Journal #15

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14 avril

J’ai écrit une courte nouvelle, le weekend passé. Comme souvent, j’ai mis en scène une protagoniste déjà employée par ailleurs. Ce qui est plus inhabituel, c’est que j’ai soudain décidé de modifier une partie de son identité : l’actualité & mon projet d’intrigue s’y prêtant, je l’ai dotée d’origines russes.

Ce n’est pas exactement une pratique inédite chez moi. Par exemple, le personnage du Hibou a d’abord été un bibliothécaire puis un professeur d’université, avant de devenir le prêtre qui apparait dans mes livres-jeux (dans À la cour du roi des rats & La Hussarde verte). Je n’ai jamais rédigé une fiche de personnage, comme certains écrivains en dressent systématiquement. Toutefois, j’essaie de ne pas me montrer trop inconstant.

Je crois que la meilleure attitude à adopter vis-à-vis de ses personnages est celle décrite par Dan Harmon (le créateur de la série Community) lors de cette table ronde. Il utilise l’image du chat de Schrödinger : tant que ce n’est pas fixé, c’est possible. Virtuellement, tout existe à la fois—la question qu’on lui posait concernait l’âge du personnage d’Abed, & il répond : nous pourrions découvrir finalement qu’il a 47 ans. C’est la nécessité découlant de l’histoire qui fixe certaines caractéristiques du personnage…

J’ai procédé ainsi pour ma nouvelle, ce qui est bien commode. Cependant, cette tactique présente aussi un danger. (Danger que j’imagine d’autant plus grand à la télévision, puisque différents scénaristes se suivent & vont chacun modeler un peu le personnage—soit qu’ils veulent y imprimer leur marque, soit qu’ils en aient besoin pour soutenir leur intrigue.) Ce risque, c’est celui de tant intervenir que l’identité du protagoniste s’en trouve dispersée.

Le meilleur exemple de ce travers, c’est pour moi le personnage de Kate Beckett dans la série Castle : au fil des saisons & des besoins perçus par les scénaristes, on la découvre experte en mécanique automobile ou au jeu de poker, fan de space opéra kitch, capable de parler le russe, etc, etc. Bien sûr, il y a toujours une excellente justification : elle a vécu dans tel quartier, elle accompagnait son père lorsqu’elle était enfant… Reste que ce sont de grosses ficelles—d’autant qu’on ne mentionne plus ces talents par la suite.

Autre bon exemple, le personnage d’Annie Walker dans Covert Affairs : on apprend dans l’épisode pilote qu’elle parle six langues mais, au fil des saisons, elle en emploie tant & tant qu’on en perd le compte. Même chose pour le personnage de Mozzie dans White Collar : il passe du statut d’arnaqueur de rue à celui de deus ex machina ambulant, aussi bien capable de créer des diamants synthétiques que de contrefaire du whisky. Cela ne veut pas dire que ces séries soient mauvaises (leurs premières saisons, du moins, sont bonnes) mais l’on voit où peut mener la logique « plot-driven » de l’auteur-architecte.

J’ai toutefois un avantage, comparé aux concepteurs de séries télévisées : pour l’instant, j’écris des nouvelles. Alors, je peux me reposer sur le principe du chat de Schrödinger ; tant qu’un recueil n’est pas publié, il ne s’agit que de gammes, que d’essais. Ce n’est que le jour où j’arrêterai un sommaire en vue d’une édition cohérente en volume que je déciderai ce qui est canonique… & ce qui ne l’est pas.

18 avril

Ces derniers jours, j’ai lu deux Maigret (L’Ami d’enfance de Maigret & Maigret et le corps sans tête). Je me rends compte que, sans appartenir à un genre de l’imaginaire, ces romans sont conformes à un principe que j’ai énoncé dans mes Directives pour un nouveau manifeste fantastique, & qu’ils l’ont peut-être en partie inspiré. Il s’agit du rejet des enjeux globaux (§ 11).

C’est une constance dans les enquêtes de Maigret : quand bien même certaines constituent ce qu’on pourrait appeler des « high profile cases » & sont donc suivies par la presse, l’enjeu lié à leur résolution ne concerne jamais qu’une poignée de personnes. Le sort d’aucune nation ne dépend du travail du commissaire ; ce qui le motive est d’ailleurs plus souvent une obsession personnelle qu’un sentiment de justice ou de devoir. Je crois même me souvenir que, dans un cas où les enjeux auraient pu dépasser ce cadre restreint (Maigret, Lognon et les Gangsters), des circonstances* font que la justice ne peut triompher de manière pleine & entière.

