Journal #15

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14 avril

J’ai écrit une courte nouvelle, le weekend passé. Comme souvent, j’ai mis en scène une protagoniste déjà employée par ailleurs. Ce qui est plus inhabituel, c’est que j’ai soudain décidé de modifier une partie de son identité : l’actualité & mon projet d’intrigue s’y prêtant, je l’ai dotée d’origines russes.

Ce n’est pas exactement une pratique inédite chez moi. Par exemple, le personnage du Hibou a d’abord été un bibliothécaire puis un professeur d’université, avant de devenir le prêtre qui apparait dans mes livres-jeux (dans À la cour du roi des rats & La Hussarde verte). Je n’ai jamais rédigé une fiche de personnage, comme certains écrivains en dressent systématiquement. Toutefois, j’essaie de ne pas me montrer trop inconstant.

Je crois que la meilleure attitude à adopter vis-à-vis de ses personnages est celle décrite par Dan Harmon (le créateur de la série Community) lors de cette table ronde. Il utilise l’image du chat de Schrödinger : tant que ce n’est pas fixé, c’est possible. Virtuellement, tout existe à la fois—la question qu’on lui posait concernait l’âge du personnage d’Abed, & il répond : nous pourrions découvrir finalement qu’il a 47 ans. C’est la nécessité découlant de l’histoire qui fixe certaines caractéristiques du personnage…

J’ai procédé ainsi pour ma nouvelle, ce qui est bien commode. Cependant, cette tactique présente aussi un danger. (Danger que j’imagine d’autant plus grand à la télévision, puisque différents scénaristes se suivent & vont chacun modeler un peu le personnage—soit qu’ils veulent y imprimer leur marque, soit qu’ils en aient besoin pour soutenir leur intrigue.) Ce risque, c’est celui de tant intervenir que l’identité du protagoniste s’en trouve dispersée.

Le meilleur exemple de ce travers, c’est pour moi le personnage de Kate Beckett dans la série Castle : au fil des saisons & des besoins perçus par les scénaristes, on la découvre experte en mécanique automobile ou au jeu de poker, fan de space opéra kitch, capable de parler le russe, etc, etc. Bien sûr, il y a toujours une excellente justification : elle a vécu dans tel quartier, elle accompagnait son père lorsqu’elle était enfant… Reste que ce sont de grosses ficelles—d’autant qu’on ne mentionne plus ces talents par la suite.

Autre bon exemple, le personnage d’Annie Walker dans Covert Affairs : on apprend dans l’épisode pilote qu’elle parle six langues mais, au fil des saisons, elle en emploie tant & tant qu’on en perd le compte. Même chose pour le personnage de Mozzie dans White Collar : il passe du statut d’arnaqueur de rue à celui de deus ex machina ambulant, aussi bien capable de créer des diamants synthétiques que de contrefaire du whisky. Cela ne veut pas dire que ces séries soient mauvaises (leurs premières saisons, du moins, sont bonnes) mais l’on voit où peut mener la logique « plot-driven » de l’auteur-architecte.

J’ai toutefois un avantage, comparé aux concepteurs de séries télévisées : pour l’instant, j’écris des nouvelles. Alors, je peux me reposer sur le principe du chat de Schrödinger ; tant qu’un recueil n’est pas publié, il ne s’agit que de gammes, que d’essais. Ce n’est que le jour où j’arrêterai un sommaire en vue d’une édition cohérente en volume que je déciderai ce qui est canonique… & ce qui ne l’est pas.

18 avril

Ces derniers jours, j’ai lu deux Maigret (L’Ami d’enfance de Maigret & Maigret et le corps sans tête). Je me rends compte que, sans appartenir à un genre de l’imaginaire, ces romans sont conformes à un principe que j’ai énoncé dans mes Directives pour un nouveau manifeste fantastique, & qu’ils l’ont peut-être en partie inspiré. Il s’agit du rejet des enjeux globaux (§ 11).

C’est une constance dans les enquêtes de Maigret : quand bien même certaines constituent ce qu’on pourrait appeler des « high profile cases » & sont donc suivies par la presse, l’enjeu lié à leur résolution ne concerne jamais qu’une poignée de personnes. Le sort d’aucune nation ne dépend du travail du commissaire ; ce qui le motive est d’ailleurs plus souvent une obsession personnelle qu’un sentiment de justice ou de devoir. Je crois même me souvenir que, dans un cas où les enjeux auraient pu dépasser ce cadre restreint (Maigret, Lognon et les Gangsters), des circonstances* font que la justice ne peut triompher de manière pleine & entière.

