Journal #13

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26 décembre

Ces derniers jours, je me suis parfois amusé à regarder des compilations de TikTok goblincore [le portail anglophone de Wikipédia donne une bien meilleure définition de ce mouvement que je ne pourrais le faire]. Je pense que, si j’avais été adolescent en 2021, je me serais jeté corps & âme dans ce genre de contenu, & que j’aurais cherché moi-même à en produire.

En effet, à l’époque, je vouais un quasi-culte aux albums de Dubois & Hausman, j’appréciais aussi Jean-Baptiste Monge & Loisel, portais des T-shirts floqués du logo du groupe Korriganed… Puis, il y avait le jeu de rôle : dans mes premières parties de Donjons et Dragons, je jouais des gnomes & des gobelins ; dès avant, je l’avais déjà fait sur des forums de roleplay (j’ai principalement fréquenté le forum Hundred Legacy, puis Legacy Of A World, qu’animait notamment la bédéiste Vyrhelle) &, durant une dizaine d’années, j’ai été un utilisateur du jeu en ligne MountyHall, où l’on incarnait un troll.

Moi aussi, je ramassais des crânes d’animaux en forêt, que je faisais blanchir à l’eau de Javel dans la buanderie. Avec un copain du village, moi aussi, j’ai expérimenté des teintures naturelles à base d’écorces & de pelures d’ognons… Nul doute alors que, si les audaces vestimentaires avaient été socialement mieux perçues (j’ai l’impression que c’est le cas aujourd’hui) & que j’avais pu aisément partager des images de décoration intérieure ou d’accessoires bricolés, je n’aurais pas été en reste de la tendance.

La trace la plus tangible de ce gout prononcé que j’avais alors, c’est sans doute le travail de fin d’études que j’ai réalisé en rhétorique. Son titre ? Trolls, farfadets et korrigans, entre folklore et croyances d’autrefois. (Mauvais titre, j’en conviens : je me répète sans poser correctement mon champ de recherche.) N’empêche, j’avais fait cela sérieusement—c’est même en cette occasion que j’ai lu pour la première fois des ethnologues : Lévi-Strauss & Jean-Yves Loude, qui avait répondu avec beaucoup de gentillesse aux questions que je lui avais adressées par courriel. Ce travail un peu farfelu m’avait valu la note de 83/100.

Bref. Il est amusant de relever que, le dépaysement & la connivence que je recherchais ado via des lectures, des forums & des jeux en ligne, mes cadets les trouvent aujourd’hui via TikTok. Mieux que cela : ils ont fondé un style & un ensemble de codes autrement plus cohérents que ceux que j’ai pu connaitre à moindre échelle, dans des versions plus dispersées. Les réseaux sociaux ont beaucoup de torts, mais je crois que c’est là une de leurs qualités. En tout cas, je n’aurais garde de mépriser les contenus parfois immatures que l’on peut trouver sous l’étiquette goblincore : par-delà un fossé générationnel, je vois dans leurs créateurs des sortes de pairs.

2 janvier 2022

Une année supplémentaire s’est écoulée. Comme de coutume, c’est l’heure des bilans. Dans l’ensemble, le mien ne vous regarde pas ; il s’inscrit dans mon journal intime. Je peux toutefois coucher quelques lignes sur un aspect plutôt public de mon année 2021 : les lectures que j’ai réalisées.

L’année passée, j’ai finalement lu 74 livres. C’est près du triple de l’année précédente, un résultat que j’attribue notamment à mon départ des réseaux sociaux. (En parlant de ces infâmes réseaux : à chaque fois que je m’assieds pour écrire une note mentionnant un chiffre de cet ordre, je songe à tel ou tel homologue croisé sur Twitter, à d’autres écrivains/lecteurs/blogueurs qui n’aimaient pas les listes et voulaient le faire savoir : ce serait trivial de traiter la littérature comme un produit qu’on consomme, à la manière de ceux qui comptent leurs calories, ou élitiste de se faire mousser en valorisant le temps passé à lire, alors qu’on peut aussi bien dévorer de la théorie que du divertissement, & d’autant plus que, savez-vous, certains jeux vidéo ou certaines séries télé ne sont pas moins intelligents que certains livres. Et cétéra, et cétéra. Ad nauseam. Chaque fois, je me dis : « Qu’ils aillent au diable ! » Mais je ne dois pas penser assez fort car, aujourd’hui encore, leurs remarques viennent m’agacer. Alors, l’étape suivante, écrivons-le : qu’ils aillent au diable !)

