Mauvais Sorts : et de cinq !

Cette semaine a paru Pour l’honneur de Patte-de-Bouc, le cinquième épisode de ma série de livres-jeux Mauvais Sorts.

L’illustration de couverture, dont je suis l’auteur.

Comme évoqué dans mon journal, j’ai rédigé ce roman à embranchements (puisque c’est l’appellation que je compte mettre en avant désormais) durant le confinement de cet automne. C’était un challenge d’ancrer cette aventure dans des décors réels sans les arpenter directement (j’avais bien fait un repérage en aout, mais c’était avant que mon séquençage soit achevé et que je sache exactement de quels décors j’aurais besoin). Je me suis alors rabattu sur des images prises par satellite et sur Google Street View, et je ne crois pas que les descriptions qui en résultent aient à rougir par rapport aux épisodes précédents. (Peut-être aurais-je gagné à ne pas m’en préoccuper et à me détacher du réel, mais vous savez que ce n’est pas mon fonctionnement. Je n’ai donc pas saisi l’occasion.)

Voici le synopsis de ce cinquième épisode :

Un proverbe wallon dit : come on faît s’ lét, on s’ coûke. Comme on fait son lit, on se couche. En français, on récolte ce que l’on sème. Cette leçon, le sorcier Patte-de-Bouc peine à l’apprendre : la nuit d’ivresse et de maléfices que vous avez vécue ensemble, il y a un mois, lui vaut à présent une provocation en duel !

Sommé d’être son second, vous voilà embarqué dans une nouvelle aventure qui va mettre à rude épreuve et vos nerfs et votre science magique. Pour le débutant que vous êtes, c’est une nouvelle plongée dans des mystères qui vous glacent d’effroi, mais vous fascinent néanmoins.

La quête vous mène de haute en basse magie. D’abord les arcanes de la cabale, puis d’obscures recettes qui ont fleuri en marge du dogme catholique. C’est que, dans une ville ancienne, les siècles ont partout semé de dangereux artéfacts…

L’ambiance renoue un peu avec les influences catholiques de La Hussarde verte. Au niveau des motifs, j’ai recherché l’originalité dans l’utilisation d’éléments de superstition et de piété populaire (niches votives, mèches d’autel bénites) et me suis aussi fait plaisir avec quelques ficelles éculées mais efficaces : poltergeist, contrôle magique d’animaux, pantacles cabalistiques (dans ce livre, j’écris pantacle pour parler du symbole magique et pentacle pour désigner la seule étoile à cinq branches)…

Le schéma suivant donne un bon aperçu de la structure de cet épisode, comparé aux précédents. Tous les chapitres y sont présentés dans leur ordre de disposition. D’emblée, on remarque qu’il est composé de chapitres un peu plus longs que ceux du tome IV (en nombre de mots, ils font approximativement la même taille) et qu’il présente moins de choix. Cela ne veut cependant pas dire que l’expérience de jeu est moins longue : La Nuit du seum présentait de grands axes concurrents (on pouvait réussir l’aventure sans rien connaitre de certains), tandis que Pour l’honneur de Patte-de-Bouc est plus linéaire et propose des épreuves successives dans des lieux différents.

En appendice, je propose 25 thèses sur la littérature fantastique telle que je la conçois dans cette série et dans mes fictions en général. C’est assez ramassé comme essai théorique, mais je crois que ce peut être un éclairage utile, pour celles et ceux que le sujet intéresse. J’y donne mon avis sur le motif du don magique, sur les prophéties, les sortilèges d’amnésie, les balais et les baguettes. J’y distingue aussi magies immédiate et médiatisée, j’y parle d’ancrage, d’inclusivité et du fantastique comme littérature insurrectionnelle…

Comme d’habitude, je vous recommande l’offre multi-formats de 7switch, mais vous trouverez ce livre dans votre librairie numérique préférée. Vous pouvez également vous rendre sur le site d’Immatériel pour lire/jouer gratuitement l’incipit.

Journal #6

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2 février

J’apprends qu’un exemplaire d’À vol d’oiseaux. Poésie depuis la ZAD de la Sablière, un livre collectif auquel j’ai contribué, a été saisi jeudi dernier au domicile d’un militant, dans le cadre d’une perquisition judiciaire. Son sommaire a sûrement fait l’objet d’une fiche, si elle n’existait pas déjà. Je n’étais pas naïf en envoyant mes poèmes : je savais que mon nom pourrait apparaitre sur le radar des autorités. Pour tout dire, je ne m’en inquiète pas trop—mes sympathies politiques ne font pas l’objet d’un secret—mais la situation a tout de même quelque chose de scabreux.

