Mes lectures de 2018 (21-25)

Mes lectures précédentes : 1-5 ; 6-10 ; 11-15 ; 16-20.

Victor DEVOGEL, Erica, la Fée des bruyères rouges (ill. par Véronique De Smedt), Bruxelles, éd. Librairie Vanderlinden, s. d., 184 p.

Troisième et dernier opus de la trilogie de Victor Devogel (j’ai évoqué La Sorcière de la forêt d’Houthulst et Le Nuton de la grotte aux lunes, respectivement son « conte du pays de Flandre » et son « conte du pays d’Ardenne », dans de précédentes chroniques), ce « conte de la Campine » est à mes yeux le plus médiocre. Il est sous-titré « Histoire d’une famille belge au début des invasions germaniques », et c’est tout le problème : alors que les deux autres étaient situés dans un Moyen Âge romantique, ancrés solidement dans le paysage local mais dépourvus de réelle ambition historique, celui-ci prétend faire œuvre de reconstitution. Il n’en ressort rien d’heureux : non seulement le ton charmant car fabuleux des autres contes est ici ruiné, mais la lecture même est parasitée par d’innombrables précisions documentaires inopportunes.

L’auteur croit en effet nécessaire d’expliquer sans arrêt des termes latins entre parenthèses, jusque dans les dialogues, et la moindre conversation prend des airs d’exposé : sur l’histoire du christianisme, la démographie des migrations barbares, les routes commerciales de l’Antiquité tardive… C’est peu dire que le résultat n’est pas à la hauteur de sa louable intention : l’univers mis en scène apparait livresque, si pas scolaire (des références sont même soigneusement listées en fin de volume), trop hors-sol en tout cas pour prétendre au réalisme. Des éléments relèvent de l’anachronisme (la référence à la Grande-Bretagne, d’un millénaire trop précoce, la conscience nationale absurde qu’entretiennent les personnages envers « le Belgium »…), d’autres de la simple maladresse (l’héroïne s’appelle Celta, son chien s’appelle… Lupus) ; les illustrations naïves qui sont insérées dans le volume n’arrangent rien.

Pour le reste, on retrouve les obsessions coutumières de Devogel : l’adjuvant surnaturel lié au territoire local, la menace sur un lignage de petite noblesse, l’accent mis sur la fratrie, les vertus de la jeunesse, l’union de cousins… Le souci de symétrie, qui se manifeste d’ordinaire par la paire de la sœur et du frère, trouve ici des incarnations supplémentaires : Maturus le prêtre et Divitiacos le druide, les chiens Lupus et Ursus… Ces doublons de personnages individuellement très inconsistants causent bien sûr des confusions, au point qu’on est en droit de se demander s’ils constituent des atouts ou des défauts de l’histoire. Par ailleurs, alors que les autres contes de Devogel étaient centrés sur un protagoniste, dont le parcours personnel prenait un tour de récit initiatique, la dispersion qu’il opère ici noie les enjeux dans une aventure collective mollassonne. Dommage.

Luc BABA, Fragments imaginaires du journal d’Abraham Stoker (1847-1912), Bruxelles, éd. Service général des lettres et du livre de la Fédération Wallonie-Bruxelles, 2006, 10 p.

Il semble un peu absurde de commenter ma lecture d’une plaquette de dix pages à peine. Celle-ci est issue d’une collection dont j’étais amateur, voici quelques années, car elle a le mérite de donner à bas cout un solide aperçu de l’actuel paysage littéraire belge. Je n’en lis plus guère, à présent, à moins que leur sujet ne m’intéresse particulièrement, ce qui était le cas de celle-ci. Son projet est si ambitieux qu’il en devient risqué : décrire la genèse d’un monument des lettres fantastiques par le biais de la fiction, et renoncer pour cela à toute exhaustivité. L’auteur est donc contraint en même temps à la conjecture et à la concision, c’est-à-dire qu’il doit mettre en évidence des faits potentiellement significatifs, propres à alimenter un récit des origines, mais que le format l’empêche de multiplier les hypothèses, de sorte que la voie la plus carrossable — celle de l’induction, où de nombreux faits spécifiques sont mis bout à bout — lui est interdite. Il ne reste alors que le hors-piste : une conduite du récit à l’instinct, drastiquement sélective et que menacent mille accidents répondant aux noms d’invraisemblance, de psychanalyse de comptoir ou de cliché gothique.

La forme adoptée, celle de la suite de fragments, entraine forcément un récit décousu. Les dates choisies vont de 1890 à 1907, de la prime genèse de Dracula au déclin de son auteur. Au fil de ces notes sont évoqués les écrivain•e•s Walter Scott, Arthur Conan Doyle, Honoré de Balzac, Violet Hunt et Emily Gerard, les compositeurs Richard Wagner et Franz Liszt, le comédien Henry Irving, le photographe Frank Meadow Sutcliffe, le géographe Arminius Vambery… Non seulement de telles références témoignent d’un réel effort de documentation sur les gouts et les inspirations de Stoker, mais elles brossent de surcroit le portrait d’une époque, et ce, en quelques centaines de mots à peine. L’ensemble est franchement bien ficelé, mais je regrette qu’il soit ramassé au point que le lecteur puisse en concevoir un vertige. On ne peut juger trop sévèrement cet exercice, eu égard aux contraintes qui cadenassaient son écriture, mais il est permis de croire qu’il eût eu plus d’allure développé sur quelques pages supplémentaires.

Oscar WILDE, Le Fantôme des Canterville et autres moralités fantastiques (trad. de l’anglais et préf. par Léo Lack), Verviers, éd. Gérard & C°, coll. « Bibliothèque Marabout fantastique », n° 393, 1972, 192 p.

Il s’agit d’un recueil recomposé artificiellement, réunissant des contes issus de deux livres distincts de Wilde : Lord Arthur Savile’s Crime and Other Stories et A House of Pomegrenates. « Le Fantôme des Canterville » est franchement comique ; « Le Crime de Lord Arthur Saville » et « Le Sphinx sans secret » sont plus de l’ordre de l’histoire spirituelle ; seuls « L’Anniversaire de l’Infante » et « Le Pêcheur et son âme » méritent donc le titre de moralités fantastiques. Tout bien considéré et pour en donner un tableau d’ensemble, je pense que le terme qui se prête le mieux à ces textes est celui d’allégories fantastiques. C’est donc un recueil qui n’est pas vraiment à sa place chez Marabout, dans une collection privilégiant d’ordinaire le fantastique de la présence ou de l’indicible, voire l’épouvante.