Sur ces 74 livres lus en 2021, j’en dénombre 18 écrits par des femmes. Peut mieux faire. (Gare aux erreurs dans le compte : il faut songer que Louis Derthal est une femme, mais Maïk Vegor un homme. Quant à Mes plus belles histoires, je considère que leur véritable plume est davantage Paulette Nandrin que Guy Lemaire.) Neuf sont signés par des collectifs &, parmi ceux-ci, six sont des numéros de périodiques (je compte les revues lorsque je les lis d’une couverture à l’autre, à la manière d’une anthologie). Je dénombre 43 fictions & 28 ouvrages de non-fiction (essais, journaux, entretiens), je n’ai exceptionnellement lu que deux petits recueils de poésie (Au confinement des mondes de Roland Devresse & Amour noir d’ Aurélien Dony) & je ne sais où classer l’Ultimatum de Pessoa.

L’auteur que j’ai le plus lu est un ex-aequo (Henri Vernes & David Eddings : cinq titres chacun). Mon livre préféré de l’année est Le Hussard sur le toit ; c’est aussi l’un des plus longs, probablement avec La Belgique fantastique avant et après Jean Ray, l’importante somme réunie par Jean-Baptiste Baronian.

2021 est une année où ma pile à lire aura bien diminué, notamment car j’ai lu certains classiques qui attendaient depuis mes études : La Métamorphose, Les Mains sales… C’est même une année où, in fine, ma bibliothèque a rapetissé plutôt qu’elle ne s’est agrandie, car j’ai acheté peu de livres, ainsi que revendu ou mis en boites à don certains que je ne comptais pas relire. C’est enfin une année qui me servira de nouvel étalon pour l’avenir, que j’espère aussi riche en découvertes.

Je vous souhaite une année 2022 sous le signe des plaisirs simples, loin de l’emprise des machines qui se nourrissent de notre attention & affranchie des injonctions d’autrui.

3 janvier

La semaine dernière a paru le dossier 138 de Couples et Familles, intitulé Mon enfant est différent. Il contient le dernier article que j’aurai publié en 2021 : un entretien avec Luc Boland intitulé « L’enfant différent, encore sous-représenté ». C’est également moi qui ai rédigé l’introduction et la conclusion de ce dossier—un exercice que j’ai réitéré, car j’ai aussi été chargé d’écrire la conclusion d’un dossier hors-série élaboré par Michel Berhin : Éduquer et vivre, s’aimer, à l’heure des applis TikTok et autre Tinder (Un détail à relever : cette dernière conclusion est rédigée en écriture inclusive & utilise le point médian—c’est la première fois que je publie un texte de cette facture.) Enfin, il me faut mentionner une page que j’ai signée dans le journal Dimanche, voici déjà quelques temps ; c’était dans le numéro 38 de cette année (31 octobre) & mon article s’intitulait « Veiller à des relations harmonieuses ».

Tant que j’évoque ma bibliographie, disons aussi un mot de ce journal que j’ai tenu avec une certaine assiduité. En procédant au dépôt annuel de mes œuvres auprès de la Scam (qui accepte désormais le référencement de textes publiés sur des sites personnels), je me suis rendu compte que ces notes accumulées constituent une certaine masse : plus de 28 000 mots, soit 42 pages en corps douze. Je n’aurais pas imaginé un tel total.

