Journal #12

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20 octobre

Ce dimanche, c’était le grand raploû (réunion solennelle annuelle) des Rèlîs Namurwès. En cette occasion, j’ai prêté serment &, de membre adhérent, suis devenu membre effectif de cette société royale qui réunit les littérateurs wallophones de la région namuroise.

Le rituel a quelque chose de cocasse : d’abord, le président jette un sachet de terre mêlée d’un peu de gravier (ainsi que de quelques grelots, pour le bruit) dans un tamis, en disant : « Ci qui passe, c’èst l’ fine fleûr, ci qui d’meûre, c’èst lès scrabîyes ! » (Ce qui passe, c’est la fine fleur, ce qui reste, ce sont les escarbilles.) Il s’agit d’une référence à la devise des Rèlis : « Wêre maîs bon ! » (Peu mais de qualité.)

Le serment en lui-même consiste en ces mots : « Dji djure d’èplèyî tote mi vîye à r’lèver l’ Walonîye ! » (Je jure de consacrer toute ma vie à relever la Wallonie.) Il se prête la main sur une peau de taupe, bien que nul ne sache plus guère ce que cela signifie.

Je suis très fier de mon admission dans cette société, qui marque une étape importante du parcours que j’ai débuté voici cinq ans, lorsque j’ai poussé pour la première fois la porte de l’école de wallon. Je reste bien maladroit dans ma maitrise de cette langue, mais des rencontres & des partages comme ceux vécus dimanche me poussent à persévérer. De toute manière, je ne pourrais plus faire marche arrière : j’ai juré.

1er novembre

Choses lues :

