’érudition de Richter, qui cite quantité d’autrices contemporaines dont je n’avais jamais même entendu parler. Je suis néanmoins un peu gêné par l’impression que ce livre a été calibré pour faire l’éloge de Monique Watteau. Les pages qui lui sont consacrées sont quasi flagorneuses (page 80, en l’espace de six lignes, je lis : chaleur, douceur, grâces infinies ; l’extraordinaire vision de la vie qui est la sienne ; sa rêverie âpre et somptueuse… multipliés sur tout un chapitre, cela fait réellement beaucoup d’adjectifs). Je n’ai moi-même jamais rien lu de Watteau & ne saurais donc affirmer que ces louanges sont exagérées. En revanche, connaissant bien l’histoire de la littérature belge, je crois pouvoir dire qu’elle n’accorde pas aujourd’hui (à tort ou à raison) à cette autrice la place que cet ouvrage lui revendique. Dès lors, je n’ai pu m’empêcher de sourire en lisant, au sujet de George Sand, qu’elle aurait pu être « la Monique Watteau du XIXe siècle français » (page 55). D’aucuns trouveraient qu’on mélange là torchons & serviettes… Si j’ai un reproche à formuler envers ce livre, ce serait donc qu’il a manqué de chance dans ses prédictions & semble dès lors vieilli. Car, outre l’appréciation de Watteau, des propos antiféministes dans l’introduction (« Si leur volonté était légitime, leur démarche fut aberrante », pages 14-15) se sont aussi vu donner tort par l’histoire générale des idées.

Chose bue :

  • Batsquatch : une bière américaine (de la brasserie Rogue, en Oregon)—& une bonne surprise ! (Vu mes marottes, une bière dédiée à un cryptide partait d’emblée avec un avantage…) Elle est marketée comme une juicy, cloudy IPA, & c’est exactement cela. Une robe trouble (c’est une bière de blé et d’avoine), peu de mousse, ni guère d’effervescence ; en cela, elle évoque presque le jus de pomme non-filtré. Au nez : de l’amertume & des notes d’agrumes. Au palais : beaucoup de fraicheur, le houblon citronné prenant nettement le dessus. Le packaging de la cannette est un peu tapageur, mais tout à fait dans l’esprit craft beer. Ce n’est pas mon gout habituel, mais je l’ai appréciée.

& dans les oreilles :

  • Surtout de vieux favoris, que j’ai toujours grand plaisir à écouter : R.E.M., First Aid Kit, Djinn SaOUT
  • Une très belle découverte, réécoutée tous les jours ou presque : The Water, un duo de Johnny Flynn & Laura Marling.

Mauvais Sorts : et de cinq !

Cette semaine a paru Pour l’honneur de Patte-de-Bouc, le cinquième épisode de ma série de livres-jeux Mauvais Sorts.

L’illustration de couverture, dont je suis l’auteur.

Comme évoqué dans mon journal, j’ai rédigé ce roman à embranchements (puisque c’est l’appellation que je compte mettre en avant désormais) durant le confinement de cet automne. C’était un challenge d’ancrer cette aventure dans des décors réels sans les arpenter directement (j’avais bien fait un repérage en aout, mais c’était avant que mon séquençage soit achevé et que je sache exactement de quels décors j’aurais besoin). Je me suis alors rabattu sur des images prises par satellite et sur Google Street View, et je ne crois pas que les descriptions qui en résultent aient à rougir par rapport aux épisodes précédents. (Peut-être aurais-je gagné à ne pas m’en préoccuper et à me détacher du réel, mais vous savez que ce n’est pas mon fonctionnement. Je n’ai donc pas saisi l’occasion.)

Voici le synopsis de ce cinquième épisode :

Un proverbe wallon dit : come on faît s’ lét, on s’ coûke. Comme on fait son lit, on se couche. En français, on récolte ce que l’on sème. Cette leçon, le sorcier Patte-de-Bouc peine à l’apprendre : la nuit d’ivresse et de maléfices que vous avez vécue ensemble, il y a un mois, lui vaut à présent une provocation en duel !

Sommé d’être son second, vous voilà embarqué dans une nouvelle aventure qui va mettre à rude épreuve et vos nerfs et votre science magique. Pour le débutant que vous êtes, c’est une nouvelle plongée dans des mystères qui vous glacent d’effroi, mais vous fascinent néanmoins.

