Journal #6

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2 février

J’apprends qu’un exemplaire d’À vol d’oiseaux. Poésie depuis la ZAD de la Sablière, un livre collectif auquel j’ai contribué, a été saisi jeudi dernier au domicile d’un militant, dans le cadre d’une perquisition judiciaire. Son sommaire a sûrement fait l’objet d’une fiche, si elle n’existait pas déjà. Je n’étais pas naïf en envoyant mes poèmes : je savais que mon nom pourrait apparaitre sur le radar des autorités. Pour tout dire, je ne m’en inquiète pas trop—mes sympathies politiques ne font pas l’objet d’un secret—mais la situation a tout de même quelque chose de scabreux.

Cela me ramène aux longues réflexions que, jeune homme, j’ai menées sur la question dois-je employer un pseudonyme ? Hormis quelques bêtises dans des fanzines d’étudiants, j’ai toujours publié sous mon vrai nom. La raison que j’évoquais le plus souvent était le ridicule involontaire des noms de plume—surtout choisis à un jeune âge—& la difficulté à s’en départir (je songe à Sire Cédric devenu Cédric Sire).

Cependant, ma vraie crainte—je m’en aperçois avec le recul—était plutôt de créer un précédent : on commence par un pseudonyme, puis on est tenté d’en changer comme de chemise, à chaque projet. Jadis, cela a bien servi certains écrivains industrieux mais, privé de réseau de diffusion comme le sont tous les auteurs débutants &/ou indépendants, je craignais que céder à cette manie ne me disperse, fasse obstacle à la constitution d’un vaste lectorat, que je croyais imminente. À vingt ans, j’avais une ambition féroce ; je voulais tous mes œufs dans le même panier.

Si j’avais pu anticiper combien mes prétentions étaient mal placées, deviner que, dix ans plus tard, de lectorat, il ne serait toujours guère question, alors peut-être aurais-je usé d’un ou de plusieurs pseudonyme(s). Je pourrais choisir lesquels revendiquer & rayer discrètement de ma bibliographie certains écrits par trop immatures, qu’aujourd’hui je regrette d’avoir fait imprimer. Ce ne serait pas une mauvaise chose : au fil des ans, j’ai tant produit de récits maladroits…

Mais les poèmes d’À vol d’oiseaux ne figurent pas au lot.

11 février

Quid de la musique ? Après tout, si je veux à terme me taire sur les réseaux, ne plus confier mes coups de cœur qu’à ce blog, je ferais bien d’en dire un mot de temps en temps.

Récemment, j’ai beaucoup écouté le titre Weakest State, par Broken Fences, & cette reprise incroyable de Roland the Headless Thompson Gunner (Warren Zevon) par Lauren O’Connell. Je redécouvre également Billy Joel ; The Downeaster ‘Alexa’ est sa chanson sur laquelle je suis le plus souvent revenu.

13 février

Choses lues :