* manque de preuve ? dispute liée à la juridiction ? je ne sais plus exactement…

Bref, dans les Maigret & chez Simenon en général, la résolution du mystère ne transforme pas l’état général des choses. C’est très bien ainsi. En littérature de l’imaginaire, un genre parent des récits de détectives—l’histoire de hantise—se caractérise aussi par un enjeu restreint : qu’une demeure soit débarrassée du spectre qui la hantait ne change pas grand-chose d’un point de vue « macro », puisque le trouble ne dépassait pas ce périmètre restreint (La Maison des sorcières d’Evangeline Walton en constitue un bon exemple). Sous l’influence de tropes issus de l’horreur cosmique, les détectives de l’étrange se sont cependant retrouvés face à des enjeux globaux, telles des menaces envers l’humanité entière. Or, comme je l’explique dans les Directives, je trouve cette idée usée—& elle l’est plus encore dans un fantastique qu’il convient d’appeler « initiatique », où l’enjeu global découle d’une prophétie ou de l’élection du protagoniste à quelque haute responsabilité.

Je me demande si ce travers ne provient pas en partie du cinéma. Il va de soi que ce médium efficace entre tous façonne nos imaginaires… Puisque j’évoquais les détectives de l’étrange, il me vient à l’esprit qu’il existe sur papier nombre d’aventures de John Constantine ou de Hellboy qui déploient des enjeux narratifs limités (pour le premier ce sont des affaires, pour le second des missions ; il ne s’agit pas d’appels à un devoir absolu, de quêtes personnelles revêtant une dimension internationale ou « sacrée »). Or, les longs-métrages qui mettent en scène ces deux personnages (quatre au total) recourent tous à un enjeu global : éviter l’apocalypse dans les films Hellboy (2004 & 2019) ou une guerre des mondes dans Les Légions d’or maudites ; empêcher la création d’un enfer sur terre dans Constantine.

Le cinéma** condense & montre tout au point d’orgue. Existe-t-il des films fantastiques qui évitent ce travers ? (Car je considère bel & bien cela comme un travers, même dans des films que j’aime beaucoup, comme L’Apprenti sorcier de Jon Turteltaub.) Peut-être les films de Jean Rollin ? Certes, il me semble que ses vampires sont heureux·ses de régner sur un vieux manoir & ne conçoivent pas de plans de domination mondiale. Mais ce ne sont pas des films d’aventure. Stardust, alors ? En effet, il ne s’y joue qu’un trône & l’immortalité de trois sorcières ; le reste du monde (des mondes ?) n’est guère concerné par l’intrigue. Ce n’est pas un de mes films préférés pour rien (mais notons qu’on touche plus à la fantaisie qu’au fantastique).

** c’est vrai aussi pour la télévision : récemment, dans Les Nouvelles Aventures de Sabrina, une prophétie fait de la protagoniste la messagère des enfers, qui risque de ramener Satan sur Terre ; dans Les Irréguliers de Baker Street, une brèche menace d’entrainer l’absorption du monde des vivants dans le monde des morts (mais l’une des héroïnes a un don rare susceptible de changer la donne). Toujours ces mêmes ressorts… (N.B. : ces deux séries m’ont lassé après quelques épisodes. Il reste possible que, au-delà du point où je les ai désertées, elles retournent ces éléments d’une manière surprenante—je leur laisse le bénéfice du doute.)

Chaque fois que je réfléchis à ce qui constituerait un excellent film de « noir surnaturel » (puisque c’est le genre qui me plait le plus & celui que j’exploite dans mes fictions), je me dis qu’il suffirait de prendre Bons Baisers de Bruges & de remplacer les flingues par des baguettes magiques. Il y a déjà une organisation secrète & une ambiance onirique, des éléments sordides… Cela fonctionnerait parfaitement. Dès lors, de cet exercice de transposition, je peux retirer une règle pour l’écriture : dans un récit mesuré, l’intrigue & les enjeux sont liés à des conflits personnels (que ce soit des conflits de personnes ou des conflits intérieurs ; ou les deux, comme dans Bons Baisers de Bruges). Ce qui a trait au fantastique amène de la couleur, de l’épaisseur, mais ne constitue pas une assise du récit.

