Journal #2

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24 avril

Ayant passé une bonne partie de ma journée à réviser un texte en vue de sa publication, il me faut mentionner en quelle estime je tiens désormais le correcteur open source Grammalecte, que j’emploie conjointement à LibreOffice. Je tends à user prioritairement des logiciels libres & vais de surprise en surprise avec celui-ci, dont vient tout juste de paraitre la version 1.0.1. En particulier, j’ai été impressionné par son habileté à détecter les pléonasmes qui surgissent avec une fréquence agaçante, sous ma plume. Considérez donc qu’il reçoit, par la présente, mon sceau d’approbation !


1er mai

J’ai participé ce weekend à ma première game jam, durant laquelle j’ai coréalisé un jeu vidéo en 72 heures, avec cinq autres créateurs. À présent que j’ai récupéré de la fatigue, j’aimerais prendre le temps de coucher ici deux réflexions que cette expérience a consolidées.

  1. Une difficulté à laquelle je fais face en tant qu’auteur, & qui est sûrement partagée par beaucoup, est une tendance à perdre de vue une vérité simple mais importante : je suis un expert. Presque tout le monde sait écrire, utiliser un outil de traitement de texte… Notre spécialité n’est qu’une affaire de degré. Au contact de personnes peut-être plus explicitement capables — qui maitrisent des moteurs de jeu, connaissent des langages informatiques, font de l’animation — il m’arrive ainsi d’éprouver un sentiment d’inaptitude. Il convient alors de me rappeler que l’écriture est également une compétence technique, & que j’y suis mieux formé que la plupart. C’est quelque chose qu’il est particulièrement facile d’oublier lorsqu’on intervient ponctuellement sur des projets, en relai des autres plutôt qu’en collaboration directe avec eux. Dans le cadre d’une jam, je peux mieux mesurer mon apport, prendre conscience des facilités que j’ai dans le domaine narratif & donc de ma légitimité dans cette industrie. Sans revêtir l’ésotérisme des développeurs, notre rôle en tant qu’auteur ne constitue pas moins une spécialité.
  2. Il ne faudrait cependant pas user de cette vérité comme d’un alibi. Nul homme n’est une ile, dit-on. Tout en reconnaissant la spécificité & l’importance de notre travail, il convient de voir au-delà et de s’intéresser également aux spécialités connexes. Je ne sais pas coder, & l’aspect mathématique du développement tend à me rebuter, même à travers les interfaces les plus simples. Or, j’ai toujours peiné à me consacrer à des activités auxquelles je ne me pense pas en mesure d’exceller ; j’ai tendance à être très exigeant envers moi-même & déteste donc faire consciemment mal quelque chose. Ajoutez à cela une pointe de défaitisme & vous comprendrez que j’ai longtemps repoussé cette évidence : on ne peut entreprendre avec succès une œuvre collective en dédaignant un ou plusieurs de ses aspects. Si mes choix narratifs contraignent des décisions techniques, l’inverse est vrai également. Cela admis, force est de constater que ma méconnaissance relative des techniques & des outils de développement ne me permet pas de m’adapter autant que je le devrais. Peut-être est-ce un vœu pieu, mais j’aimerais dès lors me former dans ce domaine, quitte à y être médiocre pourvu que cela fasse de moi un meilleur auteur.

6 mai

Ces temps-ci, sur les réseaux sociaux, je vois régulièrement des auteurs de mon âge qui font le bilan de dix ans d’écriture en listant les leçons apprises sur ce laps de temps, qui deviennent autant de recommandations à leurs tiers. Personnellement, je ne suis pas encore tout à fait à ce cap (ma première fiction un peu ambitieuse remonte à l’été 2010) mais, lorsque j’y réfléchis, je suis bien en peine de formuler les conseils que j’aurais voulu recevoir & intégrer plus tôt. Bien sûr, mes progrès me sautent aux yeux lorsque je relis de vieux travaux, mais je ne saurais mettre précisément le doigt sur les erreurs que je commettais autrefois.

Il y a certes bien des choses qu’il conviendrait de mentionner : suremploi des phrases indirectes, des adverbes & des incises, manque d’unité d’action dans mes textes courts, gout excessif pour les mots & les tournures archaïques, opacité des enjeux & de la morale… Mais la médiocrité de mes premières fictions se résout-elle réellement à leur somme ? Sont-ce là ni plus ni moins des travers à éviter ? À vrai dire, cette manière de réduire l’écriture à une série de « do’s and don’ts » me rend perplexe. Ce sont bel et bien des manies sur lesquelles j’ai travaillé, mais je ne les ai pas pour autant bannies de ma prose : on les y trouve encore, quoiqu’à un moindre degré.

