Mes lectures de 2018 (6-10)

Mes lectures précédentes.

Jacques BAESKENS-CHARLIER, Les Cendres et la Fumée (préf. par Jean-Luc Wauthier ; ill. de Salvatore Gucciardo), Charleroi, éd. Espoir, 1977, 52 p.

Cette plaquette fut un achat-prétexte chez Oxfam (à 2,50€, prix encore inscrit au crayon, en première page), un jour où j’étais en avance pour rencontrer un ami et qu’il pleuvait. Elle contient dix poèmes en prose et autant de dessins à l’encre, d’un surréalisme « cosmique » (techniquement imparfaits mais que rachète un certain style, épanoui dans les contrastes violents). Il n’y a aucune couleur locale dans ce petit livre édité à Charleroi par un auteur carolo. C’est même tout l’inverse : le ton qui le domine est un onirisme aux allures d’échappatoire (en témoignent des poèmes aux titres univoques : « Le Pays de nulle part », « Soleil noir », « Itinéraire pour un perdu ») auquel se mêle un lyrisme douloureux (« L’Oubli dans les veines », « Le Dialogue des ombres »). Le réel n’a d’épaisseur que dans la nostalgie (« La Maison du bonheur ») ou le naufrage alcoolique (« La Vie en couleur »).

Sans aller entièrement contre l’avis du poète et essayiste Jean-Luc Wauthier, qui insiste dans sa préface sur l’« élan d’espoir » traversant ce livre, force m’est de dire que le pessimisme y domine. Nonobstant, je suis enclin à classer son auteur du côté des « poètes intéressants » car ses textes, malgré leur abstraction, évitent l’écueil de la vacuité. Techniquement, ce livre souffre de quelques images ou formules maladroites (« tel un hibou le hasard se posa sur l’épaule de la résolution ») mais il présente également des figures rares et bien amenées, tels des chiasmes (« par le truchement des croix et des néants d’où je viens et que je porte »).

Mikhaïl BOULGAKOV, Le Maître et Marguerite (trad. du russe par Claude Ligny ; intro. de Sergueï Ermolinsky), Paris, éd. Robert Laffont, coll. « Pavillons poche », [1967] 2012, 644 p.

Un livre que j’aurais dû lire voici des années. Il était en effet au programme d’un de mes cours universitaires consacré au fantastique mais n’avait finalement pas été abordé, son édition de poche étant alors en rupture de stock. J’ai dernièrement pu combler cette lacune en l’empruntant à (et sur la recommandation de) une amie qui avait suivi ce cours l’année suivante. Depuis longtemps passionné par le motif littéraire du sabbat des sorcières, dont j’ai fait un objet de recherche, j’ai bien sûr été spécialement intéressé par les scènes centrales du vol en balai et du bal démoniaque. Le livre dans son ensemble m’a cependant plu. J’ai été conquis par son humour féroce et par les personnalités hautes en couleur des séides de Woland.

Méconnaissant la Russie soviétique, je présume que la critique sociale et politique de l’œuvre s’est un peu perdue dans ma lecture. Néanmoins, je suis convaincu qu’elle conserve une grande valeur intrinsèque, même sans considérer son contexte de production ni la posture idéologique de son auteur (points sur lesquels il me semble que certains critiques ont trop insisté, au détriment de l’aspect proprement fantastique du roman). C’est une lecture qui m’encourage à découvrir davantage la littérature russe, que je connais fort mal.

Marie GEVERS, Paix sur les champs, Bruxelles, éd. Jacques Antoine, coll. « Passé Présent », n° 2, [1941] 1976, 246 p.