Je dois avouer que je me lasse ou m’agace vite de ce style à la fois policé et ironique ; j’étais donc assez heureux que ce livre ne soit pas plus long. J’ai bien sûr été particulièrement intéressé par la scène du sabbat des sorcières, dans « Le Pêcheur et son âme ». (Je suis toujours ravi d’en découvrir de pareilles au détour de mes lectures et j’envisage même, depuis un moment déjà, d’établir une sorte de typologie du sabbat en littérature ; si d’aventure je m’y attelle un jour, je classerai celui-ci dans la catégorie des sabbats interrompus par le signe de croix.) J’ai aussi été amusé lorsque « Le Crime de Lord Arthur Saville » n’a pas manqué de faire resurgir à ma mémoire Le Crime du comte Neville, le pastiche qu’en a fait Amélie Nothomb. Wilde et elle sont décidément bien similaires… et moi, qu’une sorte de tache aveugle empêche depuis toujours de la critiquer, je comprends mieux, par le biais de cette analogie, de quelle manière elle peut taper sur les nerfs de tant de mes contemporains.

Françoise SAGAN, Bonjour tristesse, Paris, éd. Le Livre de poche, n° 772, [1954] 1977, 182 p.

Livre après livre, je continue d’explorer l’œuvre de Françoise Sagan. Voici le tour de Bonjour tristesse, son tout premier roman, publié à l’âge précoce de dix-huit ans et qui témoigne pourtant d’une maturité impressionnante. C’est le texte qui la rendit instantanément riche et célèbre. Certes, les années ont passé et, les standards moraux ayant bougé, le soufre de cette fiction ne se fait plus si fort sentir. On imagine pourtant sans peine quelle entrée fracassante son autrice a dû faire dans le supramonde guindé des lettres parisiennes. Plus que les autres livres que j’ai lus d’elle, celui-ci m’a fait comprendre la réputation de cruauté dont Sagan fut affublée dans les premières années de sa vie publique.

Sans transition, je pense que, de manière générale, les œuvres brèves ne se voient plus donner une assez juste chance. On leur collera dédaigneusement l’étiquette de « novella », les considérant comme des gammes, les exercices plus ou moins sérieux d’écrivains plus ou moins appliqués. Pourtant, il n’y aurait rien à ajouter à ces 180 petites pages, à gros caractères et belles marges. Le peu de personnages n’implique pas des interactions moins subtiles, le drame sourd n’a rien à envier aux plus violentes épopées sentimentales et la tristesse, cet humble sentiment, rare en littérature où on lui préfère la désolation, l’affliction voire l’éplorement (!), n’a pas à rougir quand une telle œuvre l’exalte.

Henri TROYAT, Raspoutine, Paris, éd. France Loisirs, [1996] 1997, 264 p.

Étant depuis longtemps fasciné par la vie et la personnalité de Raspoutine, la lecture de cette biographie s’est imposée à moi avec la force de l’évidence. Elle se lit vite mais pèche souvent par manque de rigueur. Plus d’une fois, j’ai regretté l’absence d’une note de bas de page, curieux de savoir quel élément tangible soutient tel ou tel aspect particulièrement abracadabrant de la légende. Source primaire ou secondaire ; note manuscrite du staretz ou témoignage d’un tiers recueilli a posteriori ? On n’en sait rien et est donc condamné à la confiance aveugle. Lecteur méfiant, je ne peux que mal me satisfaire d’un pareil flou…

Vu la façon dont le paratexte brandit le statut d’immortel de l’auteur comme une réclame, il me semble d’autre part que j’étais en droit d’attendre un peu plus de style de ce texte. Je ne pourrais de bonne foi affirmer qu’il est mal écrit, mais il manque quelque chose à cette prose limpide pour s’élever au rang que les éditeurs semblent revendiquer pour elle. J’ai aussi trouvé Troyat bien timide dans son analyse, se bornant aux faits successifs sans s’engager dans une interprétation. Peut-être est-ce là la clé de son succès : ne fâcher ni les crédules, ni les pragmatistes et draper ses conclusions tièdes dans l’alibi de la nuance.

Mes lectures de 2018 (16-20)

Mes lectures précédentes : 1-5 ; 6-10 ; 11-15.

Louis PAUWELS & Jacques BERGIER, Le Matin des magiciens, Paris, éd. Le Livre de poche, n° 1167-1168-1169, [1960] 1966, 640 p.

Je crois qu’aucun cours n’a été aussi déterminant, en ce qui regarde mes choix de lectures, que le séminaire de Questions approfondies de littérature francophone donné en 2012 par Benoît Denis, à l’Université de Liège. C’est à cette époque que j’ai acheté ce gros livre de Pauwels et Bergier, car il y avait été mentionné comme une tentative d’engager dans la voie scientifique le merveilleux relevant du réalisme magique (ces auteurs parlent de « réalisme fantastique ») qu’on étudiait d’autre part dans la littérature belge. Je l’ai longtemps délaissé, puis carrément égaré durant toute une période, avant de m’attaquer cet été à sa lecture.

Cet ouvrage controversé, connu pour son biais idéologique et son irrationalisme assumé, est notamment considéré comme une source principale du fantasme de l’« ésotérisme nazi », dont la postérité se montra si fertile. Je mentirais en niant que le large chapitre qu’il y consacre m’a particulièrement fasciné. J’exècre le complotisme pur et dur, que je juge imbécile. Cependant, je suis très friand de ses thèses reprises sur le mode ironique, comme elles le sont souvent dans certaines fictions populaires, les « pulps » que j’affectionne tant. Bien sûr, cela revient à marcher sur un fil, mais les littératures qui se pratiquent sans danger sont tièdes et trouvent rarement grâce à mes yeux.