J’ai essentiellement appris sur le tas, en autodidacte. La question que je me pose est donc la suivante : si, à vingt-deux ou vingt-trois ans, je m’étais inscrit à un cours d’écriture créative comme il commence à s’en organiser, & qu’on m’avait fait toutes ces remarques d’un ton catégorique, serais-je parvenu plus vite au style que je pratique aujourd’hui ou écrirais-je d’une manière différente, peut-être plus conventionnelle ou formatée ? Pour peu qu’il existe une « voix » que chaque auteur doit trouver — et je ne dis pas que c’est chose faite pour moi —, l’atteint-on vraiment via une méthode ?

Je ne suis pas un relativiste, & je maintiens que le beau style peut (ou plutôt : les beaux styles peuvent) se mesurer à l’aune de normes objectives. Paradoxalement — peut-être n’est-ce là qu’une façon de justifier mon manque de gout pour le didactisme —, je tends à penser qu’il n’y a pas de raccourci : l’écriture est une pratique. On peut certes bénéficier de conseils, mais on aurait tort de les appliquer mécaniquement, sans décantation préalable. De là, un corollaire intéressant : les maladresses passées sont autant d’étapes obligées. Il est alors vain de regretter l’heure tardive où une leçon a été apprise, car les leçons ne sont jamais apprises qu’au moment opportun.


11 mai

Comme toujours lorsque je sors un livre, je m’efforce de me montrer sur les réseaux. Rien à faire, cependant : je m’y sens complètement emprunté. De plus en plus, je me demande comment exister en tant qu’auteur sur Facebook, Twitter ou Instagram lorsqu’on ne se sent pas la fibre d’un écrivain-polémiste, d’un écrivain-pédagogue ou d’un écrivain-influenceur. Sans dénigrer ceux qui s’épanouissent dans ces rôles, je n’ai personnellement d’inclination ni pour la joute oratoire, ni pour la masterclass. Quant à la mise en scène de l’activité d’écriture, elle me semble relever du voyeurisme — voire même du mensonge si on la revêt d’un verni glamour.

Il faut pourtant maintenir une présence en ligne, lorsqu’on publie des livres dématérialisés. Les réseaux sociaux, faute de mieux, nous font office de salons littéraires — des salons qui, transposés dans le monde physique, constitueraient des foires absolument invivables, de par leur démesure. On y ménage alors des ilots, dans l’enceinte desquels peut s’instituer une relative convivialité : pour certains c’est une agora, pour d’autres une salle de classe ou un boudoir. Hélas, je crains que, chez moi, il n’y ait qu’un terrain vague, tandis que je cherche vainement comment habiter cet espace…


30 mai

Il me faut parler des élections fédérales qui viennent d’avoir lieu en Belgique, même si le sujet concerne peu mon lectorat français, car il a en revanche certaines implications sur ma façon d’écrire, implications qui ont monopolisé mes pensées, ces derniers jours. Résumons l’affaire en deux mots : ce dimanche, la Flandre a voté massivement à droite & la Wallonie massivement à gauche. Pour comparaison, les partis nationaliste & d’extrême droite identitaire flamands ont obtenu à eux deux quasi 28 % des suffrages, tandis que leurs homologues francophones comptent à peine pour 2 %. Le cliché des « deux démocraties rivales » au sein d’un unique royaume est rarement apparu si douloureusement exact.

J’ai toujours adoré la Flandre, mais la Flandre rêvée plus que la Flandre réelle, car ce sont des lectures plutôt que des voyages qui ont forgé cette opinion. J’ai dévoré les auteurs qu’on dit francophones de Flandre, qui sont de langue française mais de culture flamande : Charles De Coster, Michel de Ghelderode, Marie Gevers, Jean Ray, Eugène Demolder… Ces lectures, plus que toute autre, ont été centrales dans ma formation littéraire. Du reste, si vous avez parcouru certaines de mes critiques d’art, vous savez quelle place occupent dans mon imaginaire l’École d’Anvers & le baroque flamand en général. Il va donc de soi que, dès ma majorité civile, j’ai été un farouche unitariste.

J’ai manifesté lors des dernières grandes crises, publié des poèmes d’union sur mon skyblog, joint brièvement un parti belgicain… Bien sûr, il fallut pour cela que je m’illusionne un peu, afin de mieux faire face aux revendications séparatistes de mes concitoyens du nord : je choisissais d’y voir l’égoïsme des baby boomers, qui s’effacerait sitôt que ma génération atteindrait les sphères du pouvoir, ou un mouvement d’humeur face à l’enlisement de la Wallonie post-industrielle, qu’un nouveau dynamisme économique ferait disparaitre. J’exhortais alors à la patience & à l’ardeur, convaincu qu’une fois remplumés, nous autres francophones serions à nouveau les bienvenus au cheptel national. C’était une stratégie bancale, qui m’a souvent poussé à la mauvaise foi lors de discussions, mais a au moins permis de maintenir intact un système de références qui m’était nécessaire pour écrire. Mes Contes du sabbat, par exemple, sont un pur produit de cette posture.