Cela me ramène aux longues réflexions que, jeune homme, j’ai menées sur la question dois-je employer un pseudonyme ? Hormis quelques bêtises dans des fanzines d’étudiants, j’ai toujours publié sous mon vrai nom. La raison que j’évoquais le plus souvent était le ridicule involontaire des noms de plume—surtout choisis à un jeune âge—& la difficulté à s’en départir (je songe à Sire Cédric devenu Cédric Sire).

Cependant, ma vraie crainte—je m’en aperçois avec le recul—était plutôt de créer un précédent : on commence par un pseudonyme, puis on est tenté d’en changer comme de chemise, à chaque projet. Jadis, cela a bien servi certains écrivains industrieux mais, privé de réseau de diffusion comme le sont tous les auteurs débutants &/ou indépendants, je craignais que céder à cette manie ne me disperse, fasse obstacle à la constitution d’un vaste lectorat, que je croyais imminente. À vingt ans, j’avais une ambition féroce ; je voulais tous mes œufs dans le même panier.

Si j’avais pu anticiper combien mes prétentions étaient mal placées, deviner que, dix ans plus tard, de lectorat, il ne serait toujours guère question, alors peut-être aurais-je usé d’un ou de plusieurs pseudonyme(s). Je pourrais choisir lesquels revendiquer & rayer discrètement de ma bibliographie certains écrits par trop immatures, qu’aujourd’hui je regrette d’avoir fait imprimer. Ce ne serait pas une mauvaise chose : au fil des ans, j’ai tant produit de récits maladroits…

Mais les poèmes d’À vol d’oiseaux ne figurent pas au lot.

11 février

Quid de la musique ? Après tout, si je veux à terme me taire sur les réseaux, ne plus confier mes coups de cœur qu’à ce blog, je ferais bien d’en dire un mot de temps en temps.

Récemment, j’ai beaucoup écouté le titre Weakest State, par Broken Fences, & cette reprise incroyable de Roland the Headless Thompson Gunner (Warren Zevon) par Lauren O’Connell. Je redécouvre également Billy Joel ; The Downeaster ‘Alexa’ est sa chanson sur laquelle je suis le plus souvent revenu.

13 février

Choses lues :

  • Jean Louis Bouquet, L’Ombre du vampire : trois enquêtes du reporter Paul « Doum » Dumviller, réalistes mais baignées dans une ambiance surnaturelle. J’ai trouvé la prose de Bouquet—que je découvrais—d’abord aisé & néanmoins jamais réellement paresseuse. Il prête beaucoup de qualités à son protagoniste, pour somme toute peu de défauts, mais ce manque de substance en fait un admoniteur d’autant plus efficace qu’il est discret. On suit donc avec facilité le fil de ces mystères jusqu’à ce qu’ils se dénouent en de simples ficelles, avec bonne grâce puisque la série est conçue dans un esprit positiviste. Il s’agit de lever le trouble et de rassurer les personnages de témoins, qui concluent généralement l’affaire sur une note de soulagement mâtinée d’embarras. Pour légers qu’ils sont, ces récits n’en sont pas moins divertissants. Je n’ai pas vraiment conçu de préférence pour l’un ou l’autre, même si j’ai trouvé « La Reine des ténèbres » un peu plus suranné, de par l’exotisme grandiloquent qu’il met en scène, digne presque d’un Bob Morane (personnage qui n’existe pas encore : ces aventures de Doum datent de 1943).
  • Jean-Pierre Bours, Celui qui pourrissait : un recueil de contes fantastiques, lauréat de l’ultime Prix Jean-Ray, remis en 1977. J’étais curieux de lire du Bours, un fantastiqueur belge de la « jeune génération » (s’entend, celle qui a suivi les géants Ray, Owen, Prévot… & dont certains représentants sont encore vivants de nos jours), souvent mentionné dans des écrits critiques. J’ai un avis mitigé sur ce recueil, qui n’est d’ailleurs pas très belge dans ses atmosphères (plusieurs récits sont situés à Marcoussis, dans la banlieue parisienne). Les premiers textes, singulièrement, m’ont moins plu, & notamment la nouvelle liminaire, qui n’est pas à proprement fantastique. Mon impression a commencé à tourner avec la cinquième (« Divin marquis ! »), dont j’ai apprécié l’humour. Malheureusement, il se trouve que j’approuve souvent la mise en place d’un récit, mais moins son dénouement. C’est le cas pour « Le Château des réminiscences », qui brosse un portrait réussi d’« enfant démoniaque », avide de nature & de liberté, enclin aux jeux cruels—un portrait qui m’évoque un peu La Malvenue, quoique dans un style différent—mais se perd ensuite dans le légendaire arthurien, le survolant trop pour laisser une réelle empreinte. De même, dans « La Vérité sur la mort d’Aaron Goldstein », j’ai vraiment gouté le portrait de l’inconnu & la traversée des égouts, qui développent exactement le type de motifs et le style auxquels je suis sensible, mais j’ai été déçu par le manque de finesse du dénouement & par des relents antisémites dans le traitement de l’antagoniste. Ce sont les deux derniers récits qui rattrapent à mes yeux ce recueil. « Entre Charybde et Scylla » fait le pari intéressant de l’auto-référence, lorsque son protagoniste disserte du « fantastique de l’énumération »—de fait, Bours s’inscrit dans cette tendance, non seulement ici mais également dans « Le Peuple nu » & dans « Celui qui pourrissait ». « Aujourd’hui l’abîme », qui clôt le recueil, part quant à lui d’un postulat banal (une histoire de vampirisme sexuel, où la déchéance déborde du plan moral au plan physique) mais le traite sans aucun relâchement. Le style est globalement compliqué, ce qui est un atout dans les passages mis en lumière ci-dessus, mais plus un obstacle qu’autre chose à bien d’autres endroits. Je note l’insertion d’un lipogramme (« Histoire d’A »), somme toute intéressante—on voit le gout de Bours pour les curiosités littéraires—mais qui souligne d’autre part l’inconsistance du recueil.
  • Georges Simenon, Le Relais d’Alsace : un récit souvent classé—je le remarque—parmi les « romans durs », mais que je trouve quand même bien empreint des codes du polar (il faut dire qu’il date de 1931, une époque où Simenon n’a que 28 ans & est encore au début de sa carrière). Je n’oserais donc le mettre sur un pied d’égalité avec, mettons, La Maison du canal ou La neige était sale, dont le ton est nettement plus sombre. Bien que ce ne soit pas un Maigret, l’ambiance décrite m’a rappelé La Nuit du carrefour, un roman écrit seulement quelques mois plus tôt. Un élément qui me plait toujours chez Simenon, & qu’on retrouve ici, c’est la dimension internationale des enquêtes, qui recourent donc au téléphone et au télégramme. Je préfère de loin ce type d’intrigue aux énigmes en chambre close.