  • David Eddings, La Trilogie des joyaux (1989-1991) : une des séries phares de mon adolescence, que j’avais déjà lue deux ou trois fois, mais la dernière devait remonter à quasi dix ans. D’une part, j’ai été rassuré de retrouver des sensations de lecteur que j’avais pu croire définitivement perdues : aujourd’hui, je peine généralement à m’absorber des heures durant dans un livre, comme quand j’étais jeune ado, mais le vieux charme a opéré & j’ai tourné ces quelque 1 100 pages en l’espace de deux semaines. D’autre part, j’ai dû corriger l’impression que m’avaient laissé ces romans d’être bien écrits (ou bien traduits) : cette fois, impossible de passer à côté des innombrables répétitions &, avec le recul, je reconnais que les dialogues pleins de répartie—qui, à treize ans, me paraissaient si spirituels—se révèlent souvent balourds. Surtout, j’ai jeté un regard neuf sur la moralité de ces protagonistes souvent portés au meurtre. Certes, il n’était jamais dans le projet d’Eddings d’illustrer une quelconque lutte des classes mais, du fait que certains « gens du commun » sont admis dans la coterie des héros aristocrates, mon moi plus jeune avait prêté peu d’attention au nombre de personnages mineurs qui se font brutaliser ou tuer quasi gratuitement, juste parce qu’ils veulent remplir leur fonction de garde ou ne sont pas assez diligents pour fournir un renseignement. Guère étonnant que, jouant à Donjons & Dragons, j’étais moi-même si prompt à trucider les PNJ, avec de pareils exemples… Ce qui a assurément le plus mal vieilli, c’est la violence sexuelle. Toute la relation d’Émouchet & Ehlana, au fond, est malsaine au possible & confine au grooming. Puis, il y a le personnage de Kring, le chef sympa des cavaliers nomades, qui ne manque pas de se plaindre que, ayant rejoint la campagne des héros, il n’est plus libre de violer à sa guise. Sans parler de phrases anodines telle celle-ci, tirée du prologue de La Rose de saphir : « Il s’adonnait à des plaisanteries cruelles, à des petits larcins et, dès que la chose était sans danger, à une forme de séduction des jeunes bergères qui n’était louable que par son caractère direct. » Rien ne va, là-dedans. Comme quoi, il faut parfois faire tomber certaines idoles de jeunesse du piédestal où on les avait juchées…
  • Hellebore, n° 1 : « The Sacrifice Issue » (2019). J’étais impatient de découvrir ce magazine, dont le projet m’enthousiasmait beaucoup. Premier constat : la qualité graphique est excellente. Il est rare que des publications consacrées au folklore aient une identité visuelle aussi léchée. Ici, nous avons une publication entièrement en couleur & richement illustrée ; c’est à souligner. Second constat : j’avais surestimé le degré de spécialisation déployé par les articles. Soyons clairs : les études sont rigoureuses dans la manière dont elles cadrent leur sujet & citent leurs sources, mais elles sont plus généralistes que je l’avais cru initialement. L’une retrace l’histoire des théories interprétant les mégalithes comme des pierres de sacrifice, une autre traite de l’utilisation de composants animaux en magie ou en médecine populaire, une autre encore explore l’hypothèse que les hommes des tourbières soient des victimes de sacrifices… Même si la qualité est au rendez-vous, j’aurais préféré des articles plus situés, traitant d’une seule légende locale qui serait décrite & analysée en profondeur. Citons tout de même un texte qui m’a vivement plu (malheureusement le plus court du numéro) : « Re-enchantment is Resistance », de David Southwell, qui évoque l’importance d’adopter une posture antifasciste dans tout travail lié au folklore & à l’exploration d’une culture locale—une thèse à laquelle je souscris sans réserve. Je ne connais guère cet auteur, mais quelque chose dans sa notice biographique a particulièrement capté mon attention. Il s’agit d’un conseil que lui aurait donné l’écrivain J. G. Ballard & qu’il aurait fait sien : « Concentrate on place, nothing without a sense of it is ever any good. » Cette phrase trouve un écho favorable chez moi qui ai l’intuition, depuis que j’ai rencontré ce concept chez les écologistes profonds, que le « sens du lieu » importe en littérature (c’est ce que j’ai voulu démontrer dans mes commentaires de l’œuvre de Gevers). Enfin, je trouve que ce format d’une septantaine de pages organisées en suite d’articles thématiques se prête bien à la lecture en anglais, que je pratique finalement peu. Je me suis également procuré les deux numéros suivants, que je compte lire dans les semaines à venir.
  • Joris-Karl Huysmans, Gilles de Rais, la Magie en Poitou. Suivi de deux documents inédits (1899) : un achat compulsif dans ma bouquinerie préférée, où je cherchais tout autre chose. Il s’agit encore d’une plaquette des éditions Mille et une nuits, comme j’en ai lues beaucoup cette année. Cette fois-ci, c’était une déception, car ce texte s’est révélé un simple assemblage de passages du roman Là-bas, que j’avais déjà lu. Quant aux deux documents inédits, je les ai trouvés sans intérêt.

Chose vue :

  • Les Disparus de Saint-Agil, de Christian-Jaque (1938) : un film qui m’avait été recommandé pour son ambiance touchant au fantastique. Je l’ai apprécié & me réjouis de l’avoir découvert. J’ai particulièrement admiré la façon habile avec laquelle les personnages des professeurs sont introduits. Hormis celui joué par Erich von Stroheim—qui se démarque par son cache-nez, son chapeau, son accent—, ce sont des hommes d’à peu près le même âge & que peu de choses distinguent. Cependant, en l’espace de quelques plans, le spectateur est à même de les situer : il y a celui qui est insomniaque, celui qui boit, celui qui a peur de la guerre… Moi qui, dans mes fictions, me repose beaucoup sur des attributs physiques & crois utile de mettre en scène des borgnes ou des unijambistes, j’ai sans doute à apprendre de tels exemples.