Il va de soi qu’il y a quelques années encore, j’aurais vécu comme un drame personnel les résultats de ce dimanche. Progressivement, mon système s’est cependant effrité, jusqu’à devenir intenable. Les thèmes de campagne ont pris un tournant identitaire : d’anti-Wallons, ces partis de droite sont devenus anti-étrangers. Je peux (ou du moins pouvais) accepter le reproche que je ne travaille pas assez dur, mais comment tolérer qu’on reproche à certains leur origine, leur religion, leur langue ? Quant à ma seconde illusion, le vote massif des jeunes pour l’extrême droite l’a fait voler en éclats. Dès lors, mon sentiment actuel est celui de nombreux intellectuels : déception & inquiétude, tristesse que le bas populisme ait triomphé, à l’heure où de si grands enjeux se présentent d’autre part. Le spectre d’un gouvernement d’ultra droite m’effraie, mais plus tant celui du confédéralisme.

Pourtant, je me sens toujours incapable de concevoir l’écriture en dehors d’une tradition ; jamais à l’avant-garde, j’ai toujours été un héritier épris de légendaire. Mais au cours des dernières années, tandis que mes illusions perçaient de toute part, j’ai su consolider mon système de références en l’enracinant enfin dans un substrat « à moi ». Cela s’est fait par la lecture (ma redécouverte d’auteurs tels que Comès, qui a permis de transposer mon imaginaire dans un nouveau terroir), l’étude (j’apprends la langue wallonne depuis trois ans, ce qui m’a ouvert de nouvelles perspectives), le folklore (les marches de l’Entre-Sambre-et-Meuse, par exemple, que j’ai découvertes en tant que participant voici cinq ans)… Si bien que, progressivement, j’en suis venu moi-même à ancrer mes récits en Wallonie.

Cette semaine marque comme une étape dans ce processus, dont je suis conscient depuis quelques temps déjà. La rupture semble à présent consommée ; une page se tourne. J’ai longtemps considéré tout cela, ces derniers jours, & si je n’ai pas ordonné ces réflexions sans amertume, je me réjouis au moins de l’avoir fait sans détresse.


11 juin

J’ai récemment parachevé la planification de mon prochain livre-jeu, dont voici un petit aperçu. La méthode frise la bricabracomanie ; un tableau en liège, une corde à linge, des épingles & du masking tape, voici quelques-uns de mes outils d’écrivain. Néanmoins, je m’y retrouve.

L’intrigue est désormais arrêtée ; reste à rédiger. Mon idée est de m’y atteler intensivement cet été, durant trois ou quatre semaines. Pourvu que je travaille avec assiduité, cette tâche ne devrait guère me réclamer plus de temps car, après tout, le plus gros est fait. Je pense aussi qu’en procédant de la sorte, le récit gagnera en cohérence & en unité de ton.

Cela fait, à vrai dire, plusieurs années que je privilégie les phases courtes d’écriture. Cependant, je n’ai encore jamais « pondu » un livre en si peu de temps. J’espère donc que celui-ci me rapprochera un peu plus de mon idéal à la Simenon.

Mes lectures de 2018 (31-35)

Mes lectures précédentes : 1-5 ; 6-10 ; 11-15 ; 16-20 ; 21-25 ; 26-30.

Ernst JÜNGER, Feu et Sang (trad. de l’allemand par Julien Hervier), Paris, éd. Christian Bourgois, [1925] 1998, 187 p.

Je faisais remarquer, en rendant compte de ma lecture d’Orages d’acier, la pudeur avec laquelle Jünger racontait son expérience de la guerre. Ce second témoignage, publié cinq ans après l’autre mais relatant les mêmes évènements, m’a paru autrement plus lyrique. Il constitue un aperçu plus détaillé de la « grande bataille » de l’auteur : l’opération Michael, qui débuta le 21 mars 1918.

C’est dès lors un récit de bataille plus qu’un récit de guerre. L’impression sur le lecteur en est toute différente : alors qu’Orages d’acier offrait des pauses régulières bienvenues, à l’occasion des permissions et des libations des soldats, Feu et Sang adopte un rythme effréné sitôt qu’est passé le chapitre introductif du calme avant la tourmente, où Jünger s’est isolé dans une clairière et s’occupe en considérations philosophiques.