Le reste est un vrai pot-pourri : alchimie, sociétés secrètes, mystères de l’Atlantide et des divers empires perdus, parapsychologie… L’ouvrage n’apparait réellement daté que dans son traitement du nucléaire, élevé au rang d’obsession par ses auteurs mais revêtant aujourd’hui un caractère si prosaïque qu’on est tenté de lui dénier sa place dans cet inventaire du surnaturel. Heureusement, dans sa grande part, Le Matin des magiciens demeure intemporel.

Roland BEYEN, Michel de Ghelderode ou la hantise du masque. Essai de biographie critique, Bruxelles, éd. Palais des Académies, 1971, 538 p.

Ghelderode a droit de cité dans mon panthéon personnel d’écrivains, ceux qui me fascinent le plus. Cette biographie pointue avait donc tout pour me captiver. Il en va de Ghelderode comme de Ray ou de Rops : la légende éclipse l’homme. Et dans ce cas également, il s’agit d’une légende construite en toute conscience, avec mille et mille soins. La tâche de Roland Beyen était donc colossale : il a fallu tout mettre en doute, partir des sources les plus objectives pour réécrire la vie d’un maitre adoré, et accepter qu’elle n’apparaisse alors plus comme il l’avait souhaité. Je rejoins cependant son opinion que l’auteur de Sortilèges n’en ressort que plus humain et attachant.

J’ai personnellement beaucoup de tendresse pour Ghelderode. Je ne pense pas que le mot soit trop fort ; c’est un auteur avec lequel je me sens en communion d’idées, dont le parcours, les échecs, les phobies et jusqu’aux bravades m’émeuvent. Cette biographie m’a conforté dans cette opinion. L’image globale qui en ressort est celle d’un grand timide un peu mythomane, d’un dramaturge accro aux postures qui camoufle en haine sa peur maladive d’autrui ; qui redoute sans cesse l’échec, le discrédit, mais qui s’acharne ; qui surjoue complètement sa misanthropie, sans toutefois parvenir à se mentir tout à fait à lui-même…

Le chapitre consacré à ses rapports avec la religion — bien plus complexes qu’ils n’apparaissent au premier abord — m’a tout spécialement intéressé. La question de sa relation à la Flandre idéalisée, étroitement liée à son mal-être existentiel et à son dégout du monde contemporain, est un autre point essentiel du livre. Comme tant d’écrivains et d’anonymes, Ghelderode était hanté par l’impression d’être né trop tard, d’être rejeté hors du siècle où il aurait pu s’épanouir. Cette épaisse biographie est donc autant une étude clinique, qui dissèque ce mal courant et — qui sait ? — apportera peut-être des réponses à qui en souffre…

Anne HÉBERT, Les Enfants du sabbat, Paris, éd. du Seuil, coll. « Points Romans », n° 117, [1975] 1983, 194 p.

J’ai eu beaucoup de difficulté à entrer dans ce roman, que je n’ai toutefois plus lâché sitôt passés les trois premiers chapitres. Il s’agit d’une œuvre de littérature dite « blanche » et non pas d’une œuvre « de genre » fantastique. La sorcellerie y trouve des accents authentiques, dont atteste la bibliographie qui le clôt. À côté d’essais d’histoire judiciaire ou des mentalités, figure La Sorcière de Jules Michelet, dont l’influence est indéniable. Anne Hébert lui doit des scènes particulières (celle de la cuisson de la confarreato constitue un emprunt manifeste) mais, plus encore, le ton profondément libertaire de son roman. L’idéologie populaire, presque révolutionnaire, dont Michelet revêt le sabbat trouve ici une expression moderne, que d’aucuns qualifieraient de féministe.

Sœur Julie de la Trinité, de la congrégation des dames du Précieux-Sang, souffre (ou jouit, selon les points de vue) d’une identité tiraillée par trois siècles d’atavisme : avant de porter l’habit, elle était une de ces enfants vouées toutes jeunes à Satan, destinées à être reines du sabbat. Sa mère avant elle et toutes les femmes de son sang étaient déjà du même parti ; sa vie n’a bifurqué que par accident. Ayant quitté la montagne québécoise où elle vécut gamine en demi-sauvage, dans un milieu familial sordide (on parlerait aujourd’hui de quart-monde), sœur Julie semble amnésique de ce passé… jusqu’à ce qu’il resurgisse avec une force surnaturelle ! La lignée de sorcières dont elle est issue se manifeste alors à travers elle, et ni la sœur supérieure, ni le confesseur de la congrégation, ni le médecin ne parviennent à dompter cette mauvaise graine. Peu à peu, le couvent sombre dans le chaos.

La morale du roman est confuse : la plupart des actions de sœur Julie apparaissent malveillantes, mais elle dispense aussi quelque justice sous couvert de vengeance (car ses consœurs ne sont pas incapables de mesquinerie), voire même des actes de bonté sous couvert de transgression (en aidant au suicide de sœur Amélie de l’agonie, par exemple). Surtout, l’attitude de sa hiérarchie à son égard, la psychose et la persécution qu’elle déclenche, le poids de la tradition et d’un certain patriarcat qu’elle subit, la fait apparaitre comme une victime à défendre, pour qui le lecteur ne peut se retenir de prendre parti. C’est donc un roman complexe et ambigu, qui tranche avec la production générale sur le thème de la sorcellerie dégorgeant soit de partisianisme, soit de lieux communs gothiques.

Joël HOUSSIN, L’Autoroute du massacre, Paris, éd. Fleuve noir, coll. « Gore », n° 2, 1985, 158 p.