Cette conception explique peut-être que, même étant porté surtout vers les genres de l’imaginaire, je me sente plus inspiré après avoir lu un Maigret que lorsque je visionne un blockbuster d’inspiration fantastique.

19 avril

Idée : éditer une anthologie titrée & sous-titrée de la façon suivante :

CONTES NOIRS DE LA ZIGGOURAT
Les fantastiqueur·ses de la génération Z (*)

* je veux bien sûr parler des auteurs & autrices né·es après 1997.

Cette idée est gratuite ; sentez-vous libre de me la voler & de la concrétiser.

21 avril

J’ai visionné quelques extraits du cours sur la mise en récit qu’Alan Moore a enregistré pour la BBC. Premier constat : quel charisme & quel grain de voix ! Ce bonhomme pourrait lire un discours de Macron & rester captivant…

Mais bref. Deux capsules on surtout attiré mon attention.

La première est intitulée « Read Terrible Books ». C’est un conseil que j’applique déjà depuis des années—ce n’est pas pour rien que, tout récemment encore, j’ai longuement rendu compte ici de ma lecture de Maïk et le Château sanglant. Le titre auquel j’ai d’abord songé en regardant la vidéo, c’est cependant Le Pantacle de l’ange déchu de Charles-Gustave Burg. Je crois qu’aucun autre livre n’a eu une telle influence sur moi, hormis évidemment les Harry Potter au sortir de l’enfance.

C’est un livre étrange, même assez énigmatique. Derrière le nom de plume se cacherait un certain Hubert Schneckenburger, qui n’a rien publié d’autre—ou alors sous d’autres pseudonymes jamais percés à jour. Quoi qu’il en soit, ce roman a grandement influencé ma manière de concevoir le fantastique & de l’écrire. Mes livres-jeux portent en particulier son empreinte.

Décrire minutieusement une ville réelle, presque rue par rue, de sorte qu’on pourrait suivre la trajectoire du héros sur un plan ; brouiller davantage les frontières de la réalité & de la fiction en introduisant des personnages réels (l’écrivain Claude Seignolle & d’autres que je devine mais que je n’ai su reconnaitre)… En somme, c’est toute une manière moderne de traiter le roman occulte ; une manière que je n’ai jamais trouvée ailleurs dans ces proportions.

Ce livre est très imparfait, cependant. Son intrigue rebuterait quiconque se pique de dramaturgie : les enjeux sont posés mais n’impliquent guère de tension ; les personnages ont tous des doubles & peinent à trouver leur propre identité, donc à susciter la sympathie ; les fils narratifs s’entremêlent de manière chaotique ; de longs passages font figure de parenthèses, détaillant certains concepts occultes sans faire avancer le récit… (Je commente de mémoire, car je ne l’ai jamais relu ; mes impressions me paraissent trop précieuses pour réécrire par-dessus.) Bref, c’est un livre absolument inspirant, & qui n’est pas proprement mauvais ! —Ce serait lui faire un méchant procès que de le dire.— Je le cite car sa lecture rejoint le type d’expérience utile que décrit Alan Moore.

& la seconde capsule qui a attiré mon attention est celle intitulée « Create An Imaginary World With Texture ». Là, j’ai immédiatement songé à Thomas Owen, & même à un passage que j’ai déjà cité ici (dans une note du 2 octobre 2021) : « Le robinet donnait sa goutte. Il y avait trois vieilles allumettes gonflées d’eau, côte à côte, sur les trous de l’évier » Peut-on imaginer mieux faire, en matière de texture ?

22 avril

J’ai vu ce soir, au Festival Courants d’airs (le festival du Conservatoire royal de Bruxelles) : Cathédrale des cochons, de Jean D’Amérique, une pièce mise en scène par Aurélien Dony & interprétée par Marie Cavalier-Bazan, Benjamin Frédéric, Jean-Baptiste Léonard & Dominique Tack. Plus une performance qu’une pièce, c’était un monologue interprété tour à tour par trois comédiens qui l’incarnaient à la manière de trois tableaux ; monologue conclu ensuite par un genre de cri polyphonique.

Le premier tableau m’a évoqué le spoken word d’Alain Damasio ; j’ai trouvé au second des accents à la Thiéfaine ; le troisième m’a paru original & combatif, rythmé qu’il était par le violoncelle & par ce que j’ai supposé être un saxophone soprano. De toute manière, mes comparaisons sont bancales—je ne devrais pas chercher à commenter une œuvre ancrée en Haïti en la comparant à telle ou telle voix d’artiste blanc. C’est ma faute, je manque de références.