J’ai été un peu déçu par ce roman du terroir, dans lequel je n’ai pas trouvé l’élan poétique qui me plait tant chez Gevers. Il met en scène un drame interfamilial dans le décor de la Campine (qui s’y prête bien : il accueillait déjà La Maison du canal de Simenon, que j’ai abordé dans une précédente chronique). Louis Vanasche veut épouser Lodia Deryck, or il ignore que son père Stanne tua jadis la sœur de celle-ci, également appelée Lodia et sur le modèle de laquelle la Mère Deryck, folle de chagrin, tente à tout prix de modeler sa fille cadette, en guise de palliatif. Stanne fut poussé à ce crime par atavisme : sa propre mère était une mauvaise sorcière qui, à sa mort et contre son gré, lui a transmis ses pouvoirs, comme une malédiction. Sa fiancée Lodia voulut pour cela le quitter ; il répondit par une pulsion meurtrière proprement démoniaque.

À présent, l’amour de leurs enfants force le Père Vanasche et la Mère Deryck à faire face à un passé qu’ils ont longtemps fui. En sus, le guérisseur Aloysius les a convoqués au chevet de son lit de mort pour les prévenir : à moins qu’ils ne trouvent la force de se demander et de s’offrir le pardon, tous deux seront damnés. Une telle chose ne peut se faire en un jour or, plus le temps passe, plus Stanne se sent acculé par sa malédiction, sujet à des souffrances surnaturelles tant physiques que psychiques. Craignant de trépasser, il urge Johanna Deryck de le pardonner. Pendant ce temps, Louis Vanasche est également tenaillé par sa conscience car il a fait un enfant à une seconde jeune fille, qu’il refuse d’épouser. Les déboires de celle-ci et le soutien qu’elle trouve auprès de parents éloignés constituent une intrigue secondaire du roman.

Ce livre est une réussite, eu égard à la psychologie qui le sous-tend, qu’elle soit individuelle ou collective (puisque, chez cette autrice, même les paysages ont une psychologie). Malheureusement, il manque un peu de rythme et je n’y ai pas trouvé la chaleur qui me fait tant aimer les récits autobiographiques de Gevers.

Ernst JÜNGER, Orages d’acier (trad. de l’allemand par Henri Plard), Paris, éd. Gallimard, coll. « Folio », n° 539, [1920] 1974, 446 p.

Encore un qui est resté un lustre durant (littéralement) sur ma « liste des livres à lire », depuis sa première mention lors d’un cours consacré au réalisme magique que j’ai suivi en première année de maitrise. On a si souvent fait l’éloge de ce récit que je ne sais quoi ajouter. Son ton m’a d’emblée paru très particulier : il semble à la fois d’une sincérité absolue et absolument dépourvu d’épanchement. Cette pudeur en ce qui regarde tant l’horreur des combats que les nombreuses beuveries qu’il évoque en passant, sans vraiment les décrire, étonne un peu mais je pense qu’elle a le mérite de clarifier son propos. De surcroit, cela ne met que mieux en valeur les quelques moments où l’émotion la fissure (je pense notamment au passage où l’auteur retrouve son frère cadet, blessé mais vivant, au cœur d’une bataille).

Ce détachement accentue, je pense, l’impression étrange qui nous saisit, à mon âge, à la lecture de récits de guerre vieux d’un siècle. Impossible de ne pas nous comparer à ces tout jeunes gens de jadis, nos homologues combien plus précoces. À la lecture de son récit, j’ai le sentiment que ce jeune lieutenant Jünger, si mature, appartient à un autre monde qu’au mien ; et pourtant, je ne peux ignorer que, durant les huit premières années de ma vie, il fut mon contemporain. Un tel constat ne se formule qu’avec incrédulité. Quoi qu’il en soit, cet auteur semble doté d’une personnalité fascinante, et je me suis donc promis de lire ses autres œuvres (avant cinq ans, espérons-le).

Gérard DE NERVAL, La Main enchantée (présentation & notes de Marie-France Azéma), Paris, éd. Le Livre de poche, coll. « Les Classiques d’aujourd’hui », n° 13640, [1832] 1994, 96 p.

Encore un classique de la littérature fantastique qui faisait défaut à ma culture. Sans surprise, j’ai beaucoup aimé ce conte à la moralité un peu cruelle. J’ai été spécialement intéressé par la manière dont je pressens que la topographie parisienne a présidé à son écriture. J’ai déjà expliqué, çà et là, combien les villes m’inspirent. Je crois que c’est le cas pour énormément d’écrivains, pour qui les vieux murs semblent souvent suer des histoires… La façon dont celle-ci s’articule autour du Pont Neuf et de l’ile de la Cité me laisse penser qu’il en allait ainsi pour Nerval.