Je m’étais promis depuis une éternité de lire un « Gore », parce que c’est quand même une collection mythique, s’il en est. J’ai choisi au hasard L’Autoroute du massacre. En toute franchise, je ne suis pas amateur du genre. J’ai tout de même été agréablement surpris, en particulier par la construction des personnages. C’est un roman très court, dont l’essentiel doit naturellement être consacré à la traque, au gore proprement dit. Dès lors, j’ai trouvé la scène d’exposition fort réussie, parce qu’elle parvient en quelques pages à poser des enjeux interpersonnels, des tensions au sein du groupe de victimes propres à être exploitées par la suite. Des mauvaises langues diront peut-être que la violence gâche ce qui aurait pu être un drame psychologique décent, sur fond de départ en vacances et d’embouteillages…

Pour ma part et en dépit de ma bonne surprise, je ne suis pas certain qu’il y avait là matière à autre chose qu’au roman d’épouvante que j’ai lu. L’arrière-fond de l’histoire est si ténu, le récit d’origine des créatures si lapidaire, qu’on en retire plus de questions que de réponses. Mais paradoxalement, le lecteur n’est pas frustré d’en savoir si peu car, d’évidence, il n’y a aucune profondeur à explorer ; le monstre est là comme une fonction pure, simplement pour jouer son rôle et produire ledit massacre. Il y a une certaine qualité d’écriture, notamment dans les dialogues, mais il ne me fait aucun doute que ce roman a été écrit trop vite pour prétendre à un statut qu’il ne revendique d’ailleurs pas. C’est de la littérature industrielle bien calibrée, ni plus, ni moins.

COMÈS, Silence (préf. par Henri Gougaud), Tournai, éd. Casterman, coll. « Les Romans (À SUIVRE) », 1980, 156 p.

Ce roman graphique m’a été prêté par mon amie Aria, qui connait bien mes gouts. De Comès, j’avais déjà lu voici quelques années La Maison où rêvent les arbres, qui m’a laissé un vif souvenir. J’aime particulièrement deux choses chez lui : sa couleur locale et la stylisation de son dessin. Il est indéniable que l’histoire de Silence se déroule dans les Ardennes belges : tout connote cette région, assurément passée au crible d’un certain romantisme, mais néanmoins fidèle à ce qu’elle était voici encore un demi-siècle. Tant les traits que la narration transpirent donc l’authenticité lorsqu’ils peignent une campagne à demi modernisée mais encore à demi sauvage, où stagnent de vieilles croyances et pratiques, des secrets murmurés d’une génération à l’autre. Si la culture locale est de la sorte très habilement rendue, il en va de même de la nature. Le vent, en particulier, trouve chez Comès une rare force expressive. Peu d’artistes peuvent se targuer de suggérer si bien l’âpreté d’un paysage, simplement par le vol d’une feuille morte ou la légère inclinaison d’une ligne d’arbres.

À vrai dire, tout m’a fasciné dans son style. Plus expressionniste que réaliste, il s’en dégage une force, une assurance qui atteste une longue pratique. L’apparente simplicité est trompeuse, et il me semble au contraire que l’économie de traits que pratique Comès est le signe d’une grande science du dessin. Je n’ose même imaginer la quantité d’esquisses préparatoires à cet album. La construction du personnage de Silence est spécialement brillante : l’arête du nez en éclair, les pommettes et la mâchoire jointes en une ligne verticale… À l’encontre a priori de tout réalisme, ce visage n’a pas moins une rare force expressive, un véritable caractère par lequel il est reconnaissable entre tous les autres du roman. Et il n’y a pas que les visages : j’ai aussi souvent été captivé par les mains ou par la façon tout en contrastes de figurer des phénomènes météorologiques (la neige, l’orage), si bien que j’ai rarement lu aussi lentement une bande dessinée, car je me suis arrêté sur ses cases comme devant chaque tableau d’un musée. Un chef-d’œuvre.

Mes lectures de 2018 (11-15)

Mes lectures précédentes : 1-5 ; 6-10.

ERCKMANN-CHATRIAN, L’Oreille de la chouette, Verviers, éd. Gérard & C°, coll. « Bibliothèque Marabout Géant », n° 314, 1969, 256 p.

Encore un livre auquel je suis venu par le Panorama de la littérature fantastique de langue française de Jean-Baptiste Baronian. Il m’a plu par bien des aspects : l’étrange animalité de ses personnages (à laquelle j’ai consacré un article paru dans le webzine Faunerie et qui, j’en suis conscient, émaille mes propres œuvres de fiction), le pittoresque de ses scènes populaires et en particulier de ses scènes de taverne (le diptyque composé du « Combat d’ours » et du « Combat de coqs » couronne à mes yeux ce recueil de nouvelles), le recours à l’ivresse comme procédé fantastique (« Entre deux vins » est un autre point d’orgue du livre, qui mériterait assurément de figurer dans une Anthologie du fantastique alcoolique, encore à composer)…

Un détail qui m’a frappé est la proximité de ton et d’atmosphère qui peut être décelée entre ces auteurs lorrains et l’école belge de l’étrange, que je connais bien. Je suis depuis longtemps d’avis que l’école belge a produit un fantastique de veine essentiellement germanique, nourri à la fois de l’héritage hoffmannien et d’une certaine influence de la Nouvelle Objectivité. Loin de moi l’idée de disputer Erckmann-Chatrian au panthéon des lettres françaises ; il y a bien sa place. Mais sa lecture m’a inspiré la réflexion que la tension nord-sud est bien trop souvent négligée dans l’étude des littératures francophones (en cause très certainement, le vieux fantasme unitariste de la « littérature nationale » française). Certes, elle se superpose en partie à l’éternelle opposition romantisme-classicisme, mais elle ne s’y résout pas.

Or cette tension, ainsi que je l’ai observé, est bel et bien perçue par de nombreux écrivains et exprimée notamment sous la forme d’un dédain pour le tempérament et la culture méridionaux. En témoigne le soliloque de Kasper, aux dernières pages du « Combat d’ours » (p. 109-111), qui se conclut de la manière suivante : « On nous assomme avec le grand style, le genre grave, l’idéal grec. Moi, je ne veux être d’aucune académie et je suis Flamand. J’aime le naturel et les andouilles cuites dans leur jus. Quand les Italiens feront des saucisses plus délicates, plus appétissantes que celles de la mère Grédel, […] alors j’irai m’établir à Rome. En attendant, je reste ici. Mon Vatican à moi, c’est la taverne de maître Sébaldus. » Cela apporte de l’eau à mon moulin, mais la réflexion reste bien sûr à moudre.

Aurélien DONY, Io, la belle. Suivi de Poèmes en prose, Dinant, éd. Bleu d’Encre, 2018, 96 p.