Bref, c’était bien. J’ai trouvé cela très neuf : je ne crois pas que, il y a cinq ou six ans encore, il m’aurait été donné d’entendre un tel texte…

Ensuite, je suis allé boire des Rodenbach Grand Cru au comptoir de l’Imaige Nostre-Dame, qui vient d’être repris. Quel plaisir de se poser sur un tabouret & de papoter avec les nouveaux gérants, dans cet estaminet centenaire que fréquenta tout le Groupe du Lundi—groupe auquel participèrent certains de mes écrivains favoris : Franz Hellens, Marie Gevers, Michel de Ghelderode… Il faudrait y réorganiser des rencontres littéraires !

27 avril

Exercice de ce soir : consigner un bref instantané de mes gouts musicaux.

  • Le grand classique que je redécouvre : Aphrodite’s Child, « The Four Horsemen »
  • La dernière « grosse claque » : Deltron 3030, « 3030 »
  • Les albums qui accompagnent discrètement mon travail, sans jamais le brusquer : Lebanon Hanover, Tomb for Two ; She Past Away, Belirdi Gece ; Plastique Noir, Affects
  • La chanson que j’essaie d’apprendre par cœur : Rémi Decker & Marc Malempré, « J’a m’tabeur, mes clique et mes claque »
  • La chanson qui m’aide à me réveiller : The Damned, « Smash It Up »
  • La chanson qui me donne envie de danser : Ramones, « Pet Sematary »
  • La chanson qui me donne l’impression d’avoir seize ans : The Vandals, « My Girlfriend’s Dead »
  • La « scie » qui me reste des heures & des heures dans l’oreille : Weimar, « Im Wahnsinn gefangen »
  • Le plaisir coupable : Psycho Synner, « Love On The Grave »

1er mai

Je me suis toujours intéressé à la pop culture & au monde des pipoles. Je trouve cela très inspirant. Il y a huit ou neuf ans, j’avais participé au quatrième Tournoi des Nouvellistes avec un texte centré sur Miley Cyrus (« Les Neuf-Doigts » ; vous me direz ce que vous en pensez, je n’ai pas osé le relire) ; l’été dernier (dans une note du 28 juillet), je vous avouais mon envie de faire de Bam Margera le protagoniste d’une nouvelle fantastique… Ce n’est pas quelque chose qui m’est propre ; après tout, l’apparence de John Constantine était bien basée sur Sting.

Plus encore que des traits physiques, des looks, ce qui m’inspire, ce sont certaines extravagances que se permettent ces millionnaires. J’ai lu cette semaine que Megan Fox & Machine Gun Kelly boivent le sang l’un de l’autre (« for ritual purposes only »). Il y a quelques années, la nouvelle que Kesha avait réalisé un bustier & un diadème avec les dents de ses fans avait suscité chez moi un intérêt similaire. Là s’esquissent des passerelles vers la fiction, parce que ce qui touche au cérémonial est transposable dans un cadre plus fantastique. De là, sans doute, la postérité littéraire d’une figure comme Raspoutine. Est-ce que Jim Morrison est devenu le protagoniste d’aventures surnaturelles ? Je n’en serais pas surpris…

Une figure qui revêt un grand potentiel à cet égard, c’est Patrick Jumpen, l’inventeur du jumpstyle devenu prédicateur de rue. Il fait l’objet de quelques reportages que je trouve proprement fascinants. Ce n’est même pas qu’il ferait un personnage extraordinaire : il en est déjà un ! Mais bon… c’est délicat. Les moqueries à son adresse ne manquent déjà pas, sans parler de ses psychologues de comptoir. Peut-on exploiter le personnage sans en remettre une couche, sans participer à tout cela ? C’est le même scrupule, je pense, qui m’empêche d’écrire une histoire fantastique centrée sur Bam & d’autres membres de Jackass ; histoire dont j’ai pourtant établi le synopsis.

Je laisserai donc Jumpen en paix, mais je maintiens qu’il y a matière à écrire une histoire formidable sur des sorciers-gabbers qui s’affrontent en duel. Quelque chose à mi-chemin entre 8 Mile & Avatar, le dernier maitre de l’air ; une histoire dont le système de magie approcherait celui du Livre des Étoile, mais avec des « stadha » bien plus endiablées !