* manque de preuve ? dispute liée à la juridiction ? je ne sais plus exactement…

Bref, dans les Maigret & chez Simenon en général, la résolution du mystère ne transforme pas l’état général des choses. C’est très bien ainsi. En littérature de l’imaginaire, un genre parent des récits de détectives—l’histoire de hantise—se caractérise aussi par un enjeu restreint : qu’une demeure soit débarrassée du spectre qui la hantait ne change pas grand-chose d’un point de vue « macro », puisque le trouble ne dépassait pas ce périmètre restreint (La Maison des sorcières d’Evangeline Walton en constitue un bon exemple). Sous l’influence de tropes issus de l’horreur cosmique, les détectives de l’étrange se sont cependant retrouvés face à des enjeux globaux, telles des menaces envers l’humanité entière. Or, comme je l’explique dans les Directives, je trouve cette idée usée—& elle l’est plus encore dans un fantastique qu’il convient d’appeler « initiatique », où l’enjeu global découle d’une prophétie ou de l’élection du protagoniste à quelque haute responsabilité.

Je me demande si ce travers ne provient pas en partie du cinéma. Il va de soi que ce médium efficace entre tous façonne nos imaginaires… Puisque j’évoquais les détectives de l’étrange, il me vient à l’esprit qu’il existe sur papier nombre d’aventures de John Constantine ou de Hellboy qui déploient des enjeux narratifs limités (pour le premier ce sont des affaires, pour le second des missions ; il ne s’agit pas d’appels à un devoir absolu, de quêtes personnelles revêtant une dimension internationale ou « sacrée »). Or, les longs-métrages qui mettent en scène ces deux personnages (quatre au total) recourent tous à un enjeu global : éviter l’apocalypse dans les films Hellboy (2004 & 2019) ou une guerre des mondes dans Les Légions d’or maudites ; empêcher la création d’un enfer sur terre dans Constantine.

Le cinéma** condense & montre tout au point d’orgue. Existe-t-il des films fantastiques qui évitent ce travers ? (Car je considère bel & bien cela comme un travers, même dans des films que j’aime beaucoup, comme L’Apprenti sorcier de Jon Turteltaub.) Peut-être les films de Jean Rollin ? Certes, il me semble que ses vampires sont heureux·ses de régner sur un vieux manoir & ne conçoivent pas de plans de domination mondiale. Mais ce ne sont pas des films d’aventure. Stardust, alors ? En effet, il ne s’y joue qu’un trône & l’immortalité de trois sorcières ; le reste du monde (des mondes ?) n’est guère concerné par l’intrigue. Ce n’est pas un de mes films préférés pour rien (mais notons qu’on touche plus à la fantaisie qu’au fantastique).

** c’est vrai aussi pour la télévision : récemment, dans Les Nouvelles Aventures de Sabrina, une prophétie fait de la protagoniste la messagère des enfers, qui risque de ramener Satan sur Terre ; dans Les Irréguliers de Baker Street, une brèche menace d’entrainer l’absorption du monde des vivants dans le monde des morts (mais l’une des héroïnes a un don rare susceptible de changer la donne). Toujours ces mêmes ressorts… (N.B. : ces deux séries m’ont lassé après quelques épisodes. Il reste possible que, au-delà du point où je les ai désertées, elles retournent ces éléments d’une manière surprenante—je leur laisse le bénéfice du doute.)

Chaque fois que je réfléchis à ce qui constituerait un excellent film de « noir surnaturel » (puisque c’est le genre qui me plait le plus & celui que j’exploite dans mes fictions), je me dis qu’il suffirait de prendre Bons Baisers de Bruges & de remplacer les flingues par des baguettes magiques. Il y a déjà une organisation secrète & une ambiance onirique, des éléments sordides… Cela fonctionnerait parfaitement. Dès lors, de cet exercice de transposition, je peux retirer une règle pour l’écriture : dans un récit mesuré, l’intrigue & les enjeux sont liés à des conflits personnels (que ce soit des conflits de personnes ou des conflits intérieurs ; ou les deux, comme dans Bons Baisers de Bruges). Ce qui a trait au fantastique amène de la couleur, de l’épaisseur, mais ne constitue pas une assise du récit.