J’ai souvent parlé des œuvres d’Aurélien Dony, en qui je vois une des plus belles plumes de ma génération — sans objectivité aucune, car c’est mon ami. Io, la belle est son quatrième et dernier recueil de poésie, paru il y a seulement quelques mois. Il se compose d’une longue pièce en vers courts, suivie de proses poétiques. Ce poème liminaire est particulièrement impressionnant. Réécriture du mythe d’Io pourchassée par le taon, il illustre la question contemporaine des migrations, le sort du « peuple d’Io ». En mots simples et percutants, sans sacrifier à la poésie, il constitue donc un texte engagé, d’une grande empathie (et ce n’est pas une posture ; Aurélien a d’ailleurs reversé les profits de son livre à la plateforme citoyenne d’aide aux réfugiés de Bruxelles). À titre personnel, sa lecture m’a profondément ému.

Techniquement, il s’agit d’une poésie très orale, en vers courts, limpides. Si elle bénéficie d’une certaine régularité (le premier mouvement, peut-être le plus incisif, est composé exclusivement de tétrasyllabes), elle est néanmoins à classer dans le vers libre. La seconde partie du recueil ne bénéficie pas d’une si grande unité. Il s’agit de textes plus compliqués et moins lyriques, qui sont paradoxalement parmi les plus intimes et les plus obscurs que j’ai lus de cet auteur. Les thèmes abordés sont alors la jeunesse, l’arrachement à l’enfance insouciante (et l’hommage aux parents qui l’ont rendue telle), l’incertitude qui en découle ; le vertige qui saisit le poète au contact du monde moderne et de ses mécaniques aliénantes, au contact d’un monde profondément injuste ; la difficulté et l’enjeu de témoigner du positif, de dire qu’aussi inerte qu’il paraisse, ce monde se corrige tout de même un peu ; la création littéraire aux prises à l’indolence, qui la fait apparaitre tour à tour salutaire et futile.

Laurence DES CARS, Les Préraphaélites. Un modernisme à l’anglaise, Paris, coéd. Gallimard-Réunion des Musées nationaux, coll. « Découvertes Gallimard / Peinture », n° 368, 1999, 128 p.

Un livre au contenu intéressant mais dont la forme m’a déçu. Je n’ai certes pas lu énormément de Découvertes Gallimard mais j’en avais un a priori positif, que j’ai un peu revu en refermant celui-ci. Quant aux Frères préraphaélites eux-mêmes, j’étais déjà familier des œuvres de D. G. Rossetti et de Burne-Jones. Dès lors, parmi les grands noms, j’ai surtout découvert Millais et Morris par le biais de ce livre (les œuvres de Hunt me parlent beaucoup moins). Le caractère protéiforme des entreprises artistiques de Morris, que je méconnaissais largement, m’a particulièrement intéressé.

Toujours est-il que ce court exposé m’a franchement laissé un goût de trop peu : d’une part car il ne fait que survoler un mouvement complexe, mais d’autre part également car une expérience de lecture ne saurait se substituer à l’expérience directe des œuvres dans un musée. Je crains donc qu’il me faille composer avec ma nature casanière, si je veux aller véritablement à la rencontre de ces artistes (actuellement, je pense n’avoir eu l’occasion de contempler de visu que Le cortège nuptial de Psyché de Burne-Jones, au musée Fin de siècle de Bruxelles).

Georges SIMENON, Les 13 Coupables, Paris, éd. Le Livre de poche, coll. « Simenon », n° 2928, [1932] 1973, 182 p.

Comme tous les Simenon que j’ai lus dernièrement, celui-ci est sorti de la boite à livres située dans l’entrée du bar où je travaille. Ce recueil de nouvelles entamé sur un coup de tête a rencontré chez moi un certain intérêt. Il s’illustre en effet dans un sous-genre peu pratiqué : le récit d’interrogatoire. Chacun des treize textes réunis sous cette couverture met en scène un suspect différent, accusé d’un crime ou d’un délit variable, le fil rouge étant plutôt à chercher en la personne de l’interrogateur, nommé Froget. J’ai toujours été friand de bons dialogues, de joutes oratoires (raison pour laquelle je continue par exemple à défendre Amélie Nothomb, puisque ses prouesses à cet égard rachètent les facilités dont sont autrement truffés ses romans les plus récents). La rhétorique, tout en retenue car le juge Froget n’est pas un bavard, m’a paru ici remarquable.

On retrouve du reste les caractéristiques principales des récits policiers de Simenon : grande sobriété dans les intrigues ; méthode sans extravagance de l’enquêteur, à mille lieues des antihéros auxquels nous sommes accoutumés ; tableau de mœurs dressé sans complaisance, voire même avec une certaine hauteur. Cette formule de récit assez cadenassée procède également d’une recette aboutie : la focalisation stricte sur le personnage du juge permet de réfléchir à l’affaire en même temps que lui ; au dénouement et même si l’aveu manquait de clarté, le lecteur reçoit de toute manière la clé de l’énigme et une appréciation morale conclusive via la pirouette systématique suivante : Froget qui prend des notes succinctes dans son calepin. Il suffisait d’y penser !

Françoise SAGAN, Dans un mois, dans un an, Paris, éd. Le Livre de poche, n° 1259, [1957] 1963, 186 p.

Ce n’est que tout récemment que j’ai découvert les œuvres de Françoise Sagan, qui m’impressionne surtout par sa précocité de caractère. Dans un mois, dans un an est le premier roman que j’ai lu d’elle. Je trouve son sens de la formule absolument remarquable, surtout qu’il n’empêche aucunement ses livres d’être très faciles à lire (en voici une que j’avais soulignée et que je redécouvre, à la page 136 : « Seule, parmi les gens qu’il connaissait, Josée avait le complet sentiment du temps. Les autres, poussés par un profond instinct, essayaient de croire à la durée, à l’arrêt définitif de leur solitude ; et il était comme eux »).