Journal #14

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5 février

Je ne sais pas exactement qui lit ce blog. Pas grand monde, d’après mes statistiques. J’écris cette note-ci dans l’éventualité que des auteurs avec lesquels j’ai échangé par le passé m’aient suivi jusqu’ici. Vous devriez lire le dernier billet de Jeff Vogel (le développeur de la série Avernum, à laquelle vous avez peut-être aussi joué, adolescent) : « There Are Too Many Video Games »

Son propos est entièrement transposable à la littérature indépendante.

11 février

Les médias ont rapporté hier que les droits d’exploitation des films & des jeux vidéo du Seigneur des anneaux & du Hobbit vont être mis en vente pour un montant estimé à 2 milliards de dollars. Je trouve cela dégoutant. « Oui mais, tu comprends, c’est la valeur que leur attribue le marché ; c’est proportionnel aux profits potentiels, c’est pour ça… » Maudit soit le marché ! Ces arguments, tous ceux de ce tonneau, je m’en fiche : que 130 ans après la naissance d’un auteur (49 ans après sa mort), les droits sur deux de ses œuvres soient évalués à un prix équivalent au PIB de la République centrafricaine, c’est aberrant. Que cette estimation livre de facto lesdits droits aux griffes des GAFAM—maudits soient-ils !—qui s’en serviront pour mieux asseoir encore leur monopole prédateur, c’est indécent.

Cela m’a fait réfléchir : moi qui suis auteur & qui jouis de modestes droits sur mes œuvres, quelle limite jugerais-je bonne, sachant qu’elle s’exercerait indifféremment, envers les petits comme envers les gros ? Pour moi, la première chose à faire serait de calculer l’entrée dans le domaine public non plus à partir du décès, mais à partir de la date de naissance. La limite des droits patrimoniaux, je la fixerais à un siècle—avec une seule dérogation dont bénéficieraient les auteurs centenaires.

Je suis auteur et meurs à quatre-vingt ans ? Mes ayant-droits jouiraient de droits patrimoniaux sur mon œuvre durant vingt ans encore. Je suis un auteur centenaire ? Que je meure à 101 ou à 112 ans, mon œuvre entrerait dans le domaine public au lendemain de mon décès. Mes enfants tireraient sans doute bénéfice de mon œuvre ; leurs enfants & petits-enfants, c’est improbable, hormis indirectement par l’héritage. Ce serait bien plus juste. (& ne me lancez pas sur l’héritage, qui demeure un mécanisme profondément inégalitaire & antisocial, à réformer d’urgence.)

Quant à la série Les Anneaux de Pouvoir que produit Amazon, j’ai déjà décidé que je ne la regarderai pas. Je refuse de contribuer, même de manière infime, à l’Empire du Mal de Jeff Bezos (maudit soit-il). Tolkien lui-même n’aurait pas voulu que nous soutenions cette entreprise, j’en suis convaincu.

19 février

J’ai reçu aujourd’hui un exemplaire de la première réimpression de mon livre-jeu Le Démon dans l’escalier suivi de À la cours du roi des rats, paru aux éditions Posidonia. Il s’agit d’un version identifiée par la mention V2.1 en page de copyright. (La première impression portait la mention V2.0 ; la V1 est l’édition Walrus—l’édition Aux 3D, parue après ma signature chez Posidonia, n’a pas été prise en compte.) Cette réimpression est également dotée d’un nouvel ISBN.

Certaines caractéristiques du livre ont effet changé. Il est moins épais, le papier étant plus fin. Celui-ci est également plus blanc, tandis que le précédent tendait vers le ton crème. Le contraste des illustrations est moindre, les culs-de-lampe sont imprimés en plus grand. Les mises en page ne coïncident pas, la V2.1 employant une police d’écriture différente, avec des empattements moins visibles. Enfin, cette version présente en introduction une « table de hasard » qui permet de réaliser les lancers de dés inclus dans Le Démon dans l’escalier en fermant les yeux & en touchant une case avec la pointe de son crayon.

Mais, ce qui m’intéresse le plus vis-à-vis de cette réimpression, c’est qu’elle annonce la distribution de ce livre en librairie. Souvenez-vous : son distributeur actuel (Novalis) est spécialisé dans le jeu de rôle & travaille essentiellement avec des boutiques de jeux de société. Ce premier circuit va donc être complété par un autre, dans lequel opère un distributeur littéraire. Je ne suis pas en mesure de vous fournir de date mais, si vous ne possédez pas encore ce livre, vous serez bientôt en mesure de l’acheter dans votre librairie préférée.

