Journal #7

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28 février

Les Premiers Poèmes de Maxime Rigaux ont fait l’objet d’une nouvelle recension enthousiaste. Elle est signée Patrick Devaux et a été mise en ligne sur le site de l’Association Royale des Écrivains et Artistes de Wallonie.

Je me sens un peu bête de m’être découragé dans mes efforts de promotion, il y a un an, alors que la tentative d’il y a quelque semaine est autrement plus fructueuse. Certes, mieux vaut tard que jamais, mais cela montre à quel point j’étais finalement impréparé à cette tâche. Certaines choses marchent, d’autre non : il s’agit de savoir lesquelles.

Mon principal regret est que Maxime doive assumer ce rôle de cobaye.

1er mars

Je remarque la multiplication des auteurs indépendants qui lancent une activité d’éditeur freelance. Cela me rappelle la vague d’il y a deux ans, qui avait vu l’apparition de nombreux coachs d’écriture, & je me demande s’il ne s’agit pas dans une certaine mesure des mêmes personnes qui se réinventent.

Après tout, pourquoi pas. Cette nouveauté n’en est une que dans le domaine francophone : dans le monde anglo-saxon, la distinction entre publishers (nos éditeurs au sens traditionnel du terme) & editors (dont les attributions correspondent davantage à cette nouvelle réalité des éditeurs freelance) n’est pas récente—& elle a des raisons d’être.

Comme toujours, mes réflexions me ramènent à moi-même. Je me rends compte que j’ai certes toujours des velléités de publisher, mais guère de velléités d’editor. Quitte à choisir, je voudrais prendre des textes tels qu’ils sont, voire rééditer des textes qu’il n’est plus question de changer. C’est que le travail de correction & de direction éditoriale ne m’intéresse pas vraiment. C’est pourquoi, quand j’écris, je réalise un maximum de préparations en amont, de manière à ne devoir effectuer que peu de finitions.

Mon élection du livre-jeu s’explique aussi par le fait qu’il n’y a aucun choix de suppression à effectuer : si une séquence manque de dynamisme, je cherche une meilleure façon d’amener le joueur à l’objectif, mais je laisse généralement en place la section moins intéressante ; elle constituera un choix supplémentaire & offrira de la rejouabilité. Bien sûr, cela n’est vrai que pour les partisans du « gros jeu touffu » ; des auteurs davantage versés en dramaturgie élagueront systématiquement les branches moins robustes.

D’aucuns diront qu’il faut viser le meilleur des deux mondes & que je ferais bien d’engager un éditeur freelance pour qu’il fasse ces choix à ma place. Si l’enjeu était plus grand, je suivrais peut-être ce conseil. Mais j’écris aujourd’hui pour moi-même et pour une poignée de lecteurs qui me ressemblent beaucoup, alors ma priorité est de nous faire plaisir en produisant de la matière, pour ainsi étendre l’univers. Car, après tout, j’écris de la fanta(i)sie…

(J’entends bien que le serpent se mord la queue : je n’écris pas pour l’exigeant grand public, donc ne me sens pas contraint de composer avec ses règles ; cependant, je ne me laisse pas non plus la possibilité de séduire ce grand public & me condamne à toujours écrire pour quelques fidèles débordant d’indulgence. Tant pis !)

3 mars

Je suis passé de la chicorée soluble à la chicorée en gros grains. C’est une nouvelle importante, dont les implications littéraires vont de soi ! (Tant d’autrices & d’auteurs parlent de leur rapport au café ou au thé, se scindant de la sorte en deux clans… je ne voulais pas être en reste.)

4 mars

Le 20 février dernier, je participais à une table ronde dédiée au livre-jeu, sur le discord de Céline Badaroux. L’enregistrement de cette discussion vient d’être mis en ligne : vous pouvez l’écouter ici.

9 mars

La sortie de Pour l’honneur de Patte-de-Bouc (mon cinquième livre-jeu) est imminente. Un détail notable est que, moi qui n’aime pas les corrections, je n’ai pas trouvé la finalisation de cet épisode-ci trop pénible. J’y ai passé nettement moins de temps que pour les épisodes passés, or je ne crois pas que mon premier jet ait été plus abouti. La différence se situe, je crois, dans ma relation avec la correctrice & dans mon rapport à des normes.