21 février

Je ne veux pas m’étendre sur ma situation professionnelle, mais elle m’incline à faire le bilan de mes ambitions d’éditeur. J’ai récemment réalisé qu’elles ont dix ans. Je me revois très bien esquisser ce projet pour la première fois : j’avais tout juste vingt ans & des vacances en famille me laissaient beaucoup de temps pour rêvasser, durant de longs trajets en voiture. Je n’avais pas encore achevé mon premier roman (une novella, pour tout dire) mais je m’imaginais déjà produire & distribuer moi-même des textes de ma plume ou de tiers. À cette époque, je me piquais d’ésotérisme & ambitionnais surtout de publier des livres dans cette veine.

Le projet ne m’a plus quitté, même s’il variait dans ses formes. Longtemps, je me suis focalisé sur le genre de la nouvelle. J’ai voulu en éditer sous la forme de petites plaquettes reliées en toile colorée, j’ai réfléchi à la possibilité d’en imprimer sur une feuille A2 recto-verso qui, pliée & cachetée, constituerait sa propre enveloppe, comme les missives de jadis. J’ai encore aujourd’hui des ebooks inachevés dans un coin de mon disque dur : des curiosités du domaine public, jamais publiées que dans des périodiques d’il y a un siècle & demi. Puis, bien sûr, j’ai produit un unique livre, le recueil Premiers Poèmes de Maxime Rigaux—il a fait ce mois l’objet d’une recension sur le blog Poésiechroniquetamalle (animé par le poète Patrice Maltaverne, également éditeur de la revue Traction-Brabant), que je vous invite à consulter.

Mais je dois me rendre à l’évidence : l’édition artisanale ne me garantira jamais des revenus acceptables (ou alors, je devrais me recentrer sur le créneau du luxe & produire des livres d’artiste mais, relieur autodidacte, je ne me sens pas qualifié pour cela—& je tiens trop au livre comme produit démocratique). L’autre voie qui m’a toujours tenté est celle de l’édition patrimoniale, un autre tout petit marché de niche. Je ne désespère pas d’un jour tirer des œuvres de l’oubli en les republiant proprement en ebook, avec notes & dossier critique ; cependant, ce ne sera pas une véritable activité professionnelle, tout au plus un à-côté. Mon souhait est donc de trouver une situation telle que je puisse entreprendre de tels projets avant ma retraite.

