Journal #14

[Entrées plus anciennes : …2 ; 3 ; 4 ; 5 ; 6 ; 7 ; 8 ; 9 ; 10 ; 11 ; 12 ; 13]

5 février

Je ne sais pas exactement qui lit ce blog. Pas grand monde, d’après mes statistiques. J’écris cette note-ci dans l’éventualité que des auteurs avec lesquels j’ai échangé par le passé m’aient suivi jusqu’ici. Vous devriez lire le dernier billet de Jeff Vogel (le développeur de la série Avernum, à laquelle vous avez peut-être aussi joué, adolescent) : « There Are Too Many Video Games »

Son propos est entièrement transposable à la littérature indépendante.

11 février

Les médias ont rapporté hier que les droits d’exploitation des films & des jeux vidéo du Seigneur des anneaux & du Hobbit vont être mis en vente pour un montant estimé à 2 milliards de dollars. Je trouve cela dégoutant. « Oui mais, tu comprends, c’est la valeur que leur attribue le marché ; c’est proportionnel aux profits potentiels, c’est pour ça… » Maudit soit le marché ! Ces arguments, tous ceux de ce tonneau, je m’en fiche : que 130 ans après la naissance d’un auteur (49 ans après sa mort), les droits sur deux de ses œuvres soient évalués à un prix équivalent au PIB de la République centrafricaine, c’est aberrant. Que cette estimation livre de facto lesdits droits aux griffes des GAFAM—maudits soient-ils !—qui s’en serviront pour mieux asseoir encore leur monopole prédateur, c’est indécent.

Cela m’a fait réfléchir : moi qui suis auteur & qui jouis de modestes droits sur mes œuvres, quelle limite jugerais-je bonne, sachant qu’elle s’exercerait indifféremment, envers les petits comme envers les gros ? Pour moi, la première chose à faire serait de calculer l’entrée dans le domaine public non plus à partir du décès, mais à partir de la date de naissance. La limite des droits patrimoniaux, je la fixerais à un siècle—avec une seule dérogation dont bénéficieraient les auteurs centenaires.

Je suis auteur et meurs à quatre-vingt ans ? Mes ayant-droits jouiraient de droits patrimoniaux sur mon œuvre durant vingt ans encore. Je suis un auteur centenaire ? Que je meure à 101 ou à 112 ans, mon œuvre entrerait dans le domaine public au lendemain de mon décès. Mes enfants tireraient sans doute bénéfice de mon œuvre ; leurs enfants & petits-enfants, c’est improbable, hormis indirectement par l’héritage. Ce serait bien plus juste. (& ne me lancez pas sur l’héritage, qui demeure un mécanisme profondément inégalitaire & antisocial, à réformer d’urgence.)

Quant à la série Les Anneaux de Pouvoir que produit Amazon, j’ai déjà décidé que je ne la regarderai pas. Je refuse de contribuer, même de manière infime, à l’Empire du Mal de Jeff Bezos (maudit soit-il). Tolkien lui-même n’aurait pas voulu que nous soutenions cette entreprise, j’en suis convaincu.

19 février

J’ai reçu aujourd’hui un exemplaire de la première réimpression de mon livre-jeu Le Démon dans l’escalier suivi de À la cours du roi des rats, paru aux éditions Posidonia. Il s’agit d’un version identifiée par la mention V2.1 en page de copyright. (La première impression portait la mention V2.0 ; la V1 est l’édition Walrus—l’édition Aux 3D, parue après ma signature chez Posidonia, n’a pas été prise en compte.) Cette réimpression est également dotée d’un nouvel ISBN.