  • Jean Louis Bouquet, L’Ombre du vampire : trois enquêtes du reporter Paul « Doum » Dumviller, réalistes mais baignées dans une ambiance surnaturelle. J’ai trouvé la prose de Bouquet—que je découvrais—d’abord aisé & néanmoins jamais réellement paresseuse. Il prête beaucoup de qualités à son protagoniste, pour somme toute peu de défauts, mais ce manque de substance en fait un admoniteur d’autant plus efficace qu’il est discret. On suit donc avec facilité le fil de ces mystères jusqu’à ce qu’ils se dénouent en de simples ficelles, avec bonne grâce puisque la série est conçue dans un esprit positiviste. Il s’agit de lever le trouble et de rassurer les personnages de témoins, qui concluent généralement l’affaire sur une note de soulagement mâtinée d’embarras. Pour légers qu’ils sont, ces récits n’en sont pas moins divertissants. Je n’ai pas vraiment conçu de préférence pour l’un ou l’autre, même si j’ai trouvé « La Reine des ténèbres » un peu plus suranné, de par l’exotisme grandiloquent qu’il met en scène, digne presque d’un Bob Morane (personnage qui n’existe pas encore : ces aventures de Doum datent de 1943).
  • Jean-Pierre Bours, Celui qui pourrissait : un recueil de contes fantastiques, lauréat de l’ultime Prix Jean-Ray, remis en 1977. J’étais curieux de lire du Bours, un fantastiqueur belge de la « jeune génération » (s’entend, celle qui a suivi les géants Ray, Owen, Prévot… & dont certains représentants sont encore vivants de nos jours), souvent mentionné dans des écrits critiques. J’ai un avis mitigé sur ce recueil, qui n’est d’ailleurs pas très belge dans ses atmosphères (plusieurs récits sont situés à Marcoussis, dans la banlieue parisienne). Les premiers textes, singulièrement, m’ont moins plu, & notamment la nouvelle liminaire, qui n’est pas à proprement fantastique. Mon impression a commencé à tourner avec la cinquième (« Divin marquis ! »), dont j’ai apprécié l’humour. Malheureusement, il se trouve que j’approuve souvent la mise en place d’un récit, mais moins son dénouement. C’est le cas pour « Le Château des réminiscences », qui brosse un portrait réussi d’« enfant démoniaque », avide de nature & de liberté, enclin aux jeux cruels—un portrait qui m’évoque un peu La Malvenue, quoique dans un style différent—mais se perd ensuite dans le légendaire arthurien, le survolant trop pour laisser une réelle empreinte. De même, dans « La Vérité sur la mort d’Aaron Goldstein », j’ai vraiment gouté le portrait de l’inconnu & la traversée des égouts, qui développent exactement le type de motifs et le style auxquels je suis sensible, mais j’ai été déçu par le manque de finesse du dénouement & par des relents antisémites dans le traitement de l’antagoniste. Ce sont les deux derniers récits qui rattrapent à mes yeux ce recueil. « Entre Charybde et Scylla » fait le pari intéressant de l’auto-référence, lorsque son protagoniste disserte du « fantastique de l’énumération »—de fait, Bours s’inscrit dans cette tendance, non seulement ici mais également dans « Le Peuple nu » & dans « Celui qui pourrissait ». « Aujourd’hui l’abîme », qui clôt le recueil, part quant à lui d’un postulat banal (une histoire de vampirisme sexuel, où la déchéance déborde du plan moral au plan physique) mais le traite sans aucun relâchement. Le style est globalement compliqué, ce qui est un atout dans les passages mis en lumière ci-dessus, mais plus un obstacle qu’autre chose à bien d’autres endroits. Je note l’insertion d’un lipogramme (« Histoire d’A »), somme toute intéressante—on voit le gout de Bours pour les curiosités littéraires—mais qui souligne d’autre part l’inconsistance du recueil.
  • Georges Simenon, Le Relais d’Alsace : un récit souvent classé—je le remarque—parmi les « romans durs », mais que je trouve quand même bien empreint des codes du polar (il faut dire qu’il date de 1931, une époque où Simenon n’a que 28 ans & est encore au début de sa carrière). Je n’oserais donc le mettre sur un pied d’égalité avec, mettons, La Maison du canal ou La neige était sale, dont le ton est nettement plus sombre. Bien que ce ne soit pas un Maigret, l’ambiance décrite m’a rappelé La Nuit du carrefour, un roman écrit seulement quelques mois plus tôt. Un élément qui me plait toujours chez Simenon, & qu’on retrouve ici, c’est la dimension internationale des enquêtes, qui recourent donc au téléphone et au télégramme. Je préfère de loin ce type d’intrigue aux énigmes en chambre close.

21 février

Je ne veux pas m’étendre sur ma situation professionnelle, mais elle m’incline à faire le bilan de mes ambitions d’éditeur. J’ai récemment réalisé qu’elles ont dix ans. Je me revois très bien esquisser ce projet pour la première fois : j’avais tout juste vingt ans & des vacances en famille me laissaient beaucoup de temps pour rêvasser, durant de longs trajets en voiture. Je n’avais pas encore achevé mon premier roman (une novella, pour tout dire) mais je m’imaginais déjà produire & distribuer moi-même des textes de ma plume ou de tiers. À cette époque, je me piquais d’ésotérisme & ambitionnais surtout de publier des livres dans cette veine.

Le projet ne m’a plus quitté, même s’il variait dans ses formes. Longtemps, je me suis focalisé sur le genre de la nouvelle. J’ai voulu en éditer sous la forme de petites plaquettes reliées en toile colorée, j’ai réfléchi à la possibilité d’en imprimer sur une feuille A2 recto-verso qui, pliée & cachetée, constituerait sa propre enveloppe, comme les missives de jadis. J’ai encore aujourd’hui des ebooks inachevés dans un coin de mon disque dur : des curiosités du domaine public, jamais publiées que dans des périodiques d’il y a un siècle & demi. Puis, bien sûr, j’ai produit un unique livre, le recueil Premiers Poèmes de Maxime Rigaux—il a fait ce mois l’objet d’une recension sur le blog Poésiechroniquetamalle (animé par le poète Patrice Maltaverne, également éditeur de la revue Traction-Brabant), que je vous invite à consulter.

Mais je dois me rendre à l’évidence : l’édition artisanale ne me garantira jamais des revenus acceptables (ou alors, je devrais me recentrer sur le créneau du luxe & produire des livres d’artiste mais, relieur autodidacte, je ne me sens pas qualifié pour cela—& je tiens trop au livre comme produit démocratique). L’autre voie qui m’a toujours tenté est celle de l’édition patrimoniale, un autre tout petit marché de niche. Je ne désespère pas d’un jour tirer des œuvres de l’oubli en les republiant proprement en ebook, avec notes & dossier critique ; cependant, ce ne sera pas une véritable activité professionnelle, tout au plus un à-côté. Mon souhait est donc de trouver une situation telle que je puisse entreprendre de tels projets avant ma retraite.