Au fond, mon désir serait d’allier beau livre et contenu rare, comme l’ont un temps fait les éditions Otrante, dont j’admire le travail. Mais le fait qu’elles se recentrent depuis deux ans sur l’essai me laisse à penser que cette voie reste difficile à pratiquer, même lorsqu’on ne manque pas de capacités & de sérieux…

24 février

J’ai entamé la rédaction d’un nouveau récit interactif. Cette fois, ce n’est pas à proprement parler un livre-jeu, puisque j’ai opté pour le format d’une nouvelle : mon objectif est de ne pas dépasser les 5 000 mots (ce sera mon premier récit du genre destiné d’emblée à une édition papier, & non au numérique). J’ai dès lors simplifié ma structure : seulement deux paragraphes de fin—une victoire, un échec—pas d’objet ni de connaissance à engranger… C’est un exercice intéressant ; j’essaie de densifier mon écriture, tandis que d’ordinaire je n’ai pas peur de m’étaler (j’adopte en cela une logique davantage ancrée dans le jeu vidéo que dans le roman : plus de lignes égale plus de contenu, soit une plus longue durée de jeu—logique imparfaite, cela va sans dire).

Je pense que, par souci de clarté, je parlerai à l’avenir de nouvelle ou de roman à embranchements. Livre-jeu demeure correct, mais c’est un terme trop générique : des confusions naissent sans cesse avec le livre jeunesse, avec le livre à énigmes… Un problème est d’ordre technique : il existe un code BISAC* pour les aventures interactives dans la catégories jeunesse (le code JUV020000), mais il n’y en a pas dans la catégorie fiction adulte. Au-delà de cela, je remarque que mes œuvres s’adressent davantage à un public de lecteurs qu’à un public de joueurs. C’est normal, car j’écris à destination d’un public-type ayant des gouts similaires aux miens, or je ne consomme moi-même guère de livres-jeux, ni même de jeux vidéo. De là aussi mes grandes difficultés à me constituer un lectorat : pour ne rien manquer des références qui parsèment mes aventures, mes lecteurs devraient tous être belges, connaitre la ville de Liège, l’École belge de l’étrange, des rudiments de wallon… C’est quelque chose dont je suis bien conscient, & néanmoins je ne suis pas disposé à changer ; je pratique en cela une sorte d’autosabotage.

Ces réflexions—l’égoïsme foncier de mon écriture, le fait de ne pas jouer à fond le jeu de la ludification—, cela fait un moment que je les mène, mais je les ai exprimées tout haut samedi, pour la première fois. J’étais invité à une table ronde sur le discord de Céline Badaroux. C’est très prétentieux à écrire, mais je crois que je revendique une place à part, même au sein du tout petit cénacle des auteurs de fiction interactive. C’est que je n’ai jamais considéré le livre-jeu comme une fin en soi ; pour moi, c’est un moyen d’écrire mieux, de dynamiser mes intrigues autrement mollassonnes. Je le vois comme un filtre sous lequel je veux masquer certains défauts de ma prose—& certainement, si j’étais apte à écrire des romans, je consacrerais plutôt mon temps à cette tâche.

* ces codes, émis par le Book Industry Study Group, sont adoptés comme standard par les plateformes de vente d’ebooks.

26 février

Je m’amuse à observer l’un de ces fonctionnements internes qui commandent à l’auteur, un fonctionnement que je commence à bien connaitre. Il s’agit d’une alternance, dans mes récits, entre des mises en scène high & low magic (pour reprendre ces termes issus du milieu rôliste, utilisés couramment pour décrire des parties de Donjons & Dragons).

Dans ma série Mauvais Sorts, cette alternance est palpable à partir du troisième épisode, La Hussarde verte. C’est là que, pour la première fois, j’ai développé un fantastique de la présence, avec un éventail d’avatars conventionnels (spectres, élémentaires…), tandis qu’auparavant mon fantastique était certes explicite, mais s’affirmait de manière plus discrète, notamment via le motif des animaux démoniaques. Il faut noter que, dès ce troisième épisode, mon fantastique externalisé puise aux sources du merveilleux catholique (je ne voulais pas virer dans le fantastique cosmique, où tant de choses ont déjà été faites).

Comme par excès de correction, l’épisode suivant—La Nuit du seum—revêt un caractère à la fois sordide & low magic, le caractère d’un fantastique internalisé. Si bien qu’il passe même la définition traditionnelle de Todorov, le joueur étant, à la conclusion de l’aventure, incapable d’attester la réalité des phénomènes rencontrés. Le mouvement de balancier se répète ensuite, car l’épisode 5 (Pour l’honneur de Patte-de-Bouc, encore à paraitre) renoue avec le fantastique explicite et avec les manifestations d’inspiration catholique.

Quant au micro-épisode sur lequel je travaille à présent, il retourne à la formule de La Nuit du seum & se rapproche en cela plus de l’étrange ou du polar, le caractère sordide de l’aventure compensant la moindre charge surnaturelle.