Certaines caractéristiques du livre ont effet changé. Il est moins épais, le papier étant plus fin. Celui-ci est également plus blanc, tandis que le précédent tendait vers le ton crème. Le contraste des illustrations est moindre, les culs-de-lampe sont imprimés en plus grand. Les mises en page ne coïncident pas, la V2.1 employant une police d’écriture différente, avec des empattements moins visibles. Enfin, cette version présente en introduction une « table de hasard » qui permet de réaliser les lancers de dés inclus dans Le Démon dans l’escalier en fermant les yeux & en touchant une case avec la pointe de son crayon.

Mais, ce qui m’intéresse le plus vis-à-vis de cette réimpression, c’est qu’elle annonce la distribution de ce livre en librairie. Souvenez-vous : son distributeur actuel (Novalis) est spécialisé dans le jeu de rôle & travaille essentiellement avec des boutiques de jeux de société. Ce premier circuit va donc être complété par un autre, dans lequel opère un distributeur littéraire. Je ne suis pas en mesure de vous fournir de date mais, si vous ne possédez pas encore ce livre, vous serez bientôt en mesure de l’acheter dans votre librairie préférée.

23 février

Ces jours-ci, j’ai envie de refaire de la linogravure. Peut-être précisément parce que je n’en ai pas le temps. Mais l’envie vient aussi de certains disques écoutés, dont les pochettes m’inspirent : Above de Mad Season, Lucifer Over London de Current 93… Ce sont là de bons exemples de ce qui m’intéresse, en illustration.

28 février

Hallelujah ! Il n’y a pas dix jours, je me demandais encore si un prochain album de Florence + the Machine était dans les tuyaux. Je me disais : « J’en reviens pas, cela fera bientôt deux ans qu’a débuté la pandémie & Florence Welch n’est pas encore venue nous sauver des temps moroses ! » Mais mon moteur de recherche n’indiquait rien.

Sans que je le sache, ma prière était en voie de s’exaucer : un nouveau titre est sorti le 23, dont je n’ai pas été avisé tout de suite. Il augure du très bon ! &, bien sûr, il a rythmé le reste de ma journée.

15 mars

Choses lues :

  • Gabriel García Márquez, De l’amour et autres démons (1994) : en dépit de ses qualités, j’ai du mal à passer outre le fait que ce roman met en scène l’histoire d’amour d’une enfant de douze ans & d’un homme trois fois plus âgé, & ce, sans la problématiser. Pour ce qui est des histoires de possession dans un décor de couvent, je préfère Les Enfants du sabbat de la Québécoise Anne Hébert (certes dans un registre franchement fantastique & non plus réaliste magique). Bref, ce n’était pas un mauvais moment de lecture, mais je doute qu’il sera mémorable ; j’ai déjà revendu mon exemplaire.
  • Mercedes Lackey, By the Sword (1991) : un roman que j’ai lu à de nombreuses reprises lorsque j’étais adolescent & que j’avais envie de redécouvrir dans sa version originale. Dès lors, il m’a semblé plus long que dans mon souvenir ! Je m’attaque souvent à des articles en anglais, mais guère à des livres complets. J’avais donc surestimé le rythme auquel j’allais lire celui-ci de bout en bout. En revanche, l’histoire me plait toujours autant, & cette relecture a confirmé une impression : elle a grandement influencé mon unique roman de fantasy (inédit).
  • Guillaume Lohest, Entre démocratie et populisme. 10 façons de jouer avec le feu : j’avais lu ce court essai lors de sa parution en 2019, mais l’actualité m’a donné envie d’y revenir. Il est décidément d’abord aisé : je l’avais lu dans le train, du temps où j’enseignais à Couvin ; je l’ai relu dans un lavomatic. Il m’est arrivé de fustiger les partisans acharnés de la nuance mais, dans un cas comme celui-ci, l’exercice auquel ils se plient prend toute sa valeur. Dans ce texte avant tout adressé aux acteurs de l’éducation populaire permanente, Lohest analyse déjà les ingérences russes dans notre espace médiatique & développe une critique pertinente de tous ceux à gauche qui, coincés dans une posture anti-impérialisme & focalisés sur les seuls enjeux géopolitiques, ont passivement soutenu ces manœuvres. Je me dis que, décidément, les personnes attentives au conflit syrien, comme Marie Peltier & lui, ont eu raison longtemps avant les autres.