23 février

Ces jours-ci, j’ai envie de refaire de la linogravure. Peut-être précisément parce que je n’en ai pas le temps. Mais l’envie vient aussi de certains disques écoutés, dont les pochettes m’inspirent : Above de Mad Season, Lucifer Over London de Current 93… Ce sont là de bons exemples de ce qui m’intéresse, en illustration.

28 février

Hallelujah ! Il n’y a pas dix jours, je me demandais encore si un prochain album de Florence + the Machine était dans les tuyaux. Je me disais : « J’en reviens pas, cela fera bientôt deux ans qu’a débuté la pandémie & Florence Welch n’est pas encore venue nous sauver des temps moroses ! » Mais mon moteur de recherche n’indiquait rien.

Sans que je le sache, ma prière était en voie de s’exaucer : un nouveau titre est sorti le 23, dont je n’ai pas été avisé tout de suite. Il augure du très bon ! &, bien sûr, il a rythmé le reste de ma journée.

15 mars

Choses lues :

  • Gabriel García Márquez, De l’amour et autres démons (1994) : en dépit de ses qualités, j’ai du mal à passer outre le fait que ce roman met en scène l’histoire d’amour d’une enfant de douze ans & d’un homme trois fois plus âgé, & ce, sans la problématiser. Pour ce qui est des histoires de possession dans un décor de couvent, je préfère Les Enfants du sabbat de la Québécoise Anne Hébert (certes dans un registre franchement fantastique & non plus réaliste magique). Bref, ce n’était pas un mauvais moment de lecture, mais je doute qu’il sera mémorable ; j’ai déjà revendu mon exemplaire.
  • Mercedes Lackey, By the Sword (1991) : un roman que j’ai lu à de nombreuses reprises lorsque j’étais adolescent & que j’avais envie de redécouvrir dans sa version originale. Dès lors, il m’a semblé plus long que dans mon souvenir ! Je m’attaque souvent à des articles en anglais, mais guère à des livres complets. J’avais donc surestimé le rythme auquel j’allais lire celui-ci de bout en bout. En revanche, l’histoire me plait toujours autant, & cette relecture a confirmé une impression : elle a grandement influencé mon unique roman de fantasy (inédit).
  • Guillaume Lohest, Entre démocratie et populisme. 10 façons de jouer avec le feu : j’avais lu ce court essai lors de sa parution en 2019, mais l’actualité m’a donné envie d’y revenir. Il est décidément d’abord aisé : je l’avais lu dans le train, du temps où j’enseignais à Couvin ; je l’ai relu dans un lavomatic. Il m’est arrivé de fustiger les partisans acharnés de la nuance mais, dans un cas comme celui-ci, l’exercice auquel ils se plient prend toute sa valeur. Dans ce texte avant tout adressé aux acteurs de l’éducation populaire permanente, Lohest analyse déjà les ingérences russes dans notre espace médiatique & développe une critique pertinente de tous ceux à gauche qui, coincés dans une posture anti-impérialisme & focalisés sur les seuls enjeux géopolitiques, ont passivement soutenu ces manœuvres. Je me dis que, décidément, les personnes attentives au conflit syrien, comme Marie Peltier & lui, ont eu raison longtemps avant les autres.

19 mars

Soudaine réalisation : la scène du duel, dans mon livre-jeu Pour l’honneur de Patte-de-Bouc, a sans doute germé dans mon esprit dès 2005, lorsque j’ai découvert le clip de « Bittersweet » (Apocalyptica, avec Lauri Ylönen & Ville Valo). La table gravée, la bougie, la possession… tout est déjà là. Je me souviens qu’adolescent, j’étais obsédé par ces images. Il y a quelques vidéoclips qui m’ont ainsi profondément marqué par leur ambiance : « Du Riechst So Gut » de Rammstein, « I’ll See You In My Dreams » de Moonspell, qui intégrait des images d’un film d’horreur fantastique…

Au moment d’écrire cette scène, cela devait faire dix ans que j’avais visionné pour la dernière fois le clip de « Bittersweet » ; pourtant, je ne doute pas d’un lien direct. C’est amusant, comme on ne comprend ses influences qu’après coup. De la même manière, je m’étais rendu compte que ma première tentative de roman (rédigée l’été de mes vingt ans) devait son intrigue à un album du Scrameustache !