Alors que je me souviens avoir passé auparavant beaucoup de temps à soupeser des suggestions minimes, notamment de ponctuation, j’ai cette fois validé bien plus facilement toutes sortes de modifications. Cela vient du fait que j’ai désormais un grand rapport de confiance envers mon interlocutrice, & peut-être aussi du fait que j’aborde certaines règles avec plus d’humilité, sans plus chercher à les contourner.

Cela ne veut pas dire que j’applique toutes les recommandations (je tiens pas exemple à l’antonomase : j’écris vélux & non Velux, rubalises & non Rubalise) mais, au moins, je ne rechigne plus à la simplification lorsqu’on me la propose. Je me réjouis vraiment de cette évolution—le seul inconvénient est que cela m’a paru trop rapide, & me voilà en prise à la crainte irrationnelle d’avoir oublié quelque chose d’important.

12 mars

Pour l’honneur de Patte-de-Bouc a paru, & je viens de réaliser mon habituelle schématisation de sa structure (elle est visible ici). D’emblée, on remarque que le nombre de paragraphes à choix (et donc l’interactivité) est moindre que dans l’épisode précédent. Il est vrai que la structure générale est plus linéaire : il n’y a guère de séquences parallèles, dans celui-ci.

Je m’en suis d’abord attristé, puis j’ai réalisé que ce contraste provient également de l’usage que j’ai fait du copier/coller dans ces deux livres. Dans La Nuit du seum, la principale section dédoublée est l’exploration des bars à la recherche de Gérard, qui offre de nombreux choix multiples. Dans Pour l’honneur de Patte-de-Bouc, en revanche, le paragraphe le plus souvent reproduit est la conséquence d’un choix, à laquelle j’ai voulu apporter de nombreuses variations minimes en fonction du contexte (des variations si minimes qu’en cas de réédition papier, je modifierais sans doute pour renvoyer vers un unique paragraphe standard & ainsi économiser des pages). Toutes ces conséquences renvoient in fine au même point, où l’aventure redémarre.

Dès lors, les nombreux paragraphes dépourvus d’embranchement qui apparaissent sur mon schéma ne sont pas (seulement) des sections peu interactives que le joueur devra subir les unes après les autres, mais des sections parallèles dont il ne lira jamais qu’une version par partie. Ouf ! C’est rassurant, même si, tôt ou tard, il me faudrait mener une réflexion sur ces segments purement narratifs, dont d’aucuns disent qu’il sont à éviter à tout prix.

13 mars

J’ai mis à jour mon graphique des jurons & grossièretés dans mes livres-jeux. C’est amusant, & on peut certes comprendre par le vocabulaire que tous les personnages sont ivres morts dans La Nuit du seum. Cependant, je me rends compte aussi de la futilité de la chose, du point de vue de l’analyse.

En quoi peut-on en effet établir une équivalence entre ces grossièretés (entre un merde ! & une forme conjuguée du verbe foutre, par exemple) ? Dès lors, les additionner en colonnes est trompeur.

& du reste, les différentes occurrences d’un même juron dans un même épisode sont souvent causées par la répétition du même chapitre en deux endroits, avec des variations minimes. Car une des caractéristiques du livre-jeu est d’user de copier/coller. Or chaque joueur traçant un cheminement unique, il ne devrait pas tomber, au cours de la même partie, sur deux chapitres jumeaux. Le vilain mot ne glissera donc qu’une fois sous ses yeux.

20 mars

Premier refus d’éditeur pour mon recueil de poésie Un quelque chose du monde vrai. Je n’en conçois pas de blessure, étant de long temps accoutumé à ce genre de courrier. En revanche, j’hésite franchement sur la prochaine étape, à l’heure où je devrais renvoyer une nouvelle salve de manuscrits…

La crise sanitaire a bien paralysé le secteur. Je ne compte plus les maisons que j’apprécie dont les soumissions sont actuellement fermées ou dont l’agenda de publications est rempli pour deux ans. Dès lors, je me demande : dois-je viser le meilleur réseau de diffusion possible, en incluant des maisons françaises dans mes démarches & en me préparant à ce qu’elles durent une ou deux années, ou dois-je viser une publication locale & rapide, en concentrant mes démarches sur des maisons modestes &/ou associatives ?