Journal #5

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2 janvier 2021

Notes sur quelques lectures récentes :

  • Bram Stoker, L’Enterrement des rats et autres nouvelles : une anthologie des éditions Librio, rassemblant quatre récits originellement publiés dans le recueil posthume Dracula’s Guest and Other Weird Stories. « Le Secret de l’or qui croît » est une courte nouvelle dans la veine d’Edgar Poe, qui souffre d’une narration distante. « Une prophétie de bohémienne » & « Les Sables de Crooken » sont des textes humoristiques qui m’ont plutôt évoqué ceux de Wilde. Le premier, très court, est le moins bon des deux ; le second brille davantage par son riche décor écossais, par son franc rejet du stéréotype & par l’espèce de Monsieur Jourdain dont il fait son protagoniste. Mais c’est la nouvelle liminaire—« L’Enterrement des rats »—qui a réellement trouvé grâce à mes yeux. Cette histoire d’horreur (mais non fantastique), sise dans le bidonville des chiffonniers montmartrois, renoue avec le rythme & le caractère sordide, non dénué de pittoresque, qu’on trouve en certains passages de Dracula.
  • Frederic Livyns, Les Nouvelles Aventures de Carnacki (saison 1) : six enquêtes de Thomas Carnacki, le détective de l’étrange créé par l’écrivain anglais William Hope Hodgson. J’étais curieux de lire ce livre car son auteur, très prolixe, me semble en passe de devenir un fantastiqueur de premier plan en Belgique francophone—or, vous savez que j’aime me tenir au courant en cette matière. Je n’ai jamais lu d’aventure originale de Carnacki, mais je dirais qu’il est un détective de l’étrange au sens étroit du terme, ses enquêtes prenant la forme d’exorcismes & mettant en scène des spectres uniquement. Le respect du texte-source me parait évident, car chaque nouvelle emprunte le même schéma d’enchâssement (tant les introductions que les conclusions sont déclinées comme de simples fonctions du récit, sans qu’on cherche à les alourdir de matière superflue) & mobilise un lore spécifique (manuscrit Sigsand, pentacle électrique, entités Aeiiriii & Saiitii, dernier verset inconnu du rituel Saaamaaa), que je devine être l’invention de Hodgson. De manière générale, ces contes sont prenants & construits de sorte à bien ménager des effets de dévoilement & de rebondissement. Je n’ai que deux bémols à soulever : 1) quelques coquilles, de même que des répétitions ou pléonasmes qui alourdissent le texte & auxquels aurait pu aisément remédier un correcteur, & 2) une certaine surenchère dans la complexité des manifestations surnaturelles, plusieurs contes mettant en scène deux, trois ou quatre entités distinctes (si elles sont toujours justifiées par l’histoire du lieu hanté, la répétition de ces situations lasse & tend à l’invraisemblable).
  • Louis Derthal, Le Sorcier du Val-Noir : un roman-feuilleton de 1934 que j’avais acheté sur base du titre uniquement, présageant un récit fantastique. Il s’agit en fait d’une histoire sentimentale qui utilise un personnage d’empoisonneur—j’opine qu’elle eût pu s’en passer & aurait gagné à le faire. Reste qu’il s’agit d’un roman plaisant, qui m’a même semblé bien écrit. Situé dans la région des Deux-Sèvres, il bénéficie du cadre dépaysant d’un château familial. Chose un peu étonnante, sous le pseudonyme de Louis Derthal se cache en fait une autrice. Sa protagoniste est donc dotée d’une profondeur de caractère & d’une assurance qui aiguise les dialogues, deux traits manquant souvent aux personnages de roman sentimentaux. Le tout se lit au galop & mélange habilement les genres : roman de mœurs par son sujet, mais émaillé de descriptions romantiques de la campagne environnante (l’histoire débute à l’automne et s’achève au printemps), roman moderne—dans une certaine mesure, par la liberté dont fait montre son héroïne—mais parsemé des grosses ficelles qui sont les armes du feuilleton dix-neuvièmiste.

5 janvier

L’Académie française vient seulement d’ajouter cédérom à son dictionnaire. Sur Twitter, d’aucuns se gaussent, d’une part de sa lenteur—qu’elle parle d’un « objet d’emploi de plus en plus courant » pointe en effet sa déconnexion—& d’autre part de sa justification pour rejeter la forme originale CD-ROM : elle « heurtait notre graphie ».

Si je partage la première critique, il n’en va aucunement de la seconde. Au contraire, dans mes écrits récents, j’ai moi-même lexicalisé nombre d’acronymes. Ainsi, j’ai écrit cévé, cébédé, céta, ypégés… Je l’ai fait pour éviter un effet visuel qui me déplait—notamment en poésie—mais aussi car ce me semble une évolution logique de la langue : bédé & tous ses dérivés sont bien entrés dans l’usage.