Il faut dire que je les rédige sur TextEdit, qui ne fonctionne pas selon un formatage en pages & n’a pas de compteur de mots visible. Même la largeur de ma fenêtre varie d’un fichier à l’autre. Dès lors, ne me fixant pas de taille prédéterminée, seules deux choses peuvent me décider à publier une édition de ce journal : le sentiment qu’un délai trop long s’est écoulé depuis la dernière ou la taille de mon fichier, lorsque je m’avise qu’elle dépasse désormais celle des précédentes éditions conservées dans le même dossier. (J’aime mesurer un texte en octets : le wikipédien en moi y trouve ses marques.) Ainsi, à force de légers dépassements, la taille de mes billets a augmenté au long de l’année : « Journal #4 » faisait 14 Ko mais, par incrémentation progressive, l’on est monté jusqu’à 40 Ko pour « Journal #11 ». Il s’agit à présent de renverser la vapeur…

6 janvier

Choses lues :

  • Franz Hellens, Cet âge qu’on dit grand (1970) : un livre acheté en bouquinerie, en partie par méprise. Bien sûr, j’apprécie Hellens et suis toujours curieux d’explorer son œuvre, mais je m’étais aussi basé sur le titre & avais imaginé une sorte de pamphlet antimoderne, qui m’aurait permis de mieux connaitre les sources artistiques & l’idéologie de ce fantastiqueur. Il n’en est rien : l’âge en question n’est pas l’après-guerre, mais… le grand âge, la vieillesse. Comme de juste, c’est un petit livre assez compliqué ; j’ai relu certains passages trois fois sans esquisser d’interprétation qui puisse dépasser le stade de l’hypothèse. Or, si l’obscurité est souvent la bienvenue dans un roman (certaines descriptions tarabiscotées de son En ville morte m’avaient absolument ravi), dans un essai, elle agace. Cette lecture m’a donc souvent frustré, d’autant que je l’ai menée en partie dans des trains, ce qui n’est pas non plus propice à la concentration. Sur le fond, je n’ai guère de commentaire à faire ; le sujet de la vieillesse ne m’intéresse pas encore trop. J’ai tout de même noté cet aparté bien tourné : « L’ironie est le parasite de l’humour ; l’arme du solitaire impuissant qui se veut, à lui seul, le monde ; car il sait qu’il se trompe. Son apparente révolte n’est que morsure dans l’inexistant. […] Au degré primitif, qui reste toujours le dernier, l’ironie est le comble de l’égocentrisme. Besoin de se persuader, par des mots, qu’on vit, qu’on existe, torture de l’intellectuel masochiste : “Je suis le cerveau le plus intelligent de mon siècle”, est le mot de ce vieillard de naissance qui ne cesse de tourner autour des saisons, comme l’iule s’enroule sur elle-même, sans en pénétrer aucune. » (pages 51-52)
  • Mercedes Lackey, La Trilogie des flèches (1987-1988) : une trilogie que j’avais partiellement découverte à l’adolescence ; je possédais les deux premiers tomes & les avais lus plus d’une fois. C’était donc en partie une relecture mais, pour La Chute de la flèche, c’était également une découverte (même si l’intrigue générale m’était déjà connue via Par le fer et la Trilogie des vents). J’ai eu beaucoup de plaisir à me replonger dans l’univers des hérauts de Valdemar, certes très manichéen mais auquel je persiste à trouver une certaine originalité. À vrai dire, je suis perpétuellement ébaudi que Lackey ne soit pas plus connue ; à certains égards, c’était une précurseuse, & nombre de thématiques qu’elle aborde devraient résonner pleinement avec l’actualité, ce qui devrait lui garantir un plein succès. Or, il n’en est rien. Lorsque j’étais actif sur Twitter, j’avais fait circuler un sondage qui m’avait démontré la méconnaissance que le public a de son œuvre, même lorsqu’il est amateur d’imaginaire. À l’heure où d’aucuns appellent au boycott de J.K. Rowling, je remarque qu’on recommande à la place Terry Pratchett, jugé plus progressiste, & grand est mon étonnement de ne jamais trouver cité, immédiatement après, le nom de Mercedes Lackey. Car, enfin, elle fait quand même preuve d’une certaine excellence en matière de représentations : plus d’héroïnes que de héros, pléthores de personnages gays—dont certains en couple d’un bout à l’autre d’une trilogie—, des trouples, des polyamoureux… j’ai même à l’esprit un personnage agenre, certes non-humain. Puis, il y a son attention pour les violences sexuelles, pour le domaine du care (avec notamment ses personnages de kestra’chern), une dimension antispéciste qui sous-tend toute la série, une trilogie à l’arrière-fond franchement écologiste (la Trilogie des tempêtes, dans laquelle des échos des anciennes guerres magiques constituent une métaphore du dérèglement climatique)… Certes, on trouve aussi des défauts : une forme de naïveté, certains décalques de technologies modernes mis à la sauce médiévale-fantastique, etc. Mais elle m’a apporté tant & tant : son système de magie est une source d’inspiration (les aptitudes propres aux apprentis, aux maitres & aux