& dans les oreilles :

  • J’ai beaucoup écouté Haim. Je me demande parfois qui d’elles ou de First Aid Kit se révélera avoir le plus gros impact sur la scène rock des décennies à venir. Puis, je m’en veux un peu de les comparer simplement parce que ce sont des groupes de sœurs (quoique ce n’est pas l’unique raison : il y a aussi les harmonies). En définitive, je ne crois pas qu’il soit utile de les départager. Haim, en tout cas, ne cesse de m’impressionner. Dans le dernier album, « Hallelujah » & « Gasoline » sont de véritables morceaux de bravoure.
  • Du punk ! D’une part, deux découvertes : Sleaford Mods & Amyl and the Sniffers. D’autre part, j’ai été avisé qu’un groupe fétiche de mes dix-sept ans avait téléversé son album sur YouTube. Il s’agit de State of Nature ; j’allais dans de petits festivals voir ce groupe qui, de mémoire, se revendiquait emo-hippie-core, ce qui ne voulait pas dire grand-chose. Je l’ai réécouté par nostalgie ; sa chanson « Je ne ressens plus rien » est celle qui a le mieux vieilli.
  • Puisque je recommence à parler de langue wallonne par ici, & puisqu’il vient d’être question de punk, je me dois de vous partager ma chanson préférée des Slugs (&, osons le dire, un petit chef-d’œuvre) : « Gilbert »

4 décembre

Choses lues :

  • Jean-Paul Raemdonck, Han (1972) : deuxième « prix Jean-Ray » (après celui de Bours) & premier Raemdonck que je lis. La partie introductive & son univers marin (claire influence de Ray, voire hommage presque trop appuyé) ne m’a parlé qu’à moitié. En revanche, j’ai beaucoup aimé le chapitre 10 (« Opéra ») avec son assemblée de noctambules—techniciens & veilleurs de nuit, voleurs de cadavres quand l’exigent les circonstances. Le personnage d’Eliézer, qui présente le narrateur à cette compagnie, m’a également plu. À vrai dire, c’est avant tout l’univers urbain de la deuxième moitié du roman qui correspond à mes gouts. Celle qui le conclut m’a paru plus faible, & je comprends le reproche d’obscurité qu’une partie de la critique a pu formuler. L’on reste en effet sur sa faim, même si je conçois bien que—dans la plus pure tradition de l’étrange—ce texte n’a pas vocation à être absolument intelligible. (Je tiens quand même à le souligner : pour un premier roman, c’est une franche réussite. Moi qui ai déjà amassé les entrées en littérature en demi-teinte, j’aurais tort de me faire mauvais critique.)
  • Maïk Vegor, Maïk et le Chateau sanglant (1974) : un roman « gore » malheureusement lu dans sa réédition parue chez SEF, qui est dépourvue des illustrations originales. J’étais intéressé par le pitch : une histoire de réanimation de cadavre dans un château écossais, avec un verni érotique. À ce premier intérêt s’ajoutait que l’auteur caché derrière ce pseudonyme serait Jacques Coutela, un occultiste un peu mystérieux, notamment de par les circonstances floues de son décès, qui pourraient indiquer aussi bien un meurtre-suicide qu’un suicide collectif l’impliquant lui, sa compagne & une autre membre de leur coven—leurs corps furent, parait-il, retrouvés parmi 21 chats. En définitive, ce roman m’a un peu déçu. Le gore n’est pas si franc (ce n’est pas pour me déplaire : je n’aime pas tellement cela), l’érotisme est voilé &—surtout—point n’est question de nécromancie ou de magie, mais d’une science médicale qui nous mène vers les berges de la science-fiction. J’aurais préféré que cette Maïk soit une magicienne, ainsi que je m’y attendais (& je me suis fait la réflexion que, en matière de mage noir alliant sadisme & plaisir sexuel, il y a des ébauches plus réussies chez les méchants de Mercedes Lackey, que j’ai découverts à l’adolescence). Toutefois, je ne tire pas déjà un trait sur l’œuvre romanesque supposée de Coutela : j’entends notamment me procurer le Mary Gold initiée à la magie qu’il aurait publié sous le pseudonyme de Marilyn Valojie.
  • Hellebore, n° 2 : « The Wild Gods Issue » (2020) : j’ai trouvé ce deuxième numéro moins généraliste & marginalement superficiel que ne l’était le premier, soit que j’avais revu mes attentes, soit que ses éditeurs ont bel & bien corrigé le tir—ou un mélange des deux ? La forme est toujours très belle, & le fond m’a paru plus riche. L’interview d’Alan Moore est évidemment un point d’orgue. J’ai aussi été vivement intéressé par la description de l’Order of Woodcraft Chivalry (que je ne connaissais pas) dans l’article intitulé « The Great Pan in Albion ». Je me passionne assez pour l’histoire & la philosophie de certains mouvements de jeunesse « naturiens » de la première moitié du XXe siècle. C’est un sujet trop peu connu, auquel j’ai consacré quelques recherches internet après l’avoir d’abord rencontré au détour d’un article de Bernard Charbonneau (« Le Sentiment de la nature, force révolutionnaire ») que j’ai lu l’an passé—ce numéro de Hellebore m’y a fait songer.