Du reste, cela contribue à une poétique implicite. Un élément qui m’en a convaincu, c’est l’usage que fait Nimier des formes foutebôle (dans Le Hussard bleu) ou coquetèle (dans Les Enfants tristes). J’ai trouvé ces mots délicieux, &—si les emprunts en question paraissent aujourd’hui trop installés pour qu’on se les approprie de la sorte—ils constituent de parfaits modèles de ce que je veux accomplir en stylistique.

7 janvier

Je réalise que, dans mes fictions, je ne parviens jamais à mettre en scène qu’un univers saisi consciemment. L’imagerie catholique que je mobilise, mon fantastique ironique, volontairement contemporain… tout cela participe à mon imaginaire personnel mais, en mon for intérieur, je perçois également une strate plus profonde qui demeure inaccessible à l’écriture, comme retirée derrière une membrane.

C’est quelque chose que j’approche par le rêve & par certaines lectures. Il en va ainsi d’ambiances souterraines, de grottes & de caves qui impriment chez moi une marque particulière. C’est quelque chose que je sens parfois dans mes poils ; que j’ai ressenti à la lecture d’En ville morte, lorsque George Stella visite la chambre du sculpteur ; dans le Golem aussi, à certaines descriptions du ghetto, lorsque sont évoqués des espaces secrets dans la muraille, qui se dérobent à l’expérience quotidienne comme s’ils relevaient de la géométrie non-euclidienne chère à Lovecraft. Cela, sans que je puisse bien l’évoquer en mots, fait écho chez moi à des souvenirs enfouis—parfois vécus, parfois rêvés—& suscite le sentiment propre au fantastique, ce mélange difficilement définissable de familier & d’inquiétant.

Ce qui m’y a fait songer aujourd’hui, c’est ma lecture du journal de Jünger. Je retrouve par endroits les mêmes impressions, notamment lorsqu’il évoque des rêves chtoniens qu’il a faits. Hellens, Meyrink, Jünger… ils ne sont pas nombreux à produire de telles ambiances. Peut-être pourrais-je leur adjoindre Jean Ray et Aloysius Bertrand, pour certaines pages de Malpertuis et du Gaspard de la nuit qui—de même—traitent du clos, de l’obscur, du rassurant & pourtant intranquille. Sans oublier Ghelderode, qui peint parfois des tableaux similaires dans Sortilèges ou La Flandre est un songe.

Je peux percevoir cela, l’unité de cela. Mais cette perception fondamentale, je peine à la décrire & crois devoir renoncer à la mettre en scène. Voyons aussi le motif de la ruelle merveilleuse, qui me fascine chez Ray et dans la bande dessinée « La Lune gibbeuse » : avec quelle trivialité l’ai-je employé à mon tour, dans Le Démon dans l’escalier (rue des Bénédictines) & dans La Nuit du seum (salle magique du Thier de la Fontaine) !

Hélas, des choses qui me tiennent en excitation lorsque, par aventure, je les rencontre au détour d’une lecture ou d’un songe, je me sens proprement incapable de les communiquer. Mais est-ce seulement possible ? Ce sentiment fantastique, était-il consciemment perçu par Hellens, Meyrink, Jünger—ou dépend-il toujours du lecteur, le seul qui soit vraiment à même de construire du signifiant, d’insuffler de la magie dans les descriptions ?

11 janvier

Je repense régulièrement à cette carte blanche de Florence Richter : « Quelle est la particularité littéraire et artistique de la Belgique, petit pays singulier ? », publiée le 24 décembre sur le site de La Libre Belgique. Vous ne serez pas surpris de lire que je partage entièrement son opinion : l’étrange me semble aussi le genre le plus riche & le plus spécifique des lettres belges.

De même, je rejoins son opinion qu’on peut faire remonter l’origine de cette tradition aux plus jeunes années de notre nation, avec Charles De Coster qui dote nos lettres d’un premier monument. J’aime l’exercice de concevoir l’étrange en Belgique comme un registre littéraire qui traverse toute notre histoire, plutôt que de se focaliser sur son bref âge d’or : celui de l’« école belge de l’étrange » qui s’est épanouie dans les années ’60 & ’70, notamment sous l’égide des collections Marabout.

C’est une lecture à laquelle nous encouragent nombre de critiques, & notamment Baronian dans son Panorama de la littérature fantastique de langue française. En amont de ce « point névralgique », c’est chose assez aisée : on peut prendre assise sur les symbolistes, sur Hellens & ses Réalités fantastiques… En aval, en revanche, la tâche est plus ardue. Florence Richter cite Christopher Gérard, Bernard Quiriny & Sara Doke, trois auteur·ice·s qu’à titre personnel, je n’ai encore jamais lu·e·s.