C’est qu’aux yeux du poète, les vers d’inspiration personnelle vieillissent bien vite : je ne me trouve déjà plus dans l’état d’esprit qui a vu naitre ces textes. Je crains, si deux ans s’écoulent avant leur parution, d’avoir alors perdu jusqu’à l’envie de les voir publiés—& donc toute capacité à les promouvoir. Or aujourd’hui, il m’importe quand même beaucoup que ce petit livre voie le jour.

J’ai fait l’expérience récente du phénomène : je crois que Pour l’honneur de Patte-de-Bouc se vend encore moins bien que les épisodes précédents. Or je suis néanmoins heureux qu’il ait paru, même discrètement. Les livres finis pèsent lourd dans notre tête ; sitôt en librairie, leur charge se volatilise.

28 mars

J’ai désactivé mes comptes Twitter & Instagram. J’étais sur Twitter depuis aout 2011 ! Je ne me sens pas capable de tenir jusqu’au cap des 10 ans—& à quoi bon ? Tout le monde le sait, les agressions gratuites sont monnaie courante sur ce réseau ; c’est quelque chose dont j’ai souvent été témoin, mais ce n’est pas la raison de mon départ. Je ne fais pas dans la polémique, si bien que je n’ai personnellement jamais eu à me plaindre d’attaques. Quelques échanges tendus, tout au plus ; des broutilles.

La raison de mon départ provient de mes difficultés à nouer des relations en ligne. C’est le cas sur les réseaux de ce type, mais cela l’était déjà avant sur les forums. Je suis quelqu’un de réservé : je retweete beaucoup, évoque régulièrement mon actualité « publique » (entendons celle d’écrivain—aussi modeste soit-elle—& jadis mon travail en tant que scénariste & éditeur) mais ne dis pas grand-chose de ma vie privée. Les quelques liens que j’ai noués via ce réseau sont donc depuis longtemps distendus, & l’utilisation récente que j’ai pu en faire n’a abouti qu’à un très grand sentiment de solitude (malgré quelque 1 500 abonnés), sentiment dont je souhaite me prémunir.

Pourtant, Twitter a été important pour moi—ce n’est pas pour rien que j’y suis resté si longtemps et sans discontinuité, alors que je me suis déconnecté deux ans de Facebook durant mes études. C’était une source privilégiée d’informations : sur les actualités archéologique & écologique, sur celle des mouvements sociaux… (Je ne compte plus les littératures indépendantes & de l’imaginaire dans cette liste, car ces milieux sont devenus de plus en plus stériles au fil des années.) Il va me falloir compenser, d’autant que je ne compte pas lire davantage les grands médias, dont je trouve les pages d’accueil de plus en plus anxiogènes. Je crois que je vais plutôt me constituer une bonne liste de flux RSS réunissant des blogs, quelques médias spécialisés & des sites d’associations.

Une autre raison qui m’a longtemps empêché de couper ce cordon, c’est que j’ai un certain rapport affectif à Twitter. J’y ai vécu en direct nombre d’évènements importants &, si je me pose la question « où étais-je quand… », je visualise aussitôt les pseudos, les avatars de l’une ou l’un qui vivait un peu avec moi ces instants tragiques (je pense à la fusillade de la place Saint-Lambert, à l’attentat contre Charlie Hebdo, au Bataclan, aux attentats de Bruxelles, autant d’évènements dont j’ai trouvé des échos dans mon fil avant même que les médias ne lancent leurs directs). Seulement voilà, les circonstances faisant leur part, cela ne me fera pas de mal d’être un peu moins connecté. D’autant que je suivais un bon nombre de personnes très engagées : si j’accorde beaucoup de valeur à leurs opinions, qui m’ont nourri, je sature complètement de lire des expressions de colère, même les plus légitimes.

Enfin, je me rends compte que je me forçais surtout à maintenir une présence sur ces réseaux pour assurer la promotion de mes livres—& ce, sans avoir le moindre talent pour cette tâche. Les très mauvaises ventes de Pour l’honneur de Patte-de-Bouc me confortent dans l’idée que ce ne fait aucune différence : le champ littéraire est tellement saturé, la réclame si omniprésente, que tout cela est devenu inefficace. Prenant conscience de ce fait, je souhaite faire ma part de l’entreprise immense de dépollution qu’il convient de mener, & je quitte donc ces criées éreintantes.