Il en résulte un effet bien plus fort ; ce récit bouscule davantage, l’angle est moindre mais le regard offert sur les évènements atteint une profondeur rare en littérature. Et cette fois encore, c’est la personnalité remarquable de l’auteur qui porte le livre et donne force à son expression.

Christophe THILL, Le Guide Lovecraft, Chambéry, éd. ActuSF, coll. « Les Trois Souhaits », mai 2018, 214 p.

J’ai reçu ce petit livre en contrepartie de ma participation au financement de Je suis Providence, la biographie de Lovecraft par S. T. Joshi, qui a également paru aux éditions ActuSF. Son exhaustivité est impressionnante : en quatre heures de lecture à peine, on est à même de connaitre la biographie et les principales œuvres de Lovecraft, on est renseigné sommairement sur sa philosophie, sur son style…

Le guide propose également un panorama rapide des utilisations de cette œuvre dans la culture populaire (films, bandes dessinées, jeux de rôle, jeux vidéo, musique), ainsi qu’un déboulonnage en règle de certaines idées reçues. S’il donne parfois l’impression d’avoir été rédigé dans l’urgence, le travail de synthèse préalable à son écriture ne démérite pas.

Roger NIMIER, Les Épées, Paris, éd. Le Livre de poche, n° 2155, [1948] 1967, 192 p.

Ayant adoré Le Hussard bleu, j’ai voulu lire ce roman où apparait déjà le personnage de François Sanders. Sa caractérisation ne m’a aucunement déçu, mais j’ai trouvé que ce livre pèche en revanche par sa construction. Tandis que Le Hussard bleu alterne les voix narratives avec brio, Les Épées ose la séparation du temps de l’histoire et du temps de la narration. Ce procédé, courant dans la littérature fantastique (Lovecraft, par exemple, est connu pour l’employer brillamment), trouve ici un usage quelque peu maladroit, d’où résulte de la confusion.

C’est donc un roman un rien inégal, qui comporte des passages excellents (le chapitre introductif, en particulier, m’a fait une forte impression) mais introduit à mon sens trop de flou. Le style fait heureusement oublier ce défaut, et il faut noter que le protagoniste, quoique très immature, est beaucoup moins tête à gifle que celui de Saint-Anne, que j’avais trouvé assez agaçant dans Le Hussard bleu.

COMÈS, La Belette, Tournai, éd. Casterman, coll. « Les Romans (À SUIVRE) », 1983, 146 p.

Un roman graphique campagnard empreint de mystère : secrets personnels des drames familiaux, secrets collectifs des rites cachés. Comès a le don de nous plonger dans un monde réenchanté, où les légendes ardennaises ont encore tout leur poids. Le noir et blanc confère une atmosphère intemporelle à cette histoire, qui n’apparait démodée que par quelques détails (comme les critiques insistantes de la télévision).

Cette histoire s’insère dans l’univers bien reconnaissable de l’auteur tout en l’étayant, et ne peut donc être considérée comme une redite. Sans véritablement avoir la puissance d’expression de Silence, elle demeure proprement originale. Des thèmes comme le spiritisme ou le fanatisme religieux constituent les apports de cette déclinaison, qui ne présente pas moins de mordant que les autres œuvres que j’ai lues de Comès.

Fritz LEIBER, Ballet de sorcières (trad. de l’américain par Mary Rosenthal), Paris, éd. Librairie des Champs-Élysées, coll. « Le Masque fantastique », n° 7, [1943] 1976, 252 p.

J’étais très curieux de lire ce classique de la littérature fantastique américaine. Le pitch est simplissime : un universitaire découvre par inadvertance le secret immémorial que toutes les femmes pratiquent la sorcellerie, y compris la sienne. S’élevant contre cette superstition, il détruit ses sortilèges sans savoir qu’il s’expose par ce geste à une conspiration dont seuls les efforts magiques de son épouse le prémunissaient jusqu’ici.

Comme certaines critiques me l’avaient laissé comprendre, la psychologie du protagoniste apparait artificielle. Durant la majeure partie du roman, il essaie en effet de rationaliser les évènements surnaturels dont il est témoin, si lent à la détente qu’il suscite forcément impatience et agacement. Le tableau social et de mœurs que propose Ballet de sorcières apparait également daté, avec ses hommes aux brillantes carrières et ses femmes au foyer, ses parties de bridge entre couples de connaissances…

En revanche, le fait qu’il s’agit d’une histoire de transfert d’âme m’a beaucoup intéressé. C’est un motif fantastique pour lequel j’ai un certain faible, et que j’ai moi-même employé dans mes fictions. Il est ici traité sous un verni d’anthropologie comparative ; ce n’est pas un choix que je ferais, ni guère d’écrivains contemporains, mais il s’avère bien s’intégrer au style global du roman.