& dans les oreilles :

  • Des découvertes : Worries And Other Plants, un groupe indie abordé complètement par hasard, & Jeanne Cherhal, que je ne connaissais que pour son beau duo avec Lavilliers.
  • Des nouveautés : Inspirations de Woodentale, l’album de reprises folk qu’a récemment sorti une connaissance, & Amis venez à moi, le premier EP de Solstice (une agréable surprise, car je n’avais pas tellement aimé ses précédents singles).
  • Des valeurs sûres ; toujours les mêmes titres calmes que j’écoute pour travailler : Agnes Obel, Loreena McKennitt, Clannad, John Grant (l’album Queen of Denmark) & Taylor Swift (Folklore & Evermore).

8 décembre

Le weekend passé, j’ai écrit une nouvelle. Ce n’est pas grand-chose (à peine plus de 3 000 mots), mais cela reste le plus long écrit de fiction que je suis parvenu à produire depuis que j’ai achevé Pour l’honneur de Patte-de-Bouc, voici environ un an. Cet été, j’ai pourtant accumulé les notes en vue de suites. J’ai suffisamment de synopsis pour poursuivre la série un long moment, & néanmoins elle est au point mort.

Sans même aborder les questions éditoriales, ni tout ce qui se rapporte au « marché » de la littérature interactive, je vois deux raisons à cet arrêt.

La première est que, de plus en plus, je m’interroge sur certains choix posés dans les épisodes antérieurs. En particulier, je n’ai plus tellement envie de persister avec cet univers hyper masculin. Longtemps, pourtant, je disais : « Je ne sais pas écrire de bons personnages féminins, alors tant pis : mieux vaut aucun que des stéréotypes. » Je ne sais pas ce qui a changé mais, dans cette nouvelle, j’ai décrit une paire d’héroïnes, & cela a été tout seul. C’est absolument idiot à dire (même honteux), mais j’ai soudain découvert qu’il était possible de mettre en scène une femme sans préciser si elle est belle. Je n’ai pas dit un mot de leur physique—tout au plus qu’une porte des tatouages—mais, néanmoins, ce me semble des personnages entiers, avec une personnalité, des motivations, des attitudes. Rien que de très logique, en somme.

Pourtant, au long de ma série Mauvais Sorts, j’étais bien incapable de mettre en scène une femme sans sombrer dans le male gaze : les personnages de la Femme-Serpent (À la cour du roi des rats) & de la Hussarde verte sont simplement immondes, à cet égard, & je n’ai que très maladroitement corrigé le tir en introduisant ensuite Pippi, puis l’envoyée de la Sainte-Vehme. Quelle différence, hormis qu’elles sont plus âgées ? L’on reste dans la description trop minutieuse pour n’être pas suspecte.

Or, ce n’est pas la seule autocritique que je dois formuler. Quid des stéréotypes racistes dans les portraits du Malais, de Janin (caricature involontaire, car j’avais basé ce personnage sur le Maitre Gonin de La Main enchantée, mais caricature quand même), des personnages de voyageurs qui apparaissent dans À la cour du roi des rats & La Nuit du seum ? Quid du personnage d’Odon (que j’ai certes eu le bon sens de lâcher dès le tome 4) ? Peut-on considérer que la précarité & la maladie mentale sont de bons ressorts narratifs ? Quid de Gérard le Hagard : psychophobie, encore ? Quid de Patte-de-Bouc : validisme ? Sans oublier ces personnages d’alcooliques (Gérard, toujours), de gros fumeurs (Patte-de-Bouc)… Je ne crois pas que j’aie eu systématiquement tort de les créer, mais c’est à tout le moins du travail de fainéant. Sans mauvais jeu de mot, ce sont des béquilles ; il devrait être possible d’écrire de bons personnages sans trainer pareils chapelets de préjugés ou de lieux communs de roman noir.