La quête vous mène de haute en basse magie. D’abord les arcanes de la cabale, puis d’obscures recettes qui ont fleuri en marge du dogme catholique. C’est que, dans une ville ancienne, les siècles ont partout semé de dangereux artéfacts…

L’ambiance renoue un peu avec les influences catholiques de La Hussarde verte. Au niveau des motifs, j’ai recherché l’originalité dans l’utilisation d’éléments de superstition et de piété populaire (niches votives, mèches d’autel bénites) et me suis aussi fait plaisir avec quelques ficelles éculées mais efficaces : poltergeist, contrôle magique d’animaux, pantacles cabalistiques (dans ce livre, j’écris pantacle pour parler du symbole magique et pentacle pour désigner la seule étoile à cinq branches)…

Le schéma suivant donne un bon aperçu de la structure de cet épisode, comparé aux précédents. Tous les chapitres y sont présentés dans leur ordre de disposition. D’emblée, on remarque qu’il est composé de chapitres un peu plus longs que ceux du tome IV (en nombre de mots, ils font approximativement la même taille) et qu’il présente moins de choix. Cela ne veut cependant pas dire que l’expérience de jeu est moins longue : La Nuit du seum présentait de grands axes concurrents (on pouvait réussir l’aventure sans rien connaitre de certains), tandis que Pour l’honneur de Patte-de-Bouc est plus linéaire et propose des épreuves successives dans des lieux différents.

En appendice, je propose 25 thèses sur la littérature fantastique telle que je la conçois dans cette série et dans mes fictions en général. C’est assez ramassé comme essai théorique, mais je crois que ce peut être un éclairage utile, pour celles et ceux que le sujet intéresse. J’y donne mon avis sur le motif du don magique, sur les prophéties, les sortilèges d’amnésie, les balais et les baguettes. J’y distingue aussi magies immédiate et médiatisée, j’y parle d’ancrage, d’inclusivité et du fantastique comme littérature insurrectionnelle…

Comme d’habitude, je vous recommande l’offre multi-formats de 7switch, mais vous trouverez ce livre dans votre librairie numérique préférée. Vous pouvez également vous rendre sur le site d’Immatériel pour lire/jouer gratuitement l’incipit.

Journal #6

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2 février

J’apprends qu’un exemplaire d’À vol d’oiseaux. Poésie depuis la ZAD de la Sablière, un livre collectif auquel j’ai contribué, a été saisi jeudi dernier au domicile d’un militant, dans le cadre d’une perquisition judiciaire. Son sommaire a sûrement fait l’objet d’une fiche, si elle n’existait pas déjà. Je n’étais pas naïf en envoyant mes poèmes : je savais que mon nom pourrait apparaitre sur le radar des autorités. Pour tout dire, je ne m’en inquiète pas trop—mes sympathies politiques ne font pas l’objet d’un secret—mais la situation a tout de même quelque chose de scabreux.

Cela me ramène aux longues réflexions que, jeune homme, j’ai menées sur la question dois-je employer un pseudonyme ? Hormis quelques bêtises dans des fanzines d’étudiants, j’ai toujours publié sous mon vrai nom. La raison que j’évoquais le plus souvent était le ridicule involontaire des noms de plume—surtout choisis à un jeune âge—& la difficulté à s’en départir (je songe à Sire Cédric devenu Cédric Sire).

Cependant, ma vraie crainte—je m’en aperçois avec le recul—était plutôt de créer un précédent : on commence par un pseudonyme, puis on est tenté d’en changer comme de chemise, à chaque projet. Jadis, cela a bien servi certains écrivains industrieux mais, privé de réseau de diffusion comme le sont tous les auteurs débutants &/ou indépendants, je craignais que céder à cette manie ne me disperse, fasse obstacle à la constitution d’un vaste lectorat, que je croyais imminente. À vingt ans, j’avais une ambition féroce ; je voulais tous mes œufs dans le même panier.

Si j’avais pu anticiper combien mes prétentions étaient mal placées, deviner que, dix ans plus tard, de lectorat, il ne serait toujours guère question, alors peut-être aurais-je usé d’un ou de plusieurs pseudonyme(s). Je pourrais choisir lesquels revendiquer & rayer discrètement de ma bibliographie certains écrits par trop immatures, qu’aujourd’hui je regrette d’avoir fait imprimer. Ce ne serait pas une mauvaise chose : au fil des ans, j’ai tant produit de récits maladroits…

Mais les poèmes d’À vol d’oiseaux ne figurent pas au lot.