Pour ma part, j’ai souvent réfléchi à la question, & il me semble que la forme du conte s’essouffle beaucoup à compter des années ’80—c’est chose assez naturelle, vu l’apogée qu’elle vient de connaitre. Alors, mes gouts personnels & mes explorations m’inclinent à voir l’étrange s’épanouir dans un format différent : la bande dessinée. C’est en effet l’époque où apparaissent plusieurs qui n’ont cesse de me ravir : la série Isabelle à partir des « Maléfices de l’oncle Hermès » (1975), les œuvres de Comès (Silence, en 1979, puis toutes les suivantes), Le Bal du rat mort de Jan Bucquoy & Jean-François Charles (1980)…

L’étrange s’y développe dans des décors & des registres variés : enfantin, plein de poésie & d’ironie chez Will, Franquin & Delporte (les aventures d’Isabelle ne sont pas toujours très situées, mais de très belles pages les rattachent à la tradition flamande, notamment celles du pays bleu et de l’oracle de Delft dans « L’Envoûtement du Népenthés ») ; plus sombre & mystérieux (comme l’est l’Ardenne) chez Comès ; plus mondain, voire dépravé, dans l’aventure ostendaise de Bucquoy & Charles, qui rappelle beaucoup l’univers de Ghelderode.

Dans les années 2010, le meilleur exemple de cette tradition, je l’ai trouvé dans la chanson, chez un groupe malonnois appelé Djinn SaOUT (aujourd’hui re-baptisé DS). Si ce groupe a pris un tournant plus pop & évoque aujourd’hui des sujets plus actuels, ses trois premiers albums—Le Souffle des pantins (2009), Le Désir des grands espaces (2011) & De l’ombre à la lumière (2014)—sont pour moi de parfaits héritiers de la tradition belge de l’étrange.

On y explore des territoires mystérieux (jardin, forêt, vieux manoir, plaines obscures, labyrinthe, cavernes), y rencontre tout un bestiaire fantastique : un taureau-sorcier, un centaure, une ondine, des fantômes & des automates… Des influences picturales se font particulièrement sentir dans le second album : les pantins évoquent ceux de Rops, une chanson est dédiée à Ensor, une autre à sa ville d’Ostende qu’il a tant peinte, le Bal du Rat mort y est explicitement cité… Cet ancrage est encore présent dans le troisième album (notamment dans le très beau diptyque « La Poésie… / …de ce pays ») mais, à ma connaissance, ne se retrouve plus guère dans les mélodies actuelles du groupe. N’empêche, pour quelques années d’une splendide tentative, un vent d’étrange a soufflé sur sa musique. (J’ai longtemps ambitionné de lui consacrer un article dans Faunerie mais n’en ai jamais pris le temps : puissent ces quelques notes compenser un peu.)

Ensuite ? Eh bien, je ne sais pas. Peut-être la relève surgira-t-elle d’un nouveau média (je n’ai pas la prétention de penser que j’y parviendrai moi-même dans le livre-jeu), peut-être un renouveau du conte nous attend-il. Sans doute nombre d’œuvres ont-elles aussi échappé à mon regard & faussent donc mon panorama personnel. Mais toujours, me semble-t-il, nous trouverons ces caractéristiques communes, pas toujours très bien définies, dans des œuvres puisant leur inspiration en légendes & paysages de chez nous.

17 janvier

Choses lues :