Pour des raisons que je ne m’explique pas vraiment, son univers semi-mondain m’attire beaucoup. J’aime la froideur élégante dont elle pare certains de ses personnages, que je ne peux me retenir de modeler mentalement sur les traits de Kristin Scott Thomas ; j’aime la banalité qu’elle met dans ses études psychologiques ; j’aime l’atmosphère de désœuvrement, d’insouciance qui transparait dans les intrigues… C’est extrêmement prétentieux à écrire, et certainement faux, mais j’ai l’impression qu’il était davantage permis dans les années 1950 de vivre et de mettre en scène des drames frivoles, tandis que notre XXIe siècle ne se prêterait qu’aux drames véritables. Question de perspective faussée par la distance, je présume. Toujours est-il que j’en retire un délicieux sentiment d’évasion.

Mes lectures de 2018 (6-10)

Mes lectures précédentes.

Jacques BAESKENS-CHARLIER, Les Cendres et la Fumée (préf. par Jean-Luc Wauthier ; ill. de Salvatore Gucciardo), Charleroi, éd. Espoir, 1977, 52 p.

Cette plaquette fut un achat-prétexte chez Oxfam (à 2,50€, prix encore inscrit au crayon, en première page), un jour où j’étais en avance pour rencontrer un ami et qu’il pleuvait. Elle contient dix poèmes en prose et autant de dessins à l’encre, d’un surréalisme « cosmique » (techniquement imparfaits mais que rachète un certain style, épanoui dans les contrastes violents). Il n’y a aucune couleur locale dans ce petit livre édité à Charleroi par un auteur carolo. C’est même tout l’inverse : le ton qui le domine est un onirisme aux allures d’échappatoire (en témoignent des poèmes aux titres univoques : « Le Pays de nulle part », « Soleil noir », « Itinéraire pour un perdu ») auquel se mêle un lyrisme douloureux (« L’Oubli dans les veines », « Le Dialogue des ombres »). Le réel n’a d’épaisseur que dans la nostalgie (« La Maison du bonheur ») ou le naufrage alcoolique (« La Vie en couleur »).

Sans aller entièrement contre l’avis du poète et essayiste Jean-Luc Wauthier, qui insiste dans sa préface sur l’« élan d’espoir » traversant ce livre, force m’est de dire que le pessimisme y domine. Nonobstant, je suis enclin à classer son auteur du côté des « poètes intéressants » car ses textes, malgré leur abstraction, évitent l’écueil de la vacuité. Techniquement, ce livre souffre de quelques images ou formules maladroites (« tel un hibou le hasard se posa sur l’épaule de la résolution ») mais il présente également des figures rares et bien amenées, tels des chiasmes (« par le truchement des croix et des néants d’où je viens et que je porte »).

Mikhaïl BOULGAKOV, Le Maître et Marguerite (trad. du russe par Claude Ligny ; intro. de Sergueï Ermolinsky), Paris, éd. Robert Laffont, coll. « Pavillons poche », [1967] 2012, 644 p.

Un livre que j’aurais dû lire voici des années. Il était en effet au programme d’un de mes cours universitaires consacré au fantastique mais n’avait finalement pas été abordé, son édition de poche étant alors en rupture de stock. J’ai dernièrement pu combler cette lacune en l’empruntant à (et sur la recommandation de) une amie qui avait suivi ce cours l’année suivante. Depuis longtemps passionné par le motif littéraire du sabbat des sorcières, dont j’ai fait un objet de recherche, j’ai bien sûr été spécialement intéressé par les scènes centrales du vol en balai et du bal démoniaque. Le livre dans son ensemble m’a cependant plu. J’ai été conquis par son humour féroce et par les personnalités hautes en couleur des séides de Woland.

Méconnaissant la Russie soviétique, je présume que la critique sociale et politique de l’œuvre s’est un peu perdue dans ma lecture. Néanmoins, je suis convaincu qu’elle conserve une grande valeur intrinsèque, même sans considérer son contexte de production ni la posture idéologique de son auteur (points sur lesquels il me semble que certains critiques ont trop insisté, au détriment de l’aspect proprement fantastique du roman). C’est une lecture qui m’encourage à découvrir davantage la littérature russe, que je connais fort mal.

Marie GEVERS, Paix sur les champs, Bruxelles, éd. Jacques Antoine, coll. « Passé Présent », n° 2, [1941] 1976, 246 p.

J’ai été un peu déçu par ce roman du terroir, dans lequel je n’ai pas trouvé l’élan poétique qui me plait tant chez Gevers. Il met en scène un drame interfamilial dans le décor de la Campine (qui s’y prête bien : il accueillait déjà La Maison du canal de Simenon, que j’ai abordé dans une précédente chronique). Louis Vanasche veut épouser Lodia Deryck, or il ignore que son père Stanne tua jadis la sœur de celle-ci, également appelée Lodia et sur le modèle de laquelle la Mère Deryck, folle de chagrin, tente à tout prix de modeler sa fille cadette, en guise de palliatif. Stanne fut poussé à ce crime par atavisme : sa propre mère était une mauvaise sorcière qui, à sa mort et contre son gré, lui a transmis ses pouvoirs, comme une malédiction. Sa fiancée Lodia voulut pour cela le quitter ; il répondit par une pulsion meurtrière proprement démoniaque.

À présent, l’amour de leurs enfants force le Père Vanasche et la Mère Deryck à faire face à un passé qu’ils ont longtemps fui. En sus, le guérisseur Aloysius les a convoqués au chevet de son lit de mort pour les prévenir : à moins qu’ils ne trouvent la force de se demander et de s’offrir le pardon, tous deux seront damnés. Une telle chose ne peut se faire en un jour or, plus le temps passe, plus Stanne se sent acculé par sa malédiction, sujet à des souffrances surnaturelles tant physiques que psychiques. Craignant de trépasser, il urge Johanna Deryck de le pardonner. Pendant ce temps, Louis Vanasche est également tenaillé par sa conscience car il a fait un enfant à une seconde jeune fille, qu’il refuse d’épouser. Les déboires de celle-ci et le soutien qu’elle trouve auprès de parents éloignés constituent une intrigue secondaire du roman.

Ce livre est une réussite, eu égard à la psychologie qui le sous-tend, qu’elle soit individuelle ou collective (puisque, chez cette autrice, même les paysages ont une psychologie). Malheureusement, il manque un peu de rythme et je n’y ai pas trouvé la chaleur qui me fait tant aimer les récits autobiographiques de Gevers.