19 mars

Soudaine réalisation : la scène du duel, dans mon livre-jeu Pour l’honneur de Patte-de-Bouc, a sans doute germé dans mon esprit dès 2005, lorsque j’ai découvert le clip de « Bittersweet » (Apocalyptica, avec Lauri Ylönen & Ville Valo). La table gravée, la bougie, la possession… tout est déjà là. Je me souviens qu’adolescent, j’étais obsédé par ces images. Il y a quelques vidéoclips qui m’ont ainsi profondément marqué par leur ambiance : « Du Riechst So Gut » de Rammstein, « I’ll See You In My Dreams » de Moonspell, qui intégrait des images d’un film d’horreur fantastique…

Au moment d’écrire cette scène, cela devait faire dix ans que j’avais visionné pour la dernière fois le clip de « Bittersweet » ; pourtant, je ne doute pas d’un lien direct. C’est amusant, comme on ne comprend ses influences qu’après coup. De la même manière, je m’étais rendu compte que ma première tentative de roman (rédigée l’été de mes vingt ans) devait son intrigue à un album du Scrameustache !

25 mars

J’ai relu ce soir l’analyse Pourquoi la non-violence ne semble plus parler aux jeunes ? que j’ai écrite il y a presque un an pour l’association Couples & Familles. Franchement, je demeure assez content de moi, d’autant que ce texte avait été écrit en réaction à l’actualité & sans guère de recul. C’est un format que j’appréciais pratiquer & avec lequel je renouerais volontiers, si j’en avais l’opportunité.

31 mars

Je parlais hier avec une collègue de la manière dont l’histoire littéraire belge est généralement appréhendée (tous deux, nous accordons peu de crédit au poncif du « pays du surréalisme », qui est au mieux réducteur, au pire malhonnête). Mais, pour mieux nommer le fil rouge qui traverse nos Lettres, nos avis divergent : elle parle de réalisme magique, moi d’un terreau où s’entremêlent le baroque & l’étrange.

Suite à cette conversation, j’ai réfléchi à ce qui m’ennuie dans son qualificatif de réalisme magique, & je crois avoir mis le doigt sur le problème : quand bien même le terme a été forgé en Allemagne & s’applique à un certain courant belge de la première moitié du XXe siècle et de l’immédiate après-guerre, j’ai des réticences à l’employer tant il est désormais associé à l’Amérique latine & donc lié à des enjeux propres à ce continent : le postcolonialisme & la dictature.

C’est quelque chose dont j’ai pris conscience via Twitter en 2017, lorsqu’une réflexion d’une utilisatrice portoricaine avait été relayée jusque dans mon fil. Elle écrivait notamment (en lettres capitales) : « It’s a reality postcolonial territories can understand. […] Everyone here knows where Macondo fucking is. » La seconde phrase en particulier m’avait frappé, & j’y repense régulièrement.

Je crois que, le réalisme magique étant étroitement associé à ces productions dans la conscience collective, il devient délicat d’utiliser ce terme à propos de nos propres littératures, dans son sens original & de façon détachée de ces enjeux ancrés dans des réalités vécues. C’est sans doute une raison pour laquelle, depuis quelques années, je lui préfère instinctivement le terme « étrange », qui me semble mieux convenir.

5 avril

J’ai reçu aujourd’hui un exemplaire du dossier 139 de Couples & Familles, centré sur le thème « familles & féminismes ». J’y signe un article consacré à la Casserole, un collectif autogéré de Namur. C’est mon premier texte écrit en français en 2022—& jusqu’ici le seul. (Mais un projet de nouvelle me titille ; dès lors, je rebondirai peut-être vite avec une fiction fantastique.)

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.