  • Jean Ray, Les Contes du whisky : son tout premier recueil &, paradoxalement, l’un des seuls que je n’avais pas encore lus (quoique je connaissais quelques-unes des nouvelles qu’il renferme par la compilation Les 25 Meilleures Histoires noires et fantastiques). J’ai particulièrement apprécié les patronymes pittoresques & deux contes d’une veine très réaliste magique : « À minuit » & « Mon ami le mort ». Comme toujours, je suis impressionné par le relief que Ray donne à son style. Voici des années que j’en ai fait l’un de mes maitres en écriture mais, s’il demeure un horizon que je souhaite atteindre au point de vue de l’ambiance & si ses personnages ont souvent influencé la construction des miens, force est d’admettre que je n’ai rien pris de son style. Pourtant, plus que tout, j’aimerais savoir écrire comme cela. Il faut croire que c’est une question de tempérament : lui est un sanguin, je suis un anxieux. Si nous partageons une certaine intranquillité, la sienne le pousse toujours à l’assaut, la mienne toujours à la fuite, à la circonvolution. Dès lors, il est bien naturel que le phrasé de mes récits diffère autant de ce que j’ai lu dans ce recueil…
  • José Luis Zárate, La Glace et le Sel : un roman qui m’a été offert et sur la page de titre duquel il est écrit : « Pour te faire changer d’avis sur les contemporains. » Je ne sais trop dans quelle mesure il a accompli cette mission. Dérivé de l’œuvre de Bram Stoker, c’est le récit du voyage de Dracula depuis sa Transylvanie jusqu’à Londres, dans les cale d’un navire dont l’équipage sombre progressivement dans la folie, puis dans les profondeurs. Le narrateur-personnage est le capitaine de ce navire. Il décrit au jour le jour l’emprise que développe le vampire, la cale envahie de rats blancs… Dans son traitement, ce roman m’a rappelé les chapitres consacrés au personnage de Renfield, dans Dracula. On y trouve un mélange de terreur & de séduction, mais autrement plus sexuellement explicite que dans l’œuvre originale. Sans juger de la qualité de ces scènes—& conscient que l’inclination au malaise peut être une qualité des fictions fantastiques—mes gouts personnels ont sans doute induit une rencontre ratée avec le texte.
  • Guy Lemaire & Paulette Nandrin, Mes plus belles histoires : un recueil de légendes wallonnes, vraisemblablement de la plume de la seule Nandrin, Lemaire n’ayant été que leur interprète en radio et peut-être l’auteur de la sélection (certes, aussi une caution populaire, qui a sûrement motivé la mise en avant de son nom sur la couverture). Le format très court de ces histoires (il y en a cinquante) laisse parfois sur la faim, mais il faut dire que le matériel original est souvent minime & seulement enjolivé sur le moment par le conteur. J’ai retrouvé nombre de tropes déjà rencontrés dans des recueils de folkloristes. Celui-ci fait la part belle à l’Ardenne. Comme toujours, j’ai apprécié les histoires de nuton. Il est curieux que, tandis que les korrigans, kobolds & cie ont souvent été repris dans des œuvres modernes, le nuton conserve un parfum suranné. Il y aurait certainement un travail à accomplir pour le faire entrer dans des sphères moins naïves de la littérature merveilleuse, & peut-être m’y attèlerai-je un jour. Du reste, j’ai aussi lu avec intérêt des récits situés dans ma région d’origine : « La Légende d’Agimont » (qui a fait ressurgir des souvenirs de mes navettes scolaires en bus, où les enfants de la commune—voisine de la mienne—débattaient des rumeurs d’incendie criminel, le château dont il est question dans le conte ayant été détruit en 2001), « Les Baudets de Mariembourg » (qui n’est malheureusement pas une histoire fantastique), & bien sûr « Les Amoureux de Dourbes », qui met en scène le château de Haute-Roche dont, enfant, je suis allé quelquefois explorer les ruines, laissant mon vélo au pied du contrefort rocheux sur lequel elles s’élèvent.

Choses bues :

  • Bête Noire (brasserie La Source Beer Co) : un délice ! C’est une jonge bruin, un concept à ma connaissance inédit : la bière est construite sur le mode d’une oud bruin & bénéficie donc de trois fermentations (en cuve, en barrique & en bouteille), mais la seconde de ces étapes est réduite à trois mois. Pourtant, on s’y tromperait, car tout y est : belle robe rouge, merveilleuse acidité, & ce format 37,5 cl qui me plait tant. Sachant que c’est la première bière barriquée de cette brasserie, je suis impressionné. En effet, ce type de bière est généralement produite par de très vieilles maisons qui capitalisent sur un patrimoine (réutilisation ad vitam æternam des mêmes foudres pour en conserver les levures sauvages, déménagement absolument exclu, nettoyage parcimonieux des installations…), il est donc étonnant qu’un premier essai ait cette qualité ! Cela dit, j’admets n’être qu’un amateur ; dès lors, beaucoup de choses échappent à mon palais qu’un maitre zythologue remarquerait à la première lampée…
  • Mère Vertus (brasserie MilleVertus) : décidément, je n’aime pas le packaging & le marketing de cette maison. Cette bière-ci n’atteint pas le mauvais gout de leur IPA Pot’âme, mais l’image employée l’a clairement desservie, car je l’ai longtemps laissée au frigo avant de me décider à la tester. Dès le premier abord, ce n’est pas mon truc : je n’aime pas tellement les triples, ni les bières qui titrent haut. L’amertume de celle-ci surprend un peu, mais n’est pas exactement une caractéristique transfigurante. Je lui ai du reste trouvé un côté astringent, mais peut-être est-ce dû au contexte de consommation. Je lis sur le web qu’elle est composée de cinq malts et cinq houblons différents ; c’est typiquement le genre de complexité que je tends à juger inutile : j’en connais de ce calibre qui me gouttent plus avec nettement moins d’ingrédients.