Mes lectures de 2018 (26-30)

Mes lectures précédentes : 1-5 ; 6-10 ; 11-15 ; 16-20 ; 21-25.

Roger NIMIER, Le Hussard bleu, Paris, éd. Gallimard, coll. « Folio », n° 986, [1950] 2016, 440 p.

Une claque ! Je ne doutais pas d’apprécier ce livre, qui m’avait été recommandé à de multiples reprises, mais il a même dépassé mes attentes. Mon appréciation ne se cantonne pas au thème, pour lequel j’avais d’emblée de l’intérêt : j’ai complètement adhéré au procédé de la narration alternée, que j’ai rarement vu employé avec autant de réussite.

Plus que le protagoniste, ce sont certains personnages secondaires qui m’ont fasciné : Sanders, Maximian, de Forjac… Le premier, surtout, (qui est un alter ego de l’auteur) m’a fait une très forte impression. C’est typiquement le personnage que j’aimerais mettre en scène dans mes propres fictions, l’archétype que je poursuis depuis des années, sans pouvoir atteindre ni cette force, ni cette profondeur.

Le style est admirable. Chaque chapitre pris en charge par un nouveau narrateur est absolument différent des autres, présente des variations de ton qui rendent la lecture d’autant plus prenante. J’ai particulièrement apprécié ceux placés sous l’égide de Forjac, qui sont certainement parmi les plus compliqués mais font montre d’un lyrisme à couper le souffle.

Le rythme, globalement, est la grande force de ce roman. Je comprends les éloges souvent adressés à la prose de Nimier, dont on vante la souplesse et l’efficacité et que d’aucuns comparent à celle de Stendhal. C’est elle seule qui porte ce roman et en fait un véritable page-turner, en dépit de sa densité. Pour toutes ces raisons, il a immédiatement gagné sa place au rang de mes modèles.

Marie GEVERS, Vie et mort d’un étang, Bruxelles, éd. Brepols, coll. « Le Cheval insolite », n° 4, [1950] 1961, 200 p.

J’ai souvent professé mon admiration pour Gevers, et ce livre ne l’a pas entamée. On y trouve tout ce que j’aime chez cette autrice, et particulièrement dans son œuvre autobiographique : une peinture simple et sincère de l’enfance et du quotidien, une attention à la nature élevée au rang d’éthique, des portraits drôles mais bienveillants, quelques aperçus philosophiques d’une profondeur insoupçonnée… Je dois toutefois reconnaitre que, dans ce registre, j’ai préféré Guldentop.

Le point d’orgue de ce livre est selon moi sa seconde partie, « La Cave », constituée d’entrées du journal que Gevers a tenu durant le second conflit mondial. C’est probablement l’écrit le plus émouvant que j’ai lu cette année, et ce témoignage d’une grande banalité dépasse à bien des égards des récits de guerre plus explicites. Malgré sa brièveté et ses ellipses — ou peut-être justement grâce à ces zones de non-dit — « La Cave » offre un aperçu d’une grande intimité. La mécanique du deuil et de la reconstruction y est abordée avec une rare force, quoique non sans beaucoup de pudeur.

C’est le récit d’un drame comme il s’en vivait alors des milliers, mais peint avec retenue et dignité, sans céder à la haine et n’admettant le désespoir que pour mieux en triompher. Même un lecteur cynique comme moi ne peut le nier : un pareil texte a valeur de leçon de vie.

Françoise SAGAN, Un profil perdu, Paris, éd. J’ai lu, n° 702, [1974] 1976, 160 p.

La finesse des analyses psychologiques des romans de Françoise Sagan n’a cesse de m’impressionner. J’ai été tout particulièrement soufflé par la contemporanéité de cette histoire-ci. C’est celle d’une jeune femme coincée entre deux relations toxiques ; entre un mari qui l’oppresse par jalousie et un puissant protecteur qui restreint sa liberté, à force de prévoyance.

Ce drame intime, au sein duquel se succèdent deux triangles amoureux, paraitrait éculé si ce n’était son traitement magistral. C’est le genre de petit livre par lequel le roman-savon peut obtenir ses lettres de noblesse. Sans grand sujet ni démonstration de style, en demeurant absolument abordable à chacun•e, il coche toutes les cases d’une bonne histoire : le traitement de l’intrigue est efficace ; la peinture des personnages et des situations touche à un réalisme qui transcende leur époque et évite qu’ils apparaissent démodés ; puis, surtout, un rapport d’empathie véritable se crée envers ses différents acteurs, dans le sort desquels le lecteur se trouve dès lors investi.

ERCKMANN-CHATRIAN, Histoire d’un conscrit de 1813, Paris, éd. Le Livre de poche, n° 4883, [1864] 1977, 220 p.