11 février

Quid de la musique ? Après tout, si je veux à terme me taire sur les réseaux, ne plus confier mes coups de cœur qu’à ce blog, je ferais bien d’en dire un mot de temps en temps.

Récemment, j’ai beaucoup écouté le titre Weakest State, par Broken Fences, & cette reprise incroyable de Roland the Headless Thompson Gunner (Warren Zevon) par Lauren O’Connell. Je redécouvre également Billy Joel ; The Downeaster ‘Alexa’ est sa chanson sur laquelle je suis le plus souvent revenu.

13 février

Choses lues :

  • Jean Louis Bouquet, L’Ombre du vampire : trois enquêtes du reporter Paul « Doum » Dumviller, réalistes mais baignées dans une ambiance surnaturelle. J’ai trouvé la prose de Bouquet—que je découvrais—d’abord aisé & néanmoins jamais réellement paresseuse. Il prête beaucoup de qualités à son protagoniste, pour somme toute peu de défauts, mais ce manque de substance en fait un admoniteur d’autant plus efficace qu’il est discret. On suit donc avec facilité le fil de ces mystères jusqu’à ce qu’ils se dénouent en de simples ficelles, avec bonne grâce puisque la série est conçue dans un esprit positiviste. Il s’agit de lever le trouble et de rassurer les personnages de témoins, qui concluent généralement l’affaire sur une note de soulagement mâtinée d’embarras. Pour légers qu’ils sont, ces récits n’en sont pas moins divertissants. Je n’ai pas vraiment conçu de préférence pour l’un ou l’autre, même si j’ai trouvé « La Reine des ténèbres » un peu plus suranné, de par l’exotisme grandiloquent qu’il met en scène, digne presque d’un Bob Morane (personnage qui n’existe pas encore : ces aventures de Doum datent de 1943).
  • Jean-Pierre Bours, Celui qui pourrissait : un recueil de contes fantastiques, lauréat de l’ultime Prix Jean-Ray, remis en 1977. J’étais curieux de lire du Bours, un fantastiqueur belge de la « jeune génération » (s’entend, celle qui a suivi les géants Ray, Owen, Prévot… & dont certains représentants sont encore vivants de nos jours), souvent mentionné dans des écrits critiques. J’ai un avis mitigé sur ce recueil, qui n’est d’ailleurs pas très belge dans ses atmosphères (plusieurs récits sont situés à Marcoussis, dans la banlieue parisienne). Les premiers textes, singulièrement, m’ont moins plu, & notamment la nouvelle liminaire, qui n’est pas à proprement fantastique. Mon impression a commencé à tourner avec la cinquième (« Divin marquis ! »), dont j’ai apprécié l’humour. Malheureusement, il se trouve que j’approuve souvent la mise en place d’un récit, mais moins son dénouement. C’est le cas pour « Le Château des réminiscences », qui brosse un portrait réussi d’« enfant démoniaque », avide de nature & de liberté, enclin aux jeux cruels—un portrait qui m’évoque un peu La Malvenue, quoique dans un style différent—mais se perd ensuite dans le légendaire arthurien, le survolant trop pour laisser une réelle empreinte. De même, dans « La Vérité sur la mort d’Aaron Goldstein », j’ai vraiment gouté le portrait de l’inconnu & la traversée des égouts, qui développent exactement le type de motifs et le style auxquels je suis sensible, mais j’ai été déçu par le manque de finesse du dénouement & par des relents antisémites dans le traitement de l’antagoniste. Ce sont les deux derniers récits qui rattrapent à mes yeux ce recueil. « Entre Charybde et Scylla » fait le pari intéressant de l’auto-référence, lorsque son protagoniste disserte du « fantastique de l’énumération »—de fait, Bours s’inscrit dans cette tendance, non seulement ici mais également dans « Le Peuple nu » & dans « Celui qui pourrissait ». « Aujourd’hui l’abîme », qui clôt le recueil, part quant à lui d’un postulat banal (une histoire de vampirisme sexuel, où la déchéance déborde du plan moral au plan physique) mais le traite sans aucun relâchement. Le style est globalement compliqué, ce qui est un atout dans les passages mis en lumière ci-dessus, mais plus un obstacle qu’autre chose à bien d’autres endroits. Je note l’insertion d’un lipogramme (« Histoire d’A »), somme toute intéressante—on voit le gout de Bours pour les curiosités littéraires—mais qui souligne d’autre part l’inconsistance du recueil.
  • Georges Simenon, Le Relais d’Alsace : un récit souvent classé—je le remarque—parmi les « romans durs », mais que je trouve quand même bien empreint des codes du polar (il faut dire qu’il date de 1931, une époque où Simenon n’a que 28 ans & est encore au début de sa carrière). Je n’oserais donc le mettre sur un pied d’égalité avec, mettons, La Maison du canal ou La neige était sale, dont le ton est nettement plus sombre. Bien que ce ne soit pas un Maigret, l’ambiance décrite m’a rappelé La Nuit du carrefour, un roman écrit seulement quelques mois plus tôt. Un élément qui me plait toujours chez Simenon, & qu’on retrouve ici, c’est la dimension internationale des enquêtes, qui recourent donc au téléphone et au télégramme. Je préfère de loin ce type d’intrigue aux énigmes en chambre close.