Cette conception explique peut-être que, même étant porté surtout vers les genres de l’imaginaire, je me sente plus inspiré après avoir lu un Maigret que lorsque je visionne un blockbuster d’inspiration fantastique.

19 avril

Idée : éditer une anthologie titrée & sous-titrée de la façon suivante :

CONTES NOIRS DE LA ZIGGOURAT
Les fantastiqueur·ses de la génération Z (*)

* je veux bien sûr parler des auteurs & autrices né·es après 1997.

Cette idée est gratuite ; sentez-vous libre de me la voler & de la concrétiser.

21 avril

J’ai visionné quelques extraits du cours sur la mise en récit qu’Alan Moore a enregistré pour la BBC. Premier constat : quel charisme & quel grain de voix ! Ce bonhomme pourrait lire un discours de Macron & rester captivant…

Mais bref. Deux capsules on surtout attiré mon attention.

La première est intitulée « Read Terrible Books ». C’est un conseil que j’applique déjà depuis des années—ce n’est pas pour rien que, tout récemment encore, j’ai longuement rendu compte ici de ma lecture de Maïk et le Château sanglant. Le titre auquel j’ai d’abord songé en regardant la vidéo, c’est cependant Le Pantacle de l’ange déchu de Charles-Gustave Burg. Je crois qu’aucun autre livre n’a eu une telle influence sur moi, hormis évidemment les Harry Potter au sortir de l’enfance.

C’est un livre étrange, même assez énigmatique. Derrière le nom de plume se cacherait un certain Hubert Schneckenburger, qui n’a rien publié d’autre—ou alors sous d’autres pseudonymes jamais percés à jour. Quoi qu’il en soit, ce roman a grandement influencé ma manière de concevoir le fantastique & de l’écrire. Mes livres-jeux portent en particulier son empreinte.

Décrire minutieusement une ville réelle, presque rue par rue, de sorte qu’on pourrait suivre la trajectoire du héros sur un plan ; brouiller davantage les frontières de la réalité & de la fiction en introduisant des personnages réels (l’écrivain Claude Seignolle & d’autres que je devine mais que je n’ai su reconnaitre)… En somme, c’est toute une manière moderne de traiter le roman occulte ; une manière que je n’ai jamais trouvée ailleurs dans ces proportions.

Ce livre est très imparfait, cependant. Son intrigue rebuterait quiconque se pique de dramaturgie : les enjeux sont posés mais n’impliquent guère de tension ; les personnages ont tous des doubles & peinent à trouver leur propre identité, donc à susciter la sympathie ; les fils narratifs s’entremêlent de manière chaotique ; de longs passages font figure de parenthèses, détaillant certains concepts occultes sans faire avancer le récit… (Je commente de mémoire, car je ne l’ai jamais relu ; mes impressions me paraissent trop précieuses pour réécrire par-dessus.) Bref, c’est un livre absolument inspirant, & qui n’est pas proprement mauvais ! —Ce serait lui faire un méchant procès que de le dire.— Je le cite car sa lecture rejoint le type d’expérience utile que décrit Alan Moore.

& la seconde capsule qui a attiré mon attention est celle intitulée « Create An Imaginary World With Texture ». Là, j’ai immédiatement songé à Thomas Owen, & même à un passage que j’ai déjà cité ici (dans une note du 2 octobre 2021) : « Le robinet donnait sa goutte. Il y avait trois vieilles allumettes gonflées d’eau, côte à côte, sur les trous de l’évier » Peut-on imaginer mieux faire, en matière de texture ?

22 avril

J’ai vu ce soir, au Festival Courants d’airs (le festival du Conservatoire royal de Bruxelles) : Cathédrale des cochons, de Jean D’Amérique, une pièce mise en scène par Aurélien Dony & interprétée par Marie Cavalier-Bazan, Benjamin Frédéric, Jean-Baptiste Léonard & Dominique Tack. Plus une performance qu’une pièce, c’était un monologue interprété tour à tour par trois comédiens qui l’incarnaient à la manière de trois tableaux ; monologue conclu ensuite par un genre de cri polyphonique.

Le premier tableau m’a évoqué le spoken word d’Alain Damasio ; j’ai trouvé au second des accents à la Thiéfaine ; le troisième m’a paru original & combatif, rythmé qu’il était par le violoncelle & par ce que j’ai supposé être un saxophone soprano. De toute manière, mes comparaisons sont bancales—je ne devrais pas chercher à commenter une œuvre ancrée en Haïti en la comparant à telle ou telle voix d’artiste blanc. C’est ma faute, je manque de références.