Bien sûr, mon analyse est le reflet d’un contexte. Je n’aurais pas interrogé ces représentations de la même manière si, globalement, autour de moi, la culture n’était en train de changer & de se faire plus attentive à ces questions. D’aucuns jugeront que je réagis bien servilement ou que je m’offre peut-être en holocauste face à une ingérence de l’idéologie dans l’art. Que sais-je encore… En toute franchise, je ne crois pas que mes réflexions soient le fait d’une quelconque intimidation ou d’une pression sociale. Je n’ai pas l’impression de subir ce contexte. Simplement, j’ai toujours eu à cœur, dans mes écrits, de ne pas être un réactionnaire. Cela fait pour moi d’autant plus sens que je suis jeune : je ne voudrais pas que mes textes périment trop vite. C’est par exemple pour cela que j’écris selon l’orthographe rectifiée de 1990 ; il serait absurde que j’use de conventions antérieures à ma naissance & vouées à être de plus en plus vieilles. J’appréhende cette situation-ci de la même manière : je ne fuis pas devant une quelconque offensive—il n’est pas question d’avoir peur du changement—, j’observe simplement que la littérature présente des enjeux mouvants. Ce n’est pas faire de l’idéologie que de se remettre en question ; au contraire, le dogmatisme consisterait à prétendre ne rien changer. (Car notre époque n’est pas différente de toutes les époques antérieures, & toutes ont débouché sur du neuf. L’histoire dénie toute fixité, alors ne restons pas fixes. C’est une leçon que nous enseigne l’histoire littéraire.)

Bref, il n’est pas question ici de canceler quoi que ce soit. Simplement de réfléchir à de meilleures façons d’écrire, en phase avec notre temps & avec notre lectorat qui se transforme aussi chaque jour, de façon bien naturelle.

La seconde raison pour laquelle mes projets de livres-jeux sont à l’arrêt, c’est que je ne suis pas sûr d’avoir encore besoin de leurs mécaniques. En effet, j’ai commencé à en écrire car j’avais besoin que quelque chose force de l’action dans mes textes. Mais cette nécessité persiste-t-elle ?

J’ai repensé ces jours-ci à deux nouvelles que j’ai écrites à l’automne 2013 & qui sont emblématiques des difficultés rencontrées alors. Dans « Les Ficelles du métier » (parue dans Corbeau, hors-série n° 1), une sorcière rentre chez elle après sa journée de chasse au monstre & se déshabille pour prendre un bain. Manquant de place pour enfiler tous ses cristaux magiques sur un collier, elle les porte grâce à un shibari ; je consacre trois pages à décrire en détails cet astucieux équipement &, hormis que la baignoire se remplit, il ne se passe rien. Il n’y a de dénouement qu’au sens propre, pas au sens figuré. Dans « Bas les armes ! » (inédit—& heureusement), une loge (vous savez bien laquelle) organise une opération de rachat d’armes magiques, comme il en existe aux États-Unis pour limiter un peu le nombre d’armes à feu en circulation. Pendant quatre pages, un personnage d’expert passe donc en revue les artéfacts récoltés. Mais, à nouveau, il ne se passe rien.