29 mars

Choses lues :

  • Alfred Neumann, Le Diable (1926) : un livre acheté en brocante, sans trop savoir de quoi il retournait au juste. Il s’agit en fait d’un roman historique centré sur la figure d’Olivier Necker, un conseiller du roi Louis XI. Je mentirais en disant que ce fut une lecture aisée : elle fut plutôt longue, & j’ai trouvé certains passages fort compliqués (compliqués jusqu’à en devenir carrément obscur, mais la traduction depuis l’allemand ne doit pas aider). S’il comporte bien une dimension démoniaque, on est loin du type de récit dont je suis friand et que j’anticipais en me procurant cet ouvrage. Les thématiques abordées sont plutôt de l’ordre de la gouvernance, avec de longues réflexions sur l’amitié ou l’inimitié qu’un souverain devrait chercher à susciter. Le thème du double est également largement exploité, mais cela n’en fait pas pour autant un récit fantastique. Néanmoins, il s’agit apparemment d’un classique de la littérature allemande de l’époque ; je suis donc fort aise de l’avoir lu.
  • Anne Richter, Le Fantastique féminin. Un art sauvage (1984). La thèse principale de ce livre est synthétisée par la phrase suivante : « Les femmes semblent se mouvoir au sein du réalisme magique de façon plus spontanée et plus concrète que les hommes ; elles n’y réfléchissent pas, elles le réfléchissent, comme s’il s’agissait de leur élément naturel et pour ainsi dire quotidien. » (page 109) Sur ce propos général, je ne saurais guère émettre de jugement : je connais moi-même mal le fantastique féminin, raison pour laquelle j’ai voulu lire cet essai. Du reste, je me reconnais impressionné par l’érudition de Richter, qui cite quantité d’autrices contemporaines dont je n’avais jamais même entendu parler. Je suis néanmoins un peu gêné par l’impression que ce livre a été calibré pour faire l’éloge de Monique Watteau. Les pages qui lui sont consacrées sont quasi flagorneuses (page 80, en l’espace de six lignes, je lis : chaleur, douceur, grâces infinies ; l’extraordinaire vision de la vie qui est la sienne ; sa rêverie âpre et somptueuse… multipliés sur tout un chapitre, cela fait réellement beaucoup d’adjectifs). Je n’ai moi-même jamais rien lu de Watteau & ne saurais donc affirmer que ces louanges sont exagérées. En revanche, connaissant bien l’histoire de la littérature belge, je crois pouvoir dire qu’elle n’accorde pas aujourd’hui (à tort ou à raison) à cette autrice la place que cet ouvrage lui revendique. Dès lors, je n’ai pu m’empêcher de sourire en lisant, au sujet de George Sand, qu’elle aurait pu être « la Monique Watteau du XIXe siècle français » (page 55). D’aucuns trouveraient qu’on mélange là torchons & serviettes… Si j’ai un reproche à formuler envers ce livre, ce serait donc qu’il a manqué de chance dans ses prédictions & semble dès lors vieilli. Car, outre l’appréciation de Watteau, des propos antiféministes dans l’introduction (« Si leur volonté était légitime, leur démarche fut aberrante », pages 14-15) se sont aussi vu donner tort par l’histoire générale des idées.

Chose bue :

  • Batsquatch : une bière américaine (de la brasserie Rogue, en Oregon)—& une bonne surprise ! (Vu mes marottes, une bière dédiée à un cryptide partait d’emblée avec un avantage…) Elle est marketée comme une juicy, cloudy IPA, & c’est exactement cela. Une robe trouble (c’est une bière de blé et d’avoine), peu de mousse, ni guère d’effervescence ; en cela, elle évoque presque le jus de pomme non-filtré. Au nez : de l’amertume & des notes d’agrumes. Au palais : beaucoup de fraicheur, le houblon citronné prenant nettement le dessus. Le packaging de la cannette est un peu tapageur, mais tout à fait dans l’esprit craft beer. Ce n’est pas mon gout habituel, mais je l’ai appréciée.

& dans les oreilles :

  • Surtout de vieux favoris, que j’ai toujours grand plaisir à écouter : R.E.M., First Aid Kit, Djinn SaOUT
  • Une très belle découverte, réécoutée tous les jours ou presque : The Water, un duo de Johnny Flynn & Laura Marling.

2 réflexions sur « Journal #7 »

    1. Merci pour l’info ! De fait, cela semble très intéressant.
      Je serai au travail ces deux jours, mais j’essayerais bien de me connecter durant ma pause de midi pour assister aux communications sur Ray et Ghelderode. Je le note de suite à mon agenda !

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