adeptes ; le système de magie tellurique exploité dans la Trilogie des vents—les nodes, la pierre-cœur—, système qui a influencé plusieurs scènes de mon livre-jeu La Hussarde verte) &, en lisant La Chute de la flèche, je me suis rendu compte à quel point, naïve ou pas, je suis en phase avec la morale dont elle dote ses hérauts. (Chap. IX : « Je pense que le Mal est une sorte de convoitise, une convoitise si puissante qu’elle ne peut rien voir de beau ou de rare sans le désirer. Et si elle ne peut pas avoir l’objet, elle préfère le détruire plutôt que le laisser à autrui. C’est une convoitise si intense que même la possession ne la calme pas. — Ainsi, le Bien serait l’opposé ? Une sorte d’antiégoïsme ? — En partie, oui. Le Mal ne crée rien, il copie ou détruit, parce qu’il est trop replié sur lui-même. Le Bien est une forme d’oubli total de soi. » C’est niais mais, au fond, je suis d’accord.) Bref, j’aime toujours Lackey & cette lecture me le confirme. Vraiment, je ne comprends pas qu’elle ne soit pas plus connue. Ce n’est même pas comme si ses livres étaient difficiles à trouver : quand j’étais ado, les éditions Pocket étaient en rayon à la librairie Molière à Charleroi, & je sais qu’elle a ensuite été rééditée chez Milady. Un mystère, décidément.
  • Aude Vidal, Égologie. Écologie, individualisme et course au bonheur (2017) : un petit livre dont j’ai d’abord envie de saluer la qualité matérielle. Il est imprimé en France, bien sûr, & sa couverture est sérigraphiée en deux couleurs—cela devient suffisamment rare pour être noté ! Il comporte aussi des illustrations intérieures. Sur le fond, j’ai trouvé la critique intelligente, & elle est étayée par pas moins de 71 notes. J’ai été heureux de retrouver, cité dès l’introduction (p. 15), un quatuor de penseurs auxquels j’accorde un grand crédit : Ellul, Charbonneau, Illich & Gorz. Les bases philosophiques de l’autrice semblent donc bien assurées, mais l’analyse qu’elle déploie est la sienne, & d’autant plus qu’elle concerne des aspects parmi les plus contemporains de l’écologie. Moi non plus, même empreint de bonnes intentions, je n’aime pas l’individualisme (on en revient à la citation de Lackey sur le mal), j’ai donc trouvé le propos de ce livre salutaire. Il est possible que j’en achète d’autres exemplaires pour les offrir—d’autant qu’à 4 euros, cette plaquette semble presque conçue à cet effet ! Notons enfin que c’est, je pense, la première fois que je lisais un livre écrit de bout en bout en inclusif & avec des points médians ; j’insiste sur le fait que cela n’a aucunement perturbé ou compliqué ma lecture, n’en déplaise aux grincheux.
  • Pierre Montmajour, Le Diable du Yorkshire (1943) : un livre que j’avais acheté au poids lors d’un déstockage de la Ressourcerie namuroise, il y a de cela deux déménagements. Je l’avais choisi pour son titre augurant une histoire fantastique & sans même pouvoir le feuilleter car, malgré qu’un nom soit inscrit sur la première de couverture (Stausor Fernand ?), il était entièrement non coupé. Je l’ai donc lu lame au poing ! Étrange, d’avoir la preuve qu’un livre imprimé voici 79 ans n’a jamais été lu ; je me demande combien de kilomètres il a pu parcourir—en sus des trajets que je lui ai fait subir de la ressourcerie au premier domicile, du premier au deuxième domicile & du deuxième au troisième—avant d’enfin être ouvert comme il se doit. Rien ne l’indiquait sur la couverture, mais il s’agit en fait d’un recueil de trois nouvelles. Celle éponyme n’a rien de fantastique, pas plus que la deuxième, intitulée « Calibre 7m/m » : il s’agit d’histoires de crimes déjoués ou résolus (je n’ose parler de récits policiers, car les personnages d’enquêteurs se voient accorder peu d’intérêt). La troisième en revanche (qui porte un titre vague : « Un étrange pays ») est une histoire de hantise assez intéressante. Elle m’a rappelé le style de Huysmans. On y trouve en effet des conversations entre le propriétaire, un docteur & un prêtre dont le ton m’évoque les rendez-vous de Durtal & Des Hermies chez les Carhaix, dans Là-bas, & la nouvelle comporte de surcroit une description méticuleuse de la médaille de saint Benoit, qui figure sur la page de titre d’En route & que Huysmans décrit lui-même dans une introduction. Le ton général (c’est le cas aussi dans « Calibre 7m/m » mais guère dans « Le Diable du Yorkshire ») est anti-matérialiste & baigne dans la culture catholique—rien d’étonnant, car ce livre fut édité dans la collection Durandal, que je suppose issue de la revue belge du même nom, revue qui défendait, contre la théorie de « l’art pour l’art » (& donc contre La Jeune Belgique, qui en était l’étendard à Bruxelles), la théorie de « l’art pour Dieu ». Notons enfin que ces trois nouvelles ne sont pas dotées de chutes mais simplement d’épilogues, ce qui leur donne un côté rétro somme toute appréciable.