Un livre que j’ai lu surtout par curiosité. J’apprécie les contes fantastiques d’Erckmann-Chatrian mais n’étais guère convaincu d’aimer leurs fictions patriotiques. Pour être honnête, il faut toutefois reconnaitre que ce court récit a, sinon pas l’ampleur véritable, au moins la profondeur des bons romans historiques. Passé la première partie un peu répétitive et sentimentale — qui met en scène les craintes du protagoniste et de son entourage que celui-ci soit envoyé à la guerre, puis leurs démarches pour l’éviter et leur raisonnement face à l’inévitable —, il devient même assez passionnant.

Les descriptions de batailles sont particulièrement prenantes et rendent bien les proportions dantesques que prend dès cette époque la guerre de mouvement. Quelques caractères de soldats bien portraiturés compensent le manque d’épaisseur dont souffre d’autre part le héros, et le sentiment de défaite qui transparait à la fin du livre rachète les leçons de morale glissées moins habilement à d’autres endroits.

Émile DANTINNE, Contes de la vallée du Hoyoux (ill. par Ivette Matthieu), Rixensart, éd. de Belgique, 1951, 154 p.

Typiquement le genre de livre que je recherche en brocante, ce recueil comprend une trentaine de contes folkloriques très courts (de trois à dix pages) réécrits de mémoire par l’auteur. Ce dernier, qui n’a pas laissé une grande marque dans les Lettres belges, n’a pas le profil de l’écrivain régionaliste : c’était en fait un proche de Péladan et des milieux Rose+Croix.

Le Hoyoux, qui sert de point d’ancrage à ces histoires, est un affluent de la Meuse, connu pour avoir le débit le plus rapide parmi toutes les rivières de Belgique. Ce sont donc des légendes mosanes, peuplées de nutons (les lutins belges), de fées, de sorciers, et même d’un intéressant Laid Homme du Hoyoux, un croquemitaine qui n’est pas sans rappeler l’« Ome ås rodjes dints » (l’Homme aux dents rouges) du pays de Liège.

Un autre conte m’a beaucoup intéressé : c’est évidemment celui du « Sabbat interrompu », qui présente l’une des descriptions les plus vives du livre, dont l’imagerie apparait ailleurs plus éculée : Des femmes et des hommes à moitié nus se tenant par la main dansaient une ronde affolée tandis qu’au milieu du cercle d’affreuses vieilles faisaient cuire une marmite au-dessus d’un feu alimenté par des ossements ; elles remuaient un liquide visqueux et verdâtre. Et au haut de l’énorme pierre, assis dans un fauteuil noir, un bouc géant, tenant avec sa patte un long et gros os battait la mesure en silence.

Outre de tels motifs qui ont conservé toute leur puissance au travers des décennies, ces histoires incluent également quelques morceaux de dialogue en wallon, qui en augmentent clairement l’attrait. En témoigne cet échange amusant (« Le Château hanté ») :

— Vass divant mi ! cria le squelette.
— Vass divant, ti ! répondit le forgeron.
— Vass divant, ti ! reprit le spectre.
— Vass divant, ti ! répondit encore le forgeron et il faisait tournoyer sa cruche pour frapper le crâne du mort. Le squelette voyant d’ailleurs qu’il n’y avait rien à faire contre l’obstination du forgeron reprit :
— Eh bin, pass podrî mi et loum !

Sortie d’un troisième livre-jeu

Comme annoncé précédemment, le troisième épisode de ma série de livres-jeux paraitra le 18 de ce mois. Ladite série porte désormais le nom de Mauvais Sorts, qui se rapporte tant à son univers fantastique qu’aux fins désastreuses dont elle est émaillée.

Illustration de couverture réalisée par Grégory Nunkovics (visiter son site).

Ce troisième épisode s’intitule quant à lui La Hussarde verte. Il se situe dans la lignée des deux autres et comporte donc la même atmosphère sordide et les mêmes personnages un peu grandiloquents. Cependant, et de manière à me renouveler, j’ai aussi puisé à des sources nouvelles. Cette aventure présente ainsi des implications morales inédites et un certain fantastique d’inspiration catholique. D’un point de vue technique, des points de sauvegarde ont été ajoutés de sorte à parfaire sa jouabilité.

Voici la présentation de l’éditeur :

Cela ne peut plus durer ! Vous avez beau être un sorcier habitué aux mésaventures occultes, la situation dans laquelle vous êtes empêtré est des plus inquiétantes. Tout a commencé la nuit où vous avez ramassé cet étrange anneau, au plus bas des égouts de la ville. Depuis, vous êtes la proie de crises de somnambulisme, de trous de mémoire et de cauchemars : se pourrait-il qu’une dangereuse entité ait planté en vous ses griffes et resserre progressivement son étreinte ?