Bref, c’était bien. J’ai trouvé cela très neuf : je ne crois pas que, il y a cinq ou six ans encore, il m’aurait été donné d’entendre un tel texte…

Ensuite, je suis allé boire des Rodenbach Grand Cru au comptoir de l’Imaige Nostre-Dame, qui vient d’être repris. Quel plaisir de se poser sur un tabouret & de papoter avec les nouveaux gérants, dans cet estaminet centenaire que fréquenta tout le Groupe du Lundi—groupe auquel participèrent certains de mes écrivains favoris : Franz Hellens, Marie Gevers, Michel de Ghelderode… Il faudrait y réorganiser des rencontres littéraires !

27 avril

Exercice de ce soir : consigner un bref instantané de mes gouts musicaux.

  • Le grand classique que je redécouvre : Aphrodite’s Child, « The Four Horsemen »
  • La dernière « grosse claque » : Deltron 3030, « 3030 »
  • Les albums qui accompagnent discrètement mon travail, sans jamais le brusquer : Lebanon Hanover, Tomb for Two ; She Past Away, Belirdi Gece ; Plastique Noir, Affects
  • La chanson que j’essaie d’apprendre par cœur : Rémi Decker & Marc Malempré, « J’a m’tabeur, mes clique et mes claque »
  • La chanson qui m’aide à me réveiller : The Damned, « Smash It Up »
  • La chanson qui me donne envie de danser : Ramones, « Pet Sematary »
  • La chanson qui me donne l’impression d’avoir seize ans : The Vandals, « My Girlfriend’s Dead »
  • La « scie » qui me reste des heures & des heures dans l’oreille : Weimar, « Im Wahnsinn gefangen »
  • Le plaisir coupable : Psycho Synner, « Love On The Grave »

1er mai

Je me suis toujours intéressé à la pop culture & au monde des pipoles. Je trouve cela très inspirant. Il y a huit ou neuf ans, j’avais participé au quatrième Tournoi des Nouvellistes avec un texte centré sur Miley Cyrus (« Les Neuf-Doigts » ; vous me direz ce que vous en pensez, je n’ai pas osé le relire) ; l’été dernier (dans une note du 28 juillet), je vous avouais mon envie de faire de Bam Margera le protagoniste d’une nouvelle fantastique… Ce n’est pas quelque chose qui m’est propre ; après tout, l’apparence de John Constantine était bien basée sur Sting.

Plus encore que des traits physiques, des looks, ce qui m’inspire, ce sont certaines extravagances que se permettent ces millionnaires. J’ai lu cette semaine que Megan Fox & Machine Gun Kelly boivent le sang l’un de l’autre (« for ritual purposes only »). Il y a quelques années, la nouvelle que Kesha avait réalisé un bustier & un diadème avec les dents de ses fans avait suscité chez moi un intérêt similaire. Là s’esquissent des passerelles vers la fiction, parce que ce qui touche au cérémonial est transposable dans un cadre plus fantastique. De là, sans doute, la postérité littéraire d’une figure comme Raspoutine. Est-ce que Jim Morrison est devenu le protagoniste d’aventures surnaturelles ? Je n’en serais pas surpris…

Une figure qui revêt un grand potentiel à cet égard, c’est Patrick Jumpen, l’inventeur du jumpstyle devenu prédicateur de rue. Il fait l’objet de quelques reportages que je trouve proprement fascinants. Ce n’est même pas qu’il ferait un personnage extraordinaire : il en est déjà un ! Mais bon… c’est délicat. Les moqueries à son adresse ne manquent déjà pas, sans parler de ses psychologues de comptoir. Peut-on exploiter le personnage sans en remettre une couche, sans participer à tout cela ? C’est le même scrupule, je pense, qui m’empêche d’écrire une histoire fantastique centrée sur Bam & d’autres membres de Jackass ; histoire dont j’ai pourtant établi le synopsis.

Je laisserai donc Jumpen en paix, mais je maintiens qu’il y a matière à écrire une histoire formidable sur des sorciers-gabbers qui s’affrontent en duel. Quelque chose à mi-chemin entre 8 Mile & Avatar, le dernier maitre de l’air ; une histoire dont le système de magie approcherait celui du Livre des Étoile, mais avec des « stadha » bien plus endiablées !

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