21 février

Je ne veux pas m’étendre sur ma situation professionnelle, mais elle m’incline à faire le bilan de mes ambitions d’éditeur. J’ai récemment réalisé qu’elles ont dix ans. Je me revois très bien esquisser ce projet pour la première fois : j’avais tout juste vingt ans & des vacances en famille me laissaient beaucoup de temps pour rêvasser, durant de longs trajets en voiture. Je n’avais pas encore achevé mon premier roman (une novella, pour tout dire) mais je m’imaginais déjà produire & distribuer moi-même des textes de ma plume ou de tiers. À cette époque, je me piquais d’ésotérisme & ambitionnais surtout de publier des livres dans cette veine.

Le projet ne m’a plus quitté, même s’il variait dans ses formes. Longtemps, je me suis focalisé sur le genre de la nouvelle. J’ai voulu en éditer sous la forme de petites plaquettes reliées en toile colorée, j’ai réfléchi à la possibilité d’en imprimer sur une feuille A2 recto-verso qui, pliée & cachetée, constituerait sa propre enveloppe, comme les missives de jadis. J’ai encore aujourd’hui des ebooks inachevés dans un coin de mon disque dur : des curiosités du domaine public, jamais publiées que dans des périodiques d’il y a un siècle & demi. Puis, bien sûr, j’ai produit un unique livre, le recueil Premiers Poèmes de Maxime Rigaux—il a fait ce mois l’objet d’une recension sur le blog Poésiechroniquetamalle (animé par le poète Patrice Maltaverne, également éditeur de la revue Traction-Brabant), que je vous invite à consulter.

Mais je dois me rendre à l’évidence : l’édition artisanale ne me garantira jamais des revenus acceptables (ou alors, je devrais me recentrer sur le créneau du luxe & produire des livres d’artiste mais, relieur autodidacte, je ne me sens pas qualifié pour cela—& je tiens trop au livre comme produit démocratique). L’autre voie qui m’a toujours tenté est celle de l’édition patrimoniale, un autre tout petit marché de niche. Je ne désespère pas d’un jour tirer des œuvres de l’oubli en les republiant proprement en ebook, avec notes & dossier critique ; cependant, ce ne sera pas une véritable activité professionnelle, tout au plus un à-côté. Mon souhait est donc de trouver une situation telle que je puisse entreprendre de tels projets avant ma retraite.

Au fond, mon désir serait d’allier beau livre et contenu rare, comme l’ont un temps fait les éditions Otrante, dont j’admire le travail. Mais le fait qu’elles se recentrent depuis deux ans sur l’essai me laisse à penser que cette voie reste difficile à pratiquer, même lorsqu’on ne manque pas de capacités & de sérieux…

24 février

J’ai entamé la rédaction d’un nouveau récit interactif. Cette fois, ce n’est pas à proprement parler un livre-jeu, puisque j’ai opté pour le format d’une nouvelle : mon objectif est de ne pas dépasser les 5 000 mots (ce sera mon premier récit du genre destiné d’emblée à une édition papier, & non au numérique). J’ai dès lors simplifié ma structure : seulement deux paragraphes de fin—une victoire, un échec—pas d’objet ni de connaissance à engranger… C’est un exercice intéressant ; j’essaie de densifier mon écriture, tandis que d’ordinaire je n’ai pas peur de m’étaler (j’adopte en cela une logique davantage ancrée dans le jeu vidéo que dans le roman : plus de lignes égale plus de contenu, soit une plus longue durée de jeu—logique imparfaite, cela va sans dire).