Ce genre de texte a été formateur, car c’est ainsi que j’ai développé le lore sur lequel je m’appuie dans mes écrits des dernières années. C’étaient de bons brouillons mais, en guise de fictions, ils ne valent rien, tant ils s’empêtrent dans l’inventaire. C’est via le passage par le livre-jeu que j’ai commencé à raisonner en termes d’intrigue. Or, à présent, je me crois en mesure de dépasser ce stade : ma récente nouvelle suit une progression, elle présente des enjeux, etc. Le dénouement peut encore être travaillé mais, au moins, il existe. Ce n’est pas comme autrefois, quand je finissais quantité de textes par la pirouette « il/elle poussa un grand soupir ; demain était un autre jour & offrirait une nouvelle opportunité pour qu’il/elle fasse ses preuves » ! (Je n’exagère même pas : les deux dernières phrases des « Ficelles du métier » sont : « Ne dit-on pas “après l’effort, le réconfort” ? Quant au basilicoq, il ne perd rien pour attendre ! ») À cette époque, dans mes nouvelles, l’action était toujours dans le hors-texte, comme en coulisses. Rien de plus barbant & frustrant.

Dès lors, pour ces deux raisons, je ne sais pas si paraitra un jour un tome 6 des Mauvais Sorts. Peut-être vais-je plutôt continuer à piller les idées que je gardais sous le coude pour de prochaines aventures du « bizut » & écrire sur ces bases des nouvelles ou de courts romans moins ambitieux…

9 décembre

Je pense qu’il me faudrait ajouter un paragraphe à mes Directives pour un nouveau manifeste fantastique :

§6bis : La littérature impacte la vie. Comme la fantastiqueuse doit veiller à l’imaginaire politique de ses lectrices, il lui faut se garder de susciter ou d’entretenir le confusionnisme scientifique. Au long de leur histoire, les traditions magiques croisent le domaine paramédical. Or, le fantastique tel que je le conçois est ludique & doit divertir, mais ne peut fourvoyer. Explorer un fonds imaginaire pour l’invitation au rêve qu’il constitue est une chose ; entretenir des confusions propices à la pseudo-médecine & à l’esprit sectaire en est une autre ! L’autrice revêt une responsabilité à cet égard : la mise en scène de soins magiques est pertinente dans certains contextes, pas dans d’autres. Ce qui relève du trivial ou de l’extraordinaire s’y prête, mais tous les accidents intermédiaires appellent autrement à la prudence. On peut soulager le hoquet via élixir, la perte de connaissance induite par une possession se résout dans l’exorcisme, etc. En revanche, pour ce qui est des blessures & des maladies d’origine non surnaturelle, il ne faut pas miner l’autorité médicale, déjà mise à mal à l’époque contemporaine. Patte-de-Bouc le sorcier recommande l’iso-Betadine & le rappel tétanique (voir À la cour du roi des rats).

12 décembre

Je remarque que l’auteur Gauthier Wendling (alias Dagonides) a publié une longue critique de mon dernier livre sur La Taverne des Aventuriers & sur Rendez-vous au 1, les deux principaux forums francophones consacrés au livre dont vous êtes le héros. Cela me fait d’autant plus plaisir que cette parution est passée plutôt inaperçue.

Je n’ai pas vraiment envie de discuter son avis ; les quelques critiques qu’il émet sont honnêtes, & il a la gentillesse de pointer également des qualités. Son analyse se fait même assez fine par endroits. Ainsi, il relève que « le héros a l’air de devoir choisir entre lui [= le prêtre] et Patte-de-Bouc comme mentor » : c’est bien observé, car c’était en effet un angle que je poursuivais activement avant de le délaisser à partir du tome 4, lorsque l’arc narratif de la vengeance de Patte-de-Bouc a pris le gros de la place. Je ne pensais pas que l’idée se ressentait déjà dans le tome 2, auquel le personnage du Hibou (le fameux prêtre, pour celles & ceux qui ne liraient pas la série) n’a en fait été intégré qu’assez tard…

18 décembre

Mes velléités d’éditeur sont essentiellement derrière moi. Pour l’instant. N’empêche, je continue à rêvasser aux initiatives que j’aimerais mettre en place, aux moyens de fédérer un lectorat, de faire communauté… Une chose qui fait beaucoup tourner mon tambour à idées, ce sont les vieux livres Marabout Junior (1954-1971), en particulier leurs dernières pages consacrées à des quiz, à des informations géographiques sur tel décor que Bob Morane ou Doc Savage a exploré dans le roman… puis, bien sûr, aux bulletins & petites annonces du Club International des Chercheurs Marabout (« l’élite des jeunes d’aujourd’hui »).