Au fond, mon désir serait d’allier beau livre et contenu rare, comme l’ont un temps fait les éditions Otrante, dont j’admire le travail. Mais le fait qu’elles se recentrent depuis deux ans sur l’essai me laisse à penser que cette voie reste difficile à pratiquer, même lorsqu’on ne manque pas de capacités & de sérieux…

24 février

J’ai entamé la rédaction d’un nouveau récit interactif. Cette fois, ce n’est pas à proprement parler un livre-jeu, puisque j’ai opté pour le format d’une nouvelle : mon objectif est de ne pas dépasser les 5 000 mots (ce sera mon premier récit du genre destiné d’emblée à une édition papier, & non au numérique). J’ai dès lors simplifié ma structure : seulement deux paragraphes de fin—une victoire, un échec—pas d’objet ni de connaissance à engranger… C’est un exercice intéressant ; j’essaie de densifier mon écriture, tandis que d’ordinaire je n’ai pas peur de m’étaler (j’adopte en cela une logique davantage ancrée dans le jeu vidéo que dans le roman : plus de lignes égale plus de contenu, soit une plus longue durée de jeu—logique imparfaite, cela va sans dire).

Je pense que, par souci de clarté, je parlerai à l’avenir de nouvelle ou de roman à embranchements. Livre-jeu demeure correct, mais c’est un terme trop générique : des confusions naissent sans cesse avec le livre jeunesse, avec le livre à énigmes… Un problème est d’ordre technique : il existe un code BISAC* pour les aventures interactives dans la catégories jeunesse (le code JUV020000), mais il n’y en a pas dans la catégorie fiction adulte. Au-delà de cela, je remarque que mes œuvres s’adressent davantage à un public de lecteurs qu’à un public de joueurs. C’est normal, car j’écris à destination d’un public-type ayant des gouts similaires aux miens, or je ne consomme moi-même guère de livres-jeux, ni même de jeux vidéo. De là aussi mes grandes difficultés à me constituer un lectorat : pour ne rien manquer des références qui parsèment mes aventures, mes lecteurs devraient tous être belges, connaitre la ville de Liège, l’École belge de l’étrange, des rudiments de wallon… C’est quelque chose dont je suis bien conscient, & néanmoins je ne suis pas disposé à changer ; je pratique en cela une sorte d’autosabotage.

Ces réflexions—l’égoïsme foncier de mon écriture, le fait de ne pas jouer à fond le jeu de la ludification—, cela fait un moment que je les mène, mais je les ai exprimées tout haut samedi, pour la première fois. J’étais invité à une table ronde sur le discord de Céline Badaroux. C’est très prétentieux à écrire, mais je crois que je revendique une place à part, même au sein du tout petit cénacle des auteurs de fiction interactive. C’est que je n’ai jamais considéré le livre-jeu comme une fin en soi ; pour moi, c’est un moyen d’écrire mieux, de dynamiser mes intrigues autrement mollassonnes. Je le vois comme un filtre sous lequel je veux masquer certains défauts de ma prose—& certainement, si j’étais apte à écrire des romans, je consacrerais plutôt mon temps à cette tâche.

* ces codes, émis par le Book Industry Study Group, sont adoptés comme standard par les plateformes de vente d’ebooks.

26 février

Je m’amuse à observer l’un de ces fonctionnements internes qui commandent à l’auteur, un fonctionnement que je commence à bien connaitre. Il s’agit d’une alternance, dans mes récits, entre des mises en scène high & low magic (pour reprendre ces termes issus du milieu rôliste, utilisés couramment pour décrire des parties de Donjons & Dragons).

Dans ma série Mauvais Sorts, cette alternance est palpable à partir du troisième épisode, La Hussarde verte. C’est là que, pour la première fois, j’ai développé un fantastique de la présence, avec un éventail d’avatars conventionnels (spectres, élémentaires…), tandis qu’auparavant mon fantastique était certes explicite, mais s’affirmait de manière plus discrète, notamment via le motif des animaux démoniaques. Il faut noter que, dès ce troisième épisode, mon fantastique externalisé puise aux sources du merveilleux catholique (je ne voulais pas virer dans le fantastique cosmique, où tant de choses ont déjà été faites).

Comme par excès de correction, l’épisode suivant—La Nuit du seum—revêt un caractère à la fois sordide & low magic, le caractère d’un fantastique internalisé. Si bien qu’il passe même la définition traditionnelle de Todorov, le joueur étant, à la conclusion de l’aventure, incapable d’attester la réalité des phénomènes rencontrés. Le mouvement de balancier se répète ensuite, car l’épisode 5 (Pour l’honneur de Patte-de-Bouc, encore à paraitre) renoue avec le fantastique explicite et avec les manifestations d’inspiration catholique.

Quant au micro-épisode sur lequel je travaille à présent, il retourne à la formule de La Nuit du seum & se rapproche en cela plus de l’étrange ou du polar, le caractère sordide de l’aventure compensant la moindre charge surnaturelle.

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