& dans les oreilles :

  • Comme tout le monde, j’ai découvert Anna von Hausswolff suite à son passage involontaire dans l’actualité. J’ai écouté avec plaisir certains de ses titres comme « Funeral For My Future Children » & « The Mysterious Vanishing of Electra ». Cela a été l’occasion d’une conversation intéressante avec mon ami John : nous avons notamment évoqué Myrkur & il m’a fait découvrir Amenra, dont j’ai apprécié les passages de monologue en néerlandais.
  • Bien entendu, j’ai écouté les nouveaux titres de Fishbach ; je préfère « Téléportation » à « Masque d’or », mais trouve que l’un comme l’autre de ces singles sont réussis. Vivement la suite !

31 janvier

Le webzine Faunerie, fermé en 2020, n’est plus en ligne depuis quelques jours. J’avais été prévenu de la clôture du domaine & j’ai réalisé une sauvegarde de tous mes articles ; le total représente 160 pages en corps 12, certes généreusement illustrées. Ce n’est pas rien &, en reparcourant ces textes, je remarque qu’ils balisent nombre d’explorations révélées importantes dans mon horizon imaginaire & stylistique. J’avais écrit sur Jean Ray & Thomas Owen, sur Claude Seignolle, J.-K. Huysmans, Erckamm-Chatrian & Marie Gevers, sur Félicien Rops & Eugène Demolder, sur le sabbat & la messe noire… Rares sont ces sujets qui n’ont pas laissé une empreinte, d’une manière ou d’une autre, dans mes fictions. J’ai parfois aussi eu le plaisir de voir certains de mes articles relayés par des gens que j’admire, comme Michel Francard ou Éric Lysøe. Ces choses-là comptent.