Le XVIIe siècle est, je le reconnais, une période que j’ai longtemps négligée, la jugeant terne en comparaison du Moyen Âge qui, lui, m’a toujours fasciné. Dernièrement, j’ai été en de nombreuses occasions amené à revoir cette opinion, et ce conte en a fondé une. J’ai particulièrement apprécié le burlesque qui le sous-tend et la personnalité retorse de maitre Gonin, le saltimbanque de l’histoire.

Mes lectures de 2018 (1-5)

Après deux années à chroniquer mes lectures sur ma chaine YouTube, je me suis lassé du format vidéo. Cette année, je me contenterai donc de brèves notes, postées directement sur le présent site. Avec beaucoup de retard, voici mon commentaire des cinq premiers livres que j’ai lus en 2018.

Georges SIMENON, Maigret, Lognon et les Gangsters, Paris, éd. Presses de la Cité, [1952] 1968, 192 p.

Un roman trouvé dans la boite à livres du bar où je travaille, un soir que j’avais oublié d’emporter le mien. C’est un récit policier agréable, qui se lit vite. J’y ai retrouvé le côté anti-héroïque que j’apprécie dans les Maigret : le commissaire résout l’enquête non pas par génie mais par méthode et grâce aux importantes ressources dont il dispose. Il délègue, chose qu’on voit si peu dans les polars ordinaires. C’est aussi un livre où les méchants s’en tirent à bon compte par absence de preuves, où les faiblesses de système judiciaire sont déjà mises en lumière. Simenon peint un protagoniste lucide, qui a pleinement conscience de ces limites mais refuse de jeter l’éponge pour autant, un héros amer mais pas cynique. Le réalisme n’interdit pas des pointes d’humour, en particulier dans le portrait des personnages secondaires. Celui de Lognon qui, non content d’avoir une malchance pathologique, souffre d’un complexe de la persécution, est exemplaire à cet égard.

Je devrais amorcer chaque année par la lecture d’un Simenon ; c’est un exercice des plus sains. Et ça remet les choses en place : ce qui importe plus que tout, en littérature, c’est cette impression de facilité, de naturel, cette manière qu’ont les livres bien ficelés de se dérouler tout seuls à la lecture, souplement, sans qu’un mot maladroit ne trouble l’immersion du lecteur. À cet égard, Simenon, aussi humble que soient ses histoires, est un modèle.

BELEN [pseud. Nelly KAPLAN], La Reine des Sabbats, Paris, éd. Éric Losfeld-Le Terrain vague, coll. « Le Second Degré », n° 5, ill. de Marechal, 1960, n.p.

Une plaquette compilant cinq courtes proses, que je me suis procurée après avoir lu mention de son titre dans le Panorama de la littérature fantastique de langue française de Jean-Baptiste Baronian, qui la qualifie de fantastique poétique et érotique. Le récit liminaire m’a intéressé, les quatre autres beaucoup moins. Si « La Reine des Sabbats » est un texte dense (selon moi davantage onirique que fantastique), aux images riches et qui exprime une révolte très conforme à l’esprit sabbatique, les œuvres qui suivent se situent plutôt dans la veine humoristique. Il s’agit de microfictions fantastique et de science-fiction ironiques (un genre qui, à mes yeux, a fort mal vieilli), d’un pastiche du Nouveau Testament assez vain et d’une histoire noire à chute rigolote.

Les six images insérées, de style surréaliste tardif, constituent une maigre plus-value car elles n’ont guère valeur d’illustration et adoptent des formats qui s’adaptent mal à celui du livre. Elles ont pour elles leur finesse, mais ne m’ont pas évoqué grand-chose.

Joris-Karl HUYSMANS, En route, Paris, éd. Plon, [1895] 1953, 380 p.