Ernst JÜNGER, Orages d’acier (trad. de l’allemand par Henri Plard), Paris, éd. Gallimard, coll. « Folio », n° 539, [1920] 1974, 446 p.

Encore un qui est resté un lustre durant (littéralement) sur ma « liste des livres à lire », depuis sa première mention lors d’un cours consacré au réalisme magique que j’ai suivi en première année de maitrise. On a si souvent fait l’éloge de ce récit que je ne sais quoi ajouter. Son ton m’a d’emblée paru très particulier : il semble à la fois d’une sincérité absolue et absolument dépourvu d’épanchement. Cette pudeur en ce qui regarde tant l’horreur des combats que les nombreuses beuveries qu’il évoque en passant, sans vraiment les décrire, étonne un peu mais je pense qu’elle a le mérite de clarifier son propos. De surcroit, cela ne met que mieux en valeur les quelques moments où l’émotion la fissure (je pense notamment au passage où l’auteur retrouve son frère cadet, blessé mais vivant, au cœur d’une bataille).

Ce détachement accentue, je pense, l’impression étrange qui nous saisit, à mon âge, à la lecture de récits de guerre vieux d’un siècle. Impossible de ne pas nous comparer à ces tout jeunes gens de jadis, nos homologues combien plus précoces. À la lecture de son récit, j’ai le sentiment que ce jeune lieutenant Jünger, si mature, appartient à un autre monde qu’au mien ; et pourtant, je ne peux ignorer que, durant les huit premières années de ma vie, il fut mon contemporain. Un tel constat ne se formule qu’avec incrédulité. Quoi qu’il en soit, cet auteur semble doté d’une personnalité fascinante, et je me suis donc promis de lire ses autres œuvres (avant cinq ans, espérons-le).

Gérard DE NERVAL, La Main enchantée (présentation & notes de Marie-France Azéma), Paris, éd. Le Livre de poche, coll. « Les Classiques d’aujourd’hui », n° 13640, [1832] 1994, 96 p.

Encore un classique de la littérature fantastique qui faisait défaut à ma culture. Sans surprise, j’ai beaucoup aimé ce conte à la moralité un peu cruelle. J’ai été spécialement intéressé par la manière dont je pressens que la topographie parisienne a présidé à son écriture. J’ai déjà expliqué, çà et là, combien les villes m’inspirent. Je crois que c’est le cas pour énormément d’écrivains, pour qui les vieux murs semblent souvent suer des histoires… La façon dont celle-ci s’articule autour du Pont Neuf et de l’ile de la Cité me laisse penser qu’il en allait ainsi pour Nerval.

Le XVIIe siècle est, je le reconnais, une période que j’ai longtemps négligée, la jugeant terne en comparaison du Moyen Âge qui, lui, m’a toujours fasciné. Dernièrement, j’ai été en de nombreuses occasions amené à revoir cette opinion, et ce conte en a fondé une. J’ai particulièrement apprécié le burlesque qui le sous-tend et la personnalité retorse de maitre Gonin, le saltimbanque de l’histoire.

Mes lectures de 2018 (1-5)

Après deux années à chroniquer mes lectures sur ma chaine YouTube, je me suis lassé du format vidéo. Cette année, je me contenterai donc de brèves notes, postées directement sur le présent site. Avec beaucoup de retard, voici mon commentaire des cinq premiers livres que j’ai lus en 2018.

Georges SIMENON, Maigret, Lognon et les Gangsters, Paris, éd. Presses de la Cité, [1952] 1968, 192 p.

Un roman trouvé dans la boite à livres du bar où je travaille, un soir que j’avais oublié d’emporter le mien. C’est un récit policier agréable, qui se lit vite. J’y ai retrouvé le côté anti-héroïque que j’apprécie dans les Maigret : le commissaire résout l’enquête non pas par génie mais par méthode et grâce aux importantes ressources dont il dispose. Il délègue, chose qu’on voit si peu dans les polars ordinaires. C’est aussi un livre où les méchants s’en tirent à bon compte par absence de preuves, où les faiblesses de système judiciaire sont déjà mises en lumière. Simenon peint un protagoniste lucide, qui a pleinement conscience de ces limites mais refuse de jeter l’éponge pour autant, un héros amer mais pas cynique. Le réalisme n’interdit pas des pointes d’humour, en particulier dans le portrait des personnages secondaires. Celui de Lognon qui, non content d’avoir une malchance pathologique, souffre d’un complexe de la persécution, est exemplaire à cet égard.

Je devrais amorcer chaque année par la lecture d’un Simenon ; c’est un exercice des plus sains. Et ça remet les choses en place : ce qui importe plus que tout, en littérature, c’est cette impression de facilité, de naturel, cette manière qu’ont les livres bien ficelés de se dérouler tout seuls à la lecture, souplement, sans qu’un mot maladroit ne trouble l’immersion du lecteur. À cet égard, Simenon, aussi humble que soient ses histoires, est un modèle.

BELEN [pseud. Nelly KAPLAN], La Reine des Sabbats, Paris, éd. Éric Losfeld-Le Terrain vague, coll. « Le Second Degré », n° 5, ill. de Marechal, 1960, n.p.

Une plaquette compilant cinq courtes proses, que je me suis procurée après avoir lu mention de son titre dans le Panorama de la littérature fantastique de langue française de Jean-Baptiste Baronian, qui la qualifie de fantastique poétique et érotique. Le récit liminaire m’a intéressé, les quatre autres beaucoup moins. Si « La Reine des Sabbats » est un texte dense (selon moi davantage onirique que fantastique), aux images riches et qui exprime une révolte très conforme à l’esprit sabbatique, les œuvres qui suivent se situent plutôt dans la veine humoristique. Il s’agit de microfictions fantastique et de science-fiction ironiques (un genre qui, à mes yeux, a fort mal vieilli), d’un pastiche du Nouveau Testament assez vain et d’une histoire noire à chute rigolote.

Les six images insérées, de style surréaliste tardif, constituent une maigre plus-value car elles n’ont guère valeur d’illustration et adoptent des formats qui s’adaptent mal à celui du livre. Elles ont pour elles leur finesse, mais ne m’ont pas évoqué grand-chose.