Je pense que, par souci de clarté, je parlerai à l’avenir de nouvelle ou de roman à embranchements. Livre-jeu demeure correct, mais c’est un terme trop générique : des confusions naissent sans cesse avec le livre jeunesse, avec le livre à énigmes… Un problème est d’ordre technique : il existe un code BISAC* pour les aventures interactives dans la catégories jeunesse (le code JUV020000), mais il n’y en a pas dans la catégorie fiction adulte. Au-delà de cela, je remarque que mes œuvres s’adressent davantage à un public de lecteurs qu’à un public de joueurs. C’est normal, car j’écris à destination d’un public-type ayant des gouts similaires aux miens, or je ne consomme moi-même guère de livres-jeux, ni même de jeux vidéo. De là aussi mes grandes difficultés à me constituer un lectorat : pour ne rien manquer des références qui parsèment mes aventures, mes lecteurs devraient tous être belges, connaitre la ville de Liège, l’École belge de l’étrange, des rudiments de wallon… C’est quelque chose dont je suis bien conscient, & néanmoins je ne suis pas disposé à changer ; je pratique en cela une sorte d’autosabotage.

Ces réflexions—l’égoïsme foncier de mon écriture, le fait de ne pas jouer à fond le jeu de la ludification—, cela fait un moment que je les mène, mais je les ai exprimées tout haut samedi, pour la première fois. J’étais invité à une table ronde sur le discord de Céline Badaroux. C’est très prétentieux à écrire, mais je crois que je revendique une place à part, même au sein du tout petit cénacle des auteurs de fiction interactive. C’est que je n’ai jamais considéré le livre-jeu comme une fin en soi ; pour moi, c’est un moyen d’écrire mieux, de dynamiser mes intrigues autrement mollassonnes. Je le vois comme un filtre sous lequel je veux masquer certains défauts de ma prose—& certainement, si j’étais apte à écrire des romans, je consacrerais plutôt mon temps à cette tâche.

* ces codes, émis par le Book Industry Study Group, sont adoptés comme standard par les plateformes de vente d’ebooks.

26 février

Je m’amuse à observer l’un de ces fonctionnements internes qui commandent à l’auteur, un fonctionnement que je commence à bien connaitre. Il s’agit d’une alternance, dans mes récits, entre des mises en scène high & low magic (pour reprendre ces termes issus du milieu rôliste, utilisés couramment pour décrire des parties de Donjons & Dragons).

Dans ma série Mauvais Sorts, cette alternance est palpable à partir du troisième épisode, La Hussarde verte. C’est là que, pour la première fois, j’ai développé un fantastique de la présence, avec un éventail d’avatars conventionnels (spectres, élémentaires…), tandis qu’auparavant mon fantastique était certes explicite, mais s’affirmait de manière plus discrète, notamment via le motif des animaux démoniaques. Il faut noter que, dès ce troisième épisode, mon fantastique externalisé puise aux sources du merveilleux catholique (je ne voulais pas virer dans le fantastique cosmique, où tant de choses ont déjà été faites).

Comme par excès de correction, l’épisode suivant—La Nuit du seum—revêt un caractère à la fois sordide & low magic, le caractère d’un fantastique internalisé. Si bien qu’il passe même la définition traditionnelle de Todorov, le joueur étant, à la conclusion de l’aventure, incapable d’attester la réalité des phénomènes rencontrés. Le mouvement de balancier se répète ensuite, car l’épisode 5 (Pour l’honneur de Patte-de-Bouc, encore à paraitre) renoue avec le fantastique explicite et avec les manifestations d’inspiration catholique.

Quant au micro-épisode sur lequel je travaille à présent, il retourne à la formule de La Nuit du seum & se rapproche en cela plus de l’étrange ou du polar, le caractère sordide de l’aventure compensant la moindre charge surnaturelle.