Un roman que je projetais de lire depuis longtemps, car c’est l’étape logique après avoir successivement découvert Huysmans via À rebours et Là-bas. Je pense que j’ai lu ce livre exactement au bon moment, à la bonne étape de mon parcours personnel. Pour des tas de raisons, il m’a énormément plu. On pourrait qualifier ce roman d’autofiction car il fait le récit de la conversion de Durtal (l’alter ego de Huysmans) à la religion catholique. Cette conversion n’est pas présentée comme une étape évidente, mais se fait au contraire via une succession d’hésitations et d’atermoiements. On peut lui reprocher une certaine difficulté, mais c’est un livre que j’ai trouvé beau et sincère. Durtal isole trois causes à sa crise spirituelle : l’hérédité, l’amour de l’art et le dégout du monde moderne. J’ai trouvé cette analyse d’une grande lucidité, qui ne place pas l’expérience de la foi à l’origine mais à l’arrivée du parcours.

Huysmans, comme de coutume, ne peut s’empêcher de faire de la critique d’art dans ses romans. Ici, c’est surtout le plain-chant qui est étudié. De là vient une des difficultés de l’œuvre, dans laquelle sont insérées un grand nombre d’antiennes latines malheureusement assez hermétiques pour le lecteur d’aujourd’hui. La seconde partie du livre, dont l’action se situe dans un monastère isolé, constitue un bel éloge de la vie simple. Le Moyen Âge, période qui fascinait Huysmans et me passionne également, se trouve en filigrane de toute l’œuvre.

Joseph MIGNOLET, La Dame blanche (trad. du wallon par Amand Geradin), Louvain, éd. Rex, s.d. [1933], 84 p.

Un livre déniché l’an passé à la brocante de Bomel. Il a été publié aux éditions Rex, une maison aujourd’hui très déconsidérée car elle est liée à l’histoire de la collaboration en Belgique. Joseph Mignolet fut un homme politique et un écrivain liégeois d’expression wallonne. Sénateur durant l’occupation, il est déchu de ses droits civiques à la libération et mis au ban des lettres wallonnes, au sein desquelles il ne publie plus alors aucune œuvre.

La Dame blanche est un conte ardennais de veine néoromantique, dont l’action est contemporaine de la révolte des Hédroits, au tournant des XIVe et XVe siècle. Il se rapproche, par son ancrage géographique, de La Vie fantastique de Bellem, sorcier d’Ardenne et, par son ancrage historique et son style, des contes de Victor Devogel, des livres que j’ai évoqués dans de précédentes chroniques de lecture. Il s’agit ici d’une histoire très simple de déception amoureuse et de vengeance surnaturelle, qui souffre malheureusement de longues prémisses et d’un dénouement extrêmement court laissant le lecteur sur sa faim. Dans sa version française, c’est donc un roman du terroir sans grand intérêt pour les lecteurs étrangers à la région mise en scène.

Gustav MEYRINK, Le Golem (trad. de l’allemand par Denise MEUNIER), Verviers, éd. Gérard et cie, coll. « Bibliothèque Marabout », n° 387, [1915] 1971, 256 p.

Un roman occulte au sens le plus strict du terme ! J’ai adoré ce livre qui se partage entre l’atmosphère prosaïque, sordide et labyrinthique du ghetto de Prague et l’aventure initiatique qui entraine le protagoniste à la découverte de la Kabbale et d’un symbolisme lumineux quoique tout aussi dédaléen. Les personnages secondaires sont remarquables par leur pittoresque, qu’ils soient étudiants exaltés, brocanteurs retors, marionnettistes bons vivants ou jeunes gens de mauvaises mœurs.

C’est un livre qui a une épaisseur, dans lequel on peut s’enfoncer. Il peut dès lors se faire étouffant par moments, mais il impressionne surtout par son originalité radicale, par la place à part qu’il revendique dans le genre si arpenté du fantastique. Je me suis aussitôt fait la promesse, en le refermant, de découvrir les autres œuvres de son auteur, et en particulier sa Nuit de Walpurgis qui, je gage, aura tout pour me plaire également.