C’est vous, lecteur, qui êtes aux commandes de cette aventure interactive ; vous que guettent mille dangers extravagants. Dans les coulisses de cette ville d’aspect si tranquille se déploie en effet tout un arrière-monde insoupçonné. Des voutes de la cathédrale aux tripots d’initiés, vous procéderez à des évocations et des exorcismes, troquerez des objets rares, bataillerez à l’épée et aux cartes à jouer… Seules votre astuce et votre prudence vous préserveront des pièges qui vous attendent — à moins que vous ne trouviez un autre moyen, une ruse qu’aucun autre sorcier ne se risquerait à déployer ?…

Malgré qu’il n’est pas encore officiellement sorti, ce livre numérique est d’ores et déjà disponible à la précommande, au prix de 3,49 €. Notez au passage qu’une promotion est pratiquée sur l’édition conjointe des deux premiers épisodes, aussi vendue à 3,49 € jusqu’au 19 mai inclus.

Sachez enfin que des exemplaires en service presse sont mis à la disposition des critiques et des blogueurs.

Journal #1

Inspiré notamment par Neil Jomunsi, qui a récemment quitté les réseaux sociaux & se recentre sur son blog, j’ai envie de tenir ici un journal. Ses entrées s’annoncent fort irrégulières, mais je me dis que ce sera l’occasion de consigner quelques réflexions sur mon travail.


9 mars

Quelque chose m’ennuie depuis assez longtemps, par rapport à mes livres-jeux, auquel j’ai encore beaucoup pensé ces derniers jours : il s’agit du gros problème de représentativité qui s’y pose.

Je suis assez surpris qu’aucun lecteur ne m’en ait fait la remarque, mais on navigue en plein syndrome de la Schtroumpfette. Je le dis avec une certaine honte : mes aventures ne sont même pas proches de passer le test de Bechdel. C’est quelque chose dont je suis conscient depuis longtemps, mais que je ne parviens pas à corriger : à l’heure où je pose l’intrigue du prochain épisode, je retombe dans une très nette surreprésentation masculine.

Je pense que c’est en partie un phénomène d’hypercorrection : par le passé, j’ai fait exactement l’inverse en centrant quasi exclusivement mon recueil de contes en vers sur des figures féminines. S’en était suivi un problème de male gaze, qui me met aujourd’hui assez mal à l’aise vis-à-vis de ces vieux textes (j’avais abordé le sujet dans mon ancien blog). La solution serait cependant d’écrire des personnages féminins non-stéréotypés, & non pas de les exclure complètement de mes récits.

La première étape, pour résoudre un problème, est de reconnaitre son existence : mes textes actuels invisibilisent les femmes, tandis que mes textes précédents les objectivaient. C’est un défaut sur lequel je vais faire un travail d’apprentissage, mais que je ne peux sans doute pas régler d’un coup de baguette magique.

J’en profite pour dire que je ne me formalise pas qu’on me fasse remarquer que des préjugés ou des biais idéologiques transparaissent dans ma fiction, au contraire. J’essaie d’y être moi-même attentif (par exemple, j’ai revu ma manière de décrire le personnage d’Odon, après Le Démon dans l’escalier, car je ne souhaite plus faire de l’extrême précarité un ressort romanesque) mais ce travail m’est bien plus aisé si j’ai du feedback. Vos avis sur le sujet sont donc les bienvenus !


19 mars

Je me suis fait la réflexion, dans le train qui me ramenait d’une réunion, que je ne pense pas avoir jamais été aussi épanoui dans ma vie professionnelle. Bien sûr, il pourrait s’agir d’un effet de nouveauté — car j’ai changé d’activité assez récemment — mais je pense que j’ai également trouvé, sinon pas ma voie, au moins un domaine où je me sente bien dans mes bottes, légitime & efficace.

Depuis quelques mois, je suis en effet scénariste freelance, spécialiste des histoires à embranchements. Je travaille sur des « serious games », c’est-à-dire essentiellement des jeux pour adultes destinés à la formation, à la sensibilisation ou au recrutement. Le plus souvent, ceux-ci prennent la forme de dessins animés ou de films interactifs. Je me situe donc au début d’une chaine créative qui inclut également des graphistes, des développeurs…

Ce n’était pas une étape planifiée de ma vie professionnelle, ni même un domaine que je connaissais particulièrement. Ça s’est joué à quelques rencontres : mes livres-jeux ont suscité suffisamment de curiosité pour me ménager une chance, puis j’ai eu le bonheur de tomber sur des gens qui m’ont offert leur confiance & montré les ficelles du métier. Ils continuent d’ailleurs à le faire, si bien que j’ai le sentiment d’avoir énormément appris, en l’espace de quelques mois seulement.