Que faire de ces archives ? Je pourrais les republier sur ce site ou sur Medium, mais je ne crois pas que je le ferai. Tout cela est daté & me condamnerait, ou à la frustration, ou au retravail. Je crois plutôt que ce gros fichier restera dans mes archives personnelles, où il a rejoint une compilation du même genre : celle de toutes les « propagandes » que, vers mes 18 ans, j’avais rédigées pour le secteur « ésotérisme » de Parano.be (il y en a pour 155 pages). Même si ces articles ne reparaissent pas en l’état, ils reverront sûrement le jour sous de nouvelles moutures, dans d’autres formats… L’appel à textes pour le lancement du fanzine Sornettes a notamment capté mon attention ; peut-être est-ce déjà une occasion de revisiter certains sujets traités au long de ma collaboration avec les éditions du Faune.

2 février

Choses lues :

  • Mercedes Lackey, La Duologie de l’exilé (2002-2003) : les romans consacrés au personnage d’Alberich, que je n’avais jamais lus car ils n’étaient pas sortis dans la collection Pocket que j’achetais, adolescent. J’ai un avis contrasté sur ces lectures : L’Honneur de l’exilé m’a plu & m’a fait retrouver mes sensations passées—une impatience, le plaisir de voir les bons gagner—mais La Vaillance de l’exilé m’a ennuyé comme ne l’avait jamais fait un roman de Lackey. Je pense qu’il n’y avait pas suffisamment de matière pour en tirer un livre : de fait, les évènements sont peu ou prou ceux résumés en une page dans Les Flèches de la reine (y compris le dénouement, qui était donc révélé dans un livre paru seize ans plus tôt). Le reste n’est que du remplissage & adopte un rythme spécialement lent, si bien que le roman eût été bien meilleur avec cent pages de moins—la matière à couper saute aux yeux : je peux tolérer les longs passages sur l’industrie du verre, mais les chapitres où nos braves hérauts jouent, d’abord au hockey, puis au polo, doivent sauter ! (Décidément, ces décalques de la société moderne sont la pire manie de l’autrice.) Quant à l’histoire d’amour, elle est non seulement téléphonée—comme toujours chez Lackey—mais se développe à un rythme si lent que c’en est agaçant. Cette édile tout sauf excitante a quand même un mérite : elle met en scène des amants d’âge équivalent, ce qui n’est pas toujours le cas dans la série. Ajoutons à cela un changement de traductrice très perceptible d’un tome à l’autre (le second est bâclé, avec une syntaxe poussive & des passages à la limite du compréhensible) & vous comprendrez que, tout aficionado que je sois, ces deux tomes se retrouveront bas (le second bien en-dessous du premier) dans mon classement personnel.
  • François Mauriac, Le Nœud de vipères (1932) : un classique lu dans une vieille édition ayant appartenu à mon grand-oncle & portant toujours son nom en haut de la page de titre. C’était aussi une bonne surprise. De Mauriac, j’ai lu Le Sagouin lorsque j’étais adolescent & Genitrix voici quelques années ; ni l’un ni l’autre ne m’ont laissé de grands souvenirs, à peine quelques impressions de leur atmosphère étouffante. Or, j’ai aimé Le Nœud de vipères. J’y ai trouvé un humour un peu grinçant, que je ne me souviens pas avoir rencontré dans les deux autres romans, & j’ai répondu positivement à la proposition énoncée par l’auteur dans son préambule : celle de prendre le protagoniste en sympathie, tout antipathique qu’il puisse être. De fait, j’ai trouvé sa caractérisation intéressante & n’ai guère eu de mal à comprendre—voire à partager—certaines de ses frustrations, certains de ses griefs. Un passage qui m’a particulièrement frappé est celui s’achevant par la phrase : « Envier des êtres que l’on méprise, il y a dans cette honteuse passion de quoi empoisonner toute une vie. » (éd. Calmann-Lévy, p. 29) Je crois que j’ai abordé cette lecture à un moment favorable, alors que, plus jeune, j’aurais été fermé à certains de ses thèmes (la religion & le salut, prégnants vers la fin du roman).