25 mars

J’ai relu ce soir l’analyse Pourquoi la non-violence ne semble plus parler aux jeunes ? que j’ai écrite il y a presque un an pour l’association Couples & Familles. Franchement, je demeure assez content de moi, d’autant que ce texte avait été écrit en réaction à l’actualité & sans guère de recul. C’est un format que j’appréciais pratiquer & avec lequel je renouerais volontiers, si j’en avais l’opportunité.

31 mars

Je parlais hier avec une collègue de la manière dont l’histoire littéraire belge est généralement appréhendée (tous deux, nous accordons peu de crédit au poncif du « pays du surréalisme », qui est au mieux réducteur, au pire malhonnête). Mais, pour mieux nommer le fil rouge qui traverse nos Lettres, nos avis divergent : elle parle de réalisme magique, moi d’un terreau où s’entremêlent le baroque & l’étrange.

Suite à cette conversation, j’ai réfléchi à ce qui m’ennuie dans son qualificatif de réalisme magique, & je crois avoir mis le doigt sur le problème : quand bien même le terme a été forgé en Allemagne & s’applique à un certain courant belge de la première moitié du XXe siècle et de l’immédiate après-guerre, j’ai des réticences à l’employer tant il est désormais associé à l’Amérique latine & donc lié à des enjeux propres à ce continent : le postcolonialisme & la dictature.

C’est quelque chose dont j’ai pris conscience via Twitter en 2017, lorsqu’une réflexion d’une utilisatrice portoricaine avait été relayée jusque dans mon fil. Elle écrivait notamment (en lettres capitales) : « It’s a reality postcolonial territories can understand. […] Everyone here knows where Macondo fucking is. » La seconde phrase en particulier m’avait frappé, & j’y repense régulièrement.

Je crois que, le réalisme magique étant étroitement associé à ces productions dans la conscience collective, il devient délicat d’utiliser ce terme à propos de nos propres littératures, dans son sens original & de façon détachée de ces enjeux ancrés dans des réalités vécues. C’est sans doute une raison pour laquelle, depuis quelques années, je lui préfère instinctivement le terme « étrange », qui me semble mieux convenir.

5 avril

J’ai reçu aujourd’hui un exemplaire du dossier 139 de Couples & Familles, centré sur le thème « familles & féminismes ». J’y signe un article consacré à la Casserole, un collectif autogéré de Namur. C’est mon premier texte écrit en français en 2022—& jusqu’ici le seul. (Mais un projet de nouvelle me titille ; dès lors, je rebondirai peut-être vite avec une fiction fantastique.)

Cayè #1

[Po l’ modéye francèsse (li « Journal »), raviser vêci]

5 di fèvri

Dji c’mince èto on cayè è walon. Dandjureû qu’ dji va fé branmint dès difautes, mins c’è-st-insi qu’on-z-aprind. Ça faît saquants-anéyes qui dj’a ataqué l’ôrtografîye walone : come vos l’ ploz veûy, ci n’èst nin auji.

Po l’ momint, dji saye di fé one miète di walon tot lès djous : dji lî, dji studîye dès mots, dji boute su l’ modéye walone di Wikipédia… Asteûre, dji va èto scrîre dins ç’ cayè-ci. Dji n’ sé nin co trop qwè…

13 di fèvri

Dj’a l’ dâr d’ sicrîre on djoû on roman è walon. One istwêre di macraîs, sins manque ! Ci s’reûve one ètape lojique : li dècôr d’ mès lîves-djeus, c’èst d’dja one vile di Walonîye, èt çola faît longtimps qu’ dji n’ so nin jin.né di m’ sièrvu d’ mots qu’on n’ saureûve trover dins l’ motî do francès-d’-France.

One ôte raîson d’ fé parète dès tècses è walon, ci s’reûve di p’lu siner cès lîves-là Julyin Noyé. Ci s’reûve pus auji insi, pace qui, dès Julien Noël, i gn’ènn’a d’dja dès masses, savoz ! Onk, c’è-st-on rilomé piyanisse ; on-ôte, i faît dès coûsses à vélo… I gn-a èto deûs scrîjeûs : onk qui scrîjeûve su lès aubsons èt on-ôte qui scrît su l’ jèyografîye dèl grande basse.