Depuis peu, donc, je réalise mon rêve d’étudiant : je vis de ma plume. Sans largesse ni sans grande sécurité financière, mais tout de même.

Je me sens vraiment chanceux.


28 mars

Avec le retour des beaux jours, je me suis remis à la course à pied. L’information, au premier abord, ne semble pas avoir sa place dans ce journal de bord dédié à ma vie d’auteur. Je ne pourrais cependant trop insister sur l’importance de cette activité de grand air dans mon processus créatif. Je lui dois non seulement certaines de mes meilleures idées, mais également la résolution de différents problèmes rencontrés dans la construction de mes intrigues.

Sans être un grand sportif, j’ai la chance de bénéficier d’une bonne forme physique, d’autant que je l’entretiens assez peu. J’ai donc l’habitude, au printemps & à l’été, de réaliser tous les quelques jours une course de dix, quinze ou vingt kilomètres dans la campagne autour de ma ville.

À l’heure où je finalise le plan d’intrigue de mon prochain livre-jeu (le quatrième épisode que je projette d’écrire cet été), la perspective de multiplier ces excursions m’enthousiasme assez. Il me reste en effet des soucis de rythme & d’enjeu à régler, qui j’espère seront de la sorte facilités…


1er avril

J’étais ce soir de retour dans mon alma mater pour assister enfin au spectacle La Convivialité, d’Arnaud Hoedt & Jérôme Piron. Cette conférence, qui a fait couler énormément d’encre l’été dernier, s’intéresse à l’orthographe selon la théorie de outil convivial qu’a forgée Ivan Illich.

Sans surprise & malgré son approche que d’aucuns jugent iconoclaste, elle a été extrêmement bien reçue par notre public composé quasi exclusivement de romanistes. L’imposture est bien connue : les puristes qui occupent si souvent l’avant-scène médiatique sont des idéologues & non pas des linguistes.

Ce soir, le consensus semblait donc total : l’orthographe n’est pas la langue ; c’est un fait social, un code dépourvu d’essence. Je me doute cependant qu’il n’en va pas toujours de même & je ne peux qu’imaginer les trésors de pédagogie dont doivent parfois faire preuve ces deux intervenants (les réactions outrées à leur proposition de réforme de l’accord du participe passé en disent long).

Il s’agit à vrai dire d’une discussion dont je tends à m’exclure tant elle me fatigue. Le simple fait de devoir justifier l’orthographe rectifiée de 1990 que j’emploie dans ma production littéraire est astreignant. Je suis donc très heureux que d’autres s’emploient à la lourde tâche de faire bouger les mentalités à cet égard, & ne peux que vous recommander cette conférence ou la lecture de son texte.


8 avril

Ce qu’on fait au nom de la recherche !

J’aime, comme on dit, intégrer de la couleur locale dans mes récits. Une manière de le faire que j’affectionne particulièrement, c’est de décrire des spécialités culinaires : c’est la raison pour laquelle il est si souvent question de bière, dans mes livres-jeux.

On néglige souvent l’effet qu’une brève description peut avoir sur l’ambiance d’une scène. Aloysius Bertrand est, à cet égard, un maitre & son incipit « Ils étaient là une douzaine qui mangeaient la soupe à la bière » fait partie de ces phrases toutes simples qui n’ont cesse de m’impressionner.

Un autre bon exemple peut se trouver chez Marie Gevers : « Joke leur servit du bouillon aux fricadelles, de la carbonnade, puis du riz au lait » demeure à mes yeux la phrase la plus belge de l’histoire littéraire, ce qui en fait ni plus ni moins un petit monument.

C’est dans l’idée de trouver quelque chose dans ce gout-là que j’ai testé aujourd’hui les pâtes à la cassonade (ou au « suke di pot », comme on dit en bon wallon). En effet, si on mangeait volontiers du stoemp ou des chicons au gratin, dans ma famille, je n’avais aucune expérience personnelle de ce plat populaire au haut potentiel romanesque.

La recette est un monstre de simplicité : on fait cuire des pâtes, y fait fondre un peu de beurre, puis on incorpore une grosse cuillerée de cassonade. Grâce à la chaleur du plat, on obtient alors une sauce tout à fait homogène qui, traditionnellement, se slurpe avec un long macaroni, une fois l’assiette terminée.

C’est surtout ce petit rituel qui me paraissait revêtir de l’intérêt pour un auteur. (Quoiqu’il faut dire les choses comme elles sont : être à l’affut d’une nouvelle manière d’agrémenter nos pâtes relève presque de la déformation professionnelle.) Verdict : c’est un peu surprenant, mais assez bon. Ne vous étonnez donc pas si j’en donne prochainement à manger à mon protagoniste…