3 février

Suite des choses lues :

  • Luis Sepúlveda, L’Ombre de ce que nous avons été (2009). Je me souviens avoir acheté ce roman dans une bouquinerie de Montolieu. Ce devait être à l’été 2011 car, à l’intérieur, j’ai trouvé le flyer pour une pièce de théâtre universitaire que j’ai vue aux alentours des vacances de Pâques. En mai de cette année, une librairie de Namur avait invité Sepúlveda, & j’avais assisté à la rencontre qui s’était tenue dans notre Aula Maior. Je crois que c’est pour cette raison que j’ai acheté le livre. De l’auteur, j’avais lu un gros bout du Vieux qui lisait des romans d’amour, mais je ne crois pas l’avoir fini ; ce devait donc être la rencontre qui m’avait convaincu. Plus de dix ans pour y venir, enfin—combien de déménagements ? Cependant, le roman m’a bien plu, & à nouveau je l’ai sans doute lu au bon moment. Que savais-je des luttes sociales & de l’anarchisme, à 21 ans ? Je me disais royaliste, sans en savoir grand-chose non plus… Ce qui m’a un peu surpris avec ce roman, c’est que, loin du vague souvenir que je conserve du Vieux qui lisait des romans d’amour, il coche nombre de mes cases favorites, en littérature : un ambiance de polar, une ambiance de troquet, beaucoup de dialogues, des paragraphes explicatifs au premier bénéfice du lecteur, un côté désabusé, une dimension politique, des anti-héros, rien qui ne bouleverse la marche du monde ; du très particulier qui touche un peu à l’universel… Je ne conserve pas beaucoup de ces romans lus seulement après des années—ayant été si peu empressé, quelle est la chance que je les relise ? La plupart, je les revends aussitôt lus (je m’en féliciterai au prochain déménagement). Mais je vais garder celui-ci, pour le prêter ou pour l’offrir.
  • Tom Nisse, La Fin d’Ophélie (2021) : la dernière parution des éditions du Sapin. Une belle plaquette, comme les précédentes. De bon gout, avec un graphisme léché, des épigraphes, des photos en intercalaires de chaque partie… À vrai dire, que cette plaquette présente si bien, j’ai presque envie de lui en faire le reproche. Au premier regard, j’ai vu un thème qui m’a évoqué les préraphaélites & une longue suite de quatrains. Cela m’a plu & je m’en suis porté acquéreur sans trop réfléchir. Or, ce que je m’étais figuré comme du vers strict n’en est absolument pas : il s’agit de prose poétique agencée en quatrains, mais sans rime ni métrique. Si ces vers semblent si réguliers, c’est précisément parce que les renvois à la ligne répondent à une seule logique—visuelle : aligner des suites de mots de longueur égale, en centimètres, non en pieds. J’ai trouvé cette structure cassée, difficile à lire, &—si ce n’est l’esthétique—je ne sais trop quelle est sa plus-value. (Pour la défense de l’auteur, je ne suis pas familier de cette forme ; peut-être son public-cible la lit-il plus aisément.) En ce qui me concerne, le prologue & l’épilogue en prose m’ont paru mieux couler, & donc plus agréables. Quant au fond, je ne peux non plus me dire entièrement convaincu ; certes la poésie fait appel à des archétypes, mais j’ai trouvé ici les personnages manichéens & la morale convenue. Le ton m’a semblé un brin puéril en somme, & je crains que cette posture, s’ajoutant au peu d’égards pour la métrique, n’ait dispensé une certaine impression de maladresse. J’ai quand même un mot positif à écrire sur le « campement clandestin » mis en scène vers la fin du poème, qui constitue son tableau le plus réussi. Pour le reste, la forme parait être passée avant la substance. Dommage.

& dans les oreilles :

  • Je me suis fié au bon gout et aux recommandations de mes amis. J’ai donc pris le temps de découvrir la discographie de William Sheller (merci Greg) & le « Live in London » de Corey Taylor (merci John) ;
  • J’ai évidemment écouté à de nombreuses reprises les deux récents titres de Ghost (un groupe que j’avais découvert—tiens !—via Faunerie, bien avant qu’il ne devienne incontournable) ;
  • Ces derniers jours, j’ai surtout écouté Alvvays.

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