Mès tècses è francès sont tot machîs avou cès-afaîres-là, mins dji n’ saureûve lès siner ôtrumint, pace qui dj’ n’a pont d’ deûzyinme p’tit nom—dji n’ saureûve fé come Robert E. Howard, mètans. Dj’a tènawète sondjî qui m’ faureûve fé l’ grand nuk èt prinde li nom d’ famile da m’ feume, mins ci s’reûve co pus malauji, dj’ènn’a peû…

20 di fèvri

One novèle èmission qui dj’ riwaîte voltî, c’èst Choûtoz one miète, su Matélé. Cite samwin.ne-ci, li cia qu’èsteûve priyî, c’èsteûve Zavî Biernî (Xavier Bernier), mi soçon èmon lès Rèlîs Namurwès. Il èsteûve là po causer d’ tchansons, èt c’èst li èto qu’a musiqué one miète au mitan do programe, come ça s’ faît tofêr al tèlèvision.

« Dj’è va », li tchanson qu’il a tchantée, djè l’ conècheûve d’dja, pace qui dj’èsteûve là au tot prumî concêrt di s’ binde Loriot, al librîye Nwâr Croque-pouyes [Milan Noir] à Sint Serwaîs. C’èsteûve i gn-a saquants samwin.nes, al Sinte Nanèsse (li 21 di janvî).

Mi, dji trove qui c’èst vraîmint bin ç’ qu’i faît, li Zavî—èt totes lès-èmissions Choûtoz one miète valenut lès pwin.nes. Vos ploz choûter ç’tèlci vêci. Tant qu’al binde Loriot, il a d’dja on waîbe bin twartchî.

26 di fèvri

Audjoûrdu, dj’a faît mi deûs cintyinme candjemint su l’ Wikipédia walone. Po c’mincî, c’ èsteûve pêrcé malauji pace qu’i m’ faut scrîre è walon r’fondu. Ôrs´, mi, dj’a apris al sicrîre avou l’ sistinme Feller. Mins, à mèseure, ça va todi mia. Adon, cite samwin.ne-ci, dj’a yeû branmint do plaîji à bouter su l’èciclopédèye.

Lès candjemints qu’ dji faî, c’è-st-au pus sovint dès tchinis´, mins dj’a tot l’ minme sicrît saquants p’tits ârtikes : Tétras Lyre, Lès Bab’lutes, René Dardenne, Si vôy voltî, Lès Clokes, Le Guetteur wallon.

28 di fèvri

Quand dji scrî on bokèt è walon—minme saquants mots po on mél* ou one saqwè insi—dji sondje todi : il a tot l’ minme dès bias mots à tchèréyes, nosse vî lingadje !

Mi, lès mots qu’ dji scrî l’ pus voltî, c’èst todi lès-advêrbes : tènawète, ènawêre, quétefîye—èst-ç’ qu’i gn-a è francès dès mots qui dègnetenut si bin ? I m’ chone qu’ i gn’ènn’a wêre.

*Dji sé bin qu’audjoûrdu, branmint dès waloneûs scrîjenut èmile. Mins, Émile, c’èst m’ fré. Adon dj’inme ostant scrîre mél, pwisqui c’è-st-insi qu’ li mot inglès a stî r’mètu è francès, èt qu’ c’è-st-one boune ôrtografîye è walon èto.

6 di maus´

One saquî qu’ dji lî voltî sès tècses, c’èst Samuël Dumont (alyas´ « Èl-Gueuye-Noere »). Ça m’ fé todi one saqwè dè l’ lîre, pace qu’il èst causu dîj ans pus djon.ne qui mi, mins i scrît è walon (ou po l’ mwins´ i m’ chone qu’i scrît) avou totes lès-ayèsses—èt è walon r’fondu, au-d’dizeû do martchî !

Ayîr, il a faît parète on-ârtike su s’ waîbe (c’èst d’dja si trinte-y-onyinme !) : « Petez evoye des idoles »

C’èst l’ sôte d’ârtike qui dj’ lî tot fiant bin atincion. Dji n’ so nin todi d’acôrd avou ç’ qu’i dit, mins cite maniére-là d’ sicrîre—fé dèl « prôse nin racontrèce », come dîrin.n’ lès scrîjeûs dèl Rantoele, èt tot causant è dji—cite maniére-là m’ plaît bin.

C’èst minme one saqwè qui dj’ vôreûve bin mète à place dins ç’ cayè-ci.