J’aime particulièrement parcourir les annonces via lesquelles les adolescents du club se cherchent des correspondants (quand ils ne veulent pas plutôt échanger des timbres ou des bagues de cigare de leur collection). Ils listent alors des centres d’intérêt (le plus souvent, la conquête spatiale & les sciences dures) ou des langues qu’ils voudraient travailler, ainsi que l’âge—parfois aussi le genre—du correspondant souhaité. (Pensée émue pour tous ces garçons wallons qui ont exprimé le souhait de rencontrer une Japonaise de 14 à 16 ans intéressée par l’astrophysique. Ils durent être souvent déçus !)

Ce qui est particulièrement intéressant, c’est que ce genre d’annonce se payait non pas en argent liquide ou par chèques, mais via des bons spéciaux (il s’en trouvait un dans chaque livre de la collection). Les membres du club avaient de même la possibilité de se commander, par exemple, du papier à lettre à en-tête spéciale. N’est-ce pas là une idée merveilleuse ? On ne soupçonne guère la richesse que devaient représenter les échanges postaux, à l’ère pré-internet…

Bien sûr, les mœurs ont évolué, & je n’oserais plus proposer un tel service d’annonces (il faudrait de toute manière des ventes qui tutoient celles de Marabout, ce qui est aujourd’hui à peu près impossible). Je ne sais pas quelles précautions parviendraient à éviter des phénomènes de harcèlement, qu’ils soient le fait de personnes ayant reconnu un annonceur particulier ou de tiers malveillants plaçant une annonce indiquant l’adresse de quelqu’un à qui ils souhaitent nuire. L’éditeur ne peut quand même pas préconiser la location systématique de boites postales, ni se constituer en intermédiaire qui ferait suivre des enveloppes fermées !

Dès lors, l’idée qui m’est venue pour encourager la fidélité des lecteurs n’est pas un système d’annonces, mais l’offre suivante. Chaque numéro de la collection inclurait non seulement un bon, mais aussi des gardes couleurs à chaque fois différentes (les gardes couleurs sont les pages de papier à motif—souvent du papier dominoté—qui recouvrent à la fois les gardes blanches et les revers des plats du livre). J’imagine des motifs qui tiendraient à la fois de William Morris & d’un artiste comme Derek Quinlan. En appendice du texte figurerait une page indiquant à peu près ceci : « Vous souhaitez reproduire le motif de garde en papier peint pour tapisser votre chambre ? Renvoyez ce formulaire avec X bons pour recevoir un modèle taille réelle & toutes les instructions requises ».

Le motif serait en effet conçu pour pouvoir être agrandi & reproduit en linogravure sur du papier à tapisser vierge (cette vidéo de la chaine How To Renovate A Chateau montre un tel procédé). Le lecteur qui passerait commande via les bons qu’il a accumulés recevrait en contrepartie un modèle à la bonne taille (ou plusieurs, si l’impression nécessite le recours à plus d’une couleur, & donc à plus d’une plaque) ainsi que du papier carbone avec lequel reporter ce motif sur du lino. Le pli contiendrait également un tutoriel complet, les codes Pantone des couleurs à employer (voire plusieurs options de couleurs bien associées) & même un hashtag avec lequel partager des photos de ses pièces ainsi rafraichies. (On peut être sûr que des versions pirate de ces ressources se retrouveraient vite sur le web, mais ce ne serait pas si grave ; d’aucuns joueraient le jeu, c’est ce qui compte.)

Riche idée, n’est-ce pas ? Il n’y a pas si longtemps, je l’aurais jalousement gardée pour moi « dans l’espoir qu’un jour »… Toutefois, comme je l’écris en amorce de cette note, je ne me trouve plus guère animé par de telles ambitions. Je la couche donc dans ce journal—si quelqu’un veut s’en saisir, ma foi, grand bien lui fasse ! Mais vous l’aurez d’abord lue ici.

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