Joris-Karl HUYSMANS, En route, Paris, éd. Plon, [1895] 1953, 380 p.

Un roman que je projetais de lire depuis longtemps, car c’est l’étape logique après avoir successivement découvert Huysmans via À rebours et Là-bas. Je pense que j’ai lu ce livre exactement au bon moment, à la bonne étape de mon parcours personnel. Pour des tas de raisons, il m’a énormément plu. On pourrait qualifier ce roman d’autofiction car il fait le récit de la conversion de Durtal (l’alter ego de Huysmans) à la religion catholique. Cette conversion n’est pas présentée comme une étape évidente, mais se fait au contraire via une succession d’hésitations et d’atermoiements. On peut lui reprocher une certaine difficulté, mais c’est un livre que j’ai trouvé beau et sincère. Durtal isole trois causes à sa crise spirituelle : l’hérédité, l’amour de l’art et le dégout du monde moderne. J’ai trouvé cette analyse d’une grande lucidité, qui ne place pas l’expérience de la foi à l’origine mais à l’arrivée du parcours.

Huysmans, comme de coutume, ne peut s’empêcher de faire de la critique d’art dans ses romans. Ici, c’est surtout le plain-chant qui est étudié. De là vient une des difficultés de l’œuvre, dans laquelle sont insérées un grand nombre d’antiennes latines malheureusement assez hermétiques pour le lecteur d’aujourd’hui. La seconde partie du livre, dont l’action se situe dans un monastère isolé, constitue un bel éloge de la vie simple. Le Moyen Âge, période qui fascinait Huysmans et me passionne également, se trouve en filigrane de toute l’œuvre.

Joseph MIGNOLET, La Dame blanche (trad. du wallon par Amand Geradin), Louvain, éd. Rex, s.d. [1933], 84 p.

Un livre déniché l’an passé à la brocante de Bomel. Il a été publié aux éditions Rex, une maison aujourd’hui très déconsidérée car elle est liée à l’histoire de la collaboration en Belgique. Joseph Mignolet fut un homme politique et un écrivain liégeois d’expression wallonne. Sénateur durant l’occupation, il est déchu de ses droits civiques à la libération et mis au ban des lettres wallonnes, au sein desquelles il ne publie plus alors aucune œuvre.

La Dame blanche est un conte ardennais de veine néoromantique, dont l’action est contemporaine de la révolte des Hédroits, au tournant des XIVe et XVe siècle. Il se rapproche, par son ancrage géographique, de La Vie fantastique de Bellem, sorcier d’Ardenne et, par son ancrage historique et son style, des contes de Victor Devogel, des livres que j’ai évoqués dans de précédentes chroniques de lecture. Il s’agit ici d’une histoire très simple de déception amoureuse et de vengeance surnaturelle, qui souffre malheureusement de longues prémisses et d’un dénouement extrêmement court laissant le lecteur sur sa faim. Dans sa version française, c’est donc un roman du terroir sans grand intérêt pour les lecteurs étrangers à la région mise en scène.

Gustav MEYRINK, Le Golem (trad. de l’allemand par Denise MEUNIER), Verviers, éd. Gérard et cie, coll. « Bibliothèque Marabout », n° 387, [1915] 1971, 256 p.

Un roman occulte au sens le plus strict du terme ! J’ai adoré ce livre qui se partage entre l’atmosphère prosaïque, sordide et labyrinthique du ghetto de Prague et l’aventure initiatique qui entraine le protagoniste à la découverte de la Kabbale et d’un symbolisme lumineux quoique tout aussi dédaléen. Les personnages secondaires sont remarquables par leur pittoresque, qu’ils soient étudiants exaltés, brocanteurs retors, marionnettistes bons vivants ou jeunes gens de mauvaises mœurs.

C’est un livre qui a une épaisseur, dans lequel on peut s’enfoncer. Il peut dès lors se faire étouffant par moments, mais il impressionne surtout par son originalité radicale, par la place à part qu’il revendique dans le genre si arpenté du fantastique. Je me suis aussitôt fait la promesse, en le refermant, de découvrir les autres œuvres de son auteur, et en particulier sa Nuit de Walpurgis qui, je gage, aura tout pour me plaire également.

Quelques nouvelles

Les derniers mois ont été calmes. Je me consacre surtout à la rédaction de mon prochain livre, qui va encore me réclamer beaucoup d’énergie. Voici néanmoins deux nouvelles qu’il me faut vous communiquer.

  • Au cours des mois de février et de mars, j’ai mis en ligne sur Wattpad un vieux roman de fantasy animalière, rédigé durant l’été 2015. Intitulé Du sang dans les poils, il constitue mon unique tentative dans ce genre littéraire. Ce projet s’est révélé un exercice précieux pour l’auteur en formation que je suis toujours, mais je ne le tiens plus aujourd’hui en suffisante estime pour en diffuser une édition payante. Le voilà donc en accès libre sur le net.
  • Le mois dernier, j’ai été l’invité de Coralie Toldo, sur son blog Livretoile. Dans l’interview qu’elle me consacre, je parle tour à tour de mes coups de cœur littéraires et de mes habitudes d’écriture, puis me livre même peut-être à quelques confidences…

Mes travaux récents

Celles et ceux d’entre vous qui font un usage raisonnable des réseaux sociaux ont peut-être manqué l’une ou l’autre des informations suivantes. Voici donc une synthèse de mes travaux et publications des dernières semaines.

  • À l’occasion des fêtes, le webzine Faunerie, auquel je contribue depuis plusieurs années déjà, a publié un long article dans lequel je présente par le détail un conte de Noël méconnu de l’écrivain belge Eugène Demolder (1862-1919). Intitulé Le Nocturne de Malbertus, ce dernier présente une ambiance romantique tout à fait savoureuse, où se mêlent folklore religieux, paysages nocturnes et rêve éveillé.
  • À la mi-janvier, le blog Des plumes et des livres m’a fait l’honneur de publier une interview dédiée à mon activité d’auteur. Je m’y confie longuement sur mon processus d’écriture, sur mes goûts de lecteur et offre même en bonus un court poème inédit.
  • En 2017, j’ai tout juste atteint mon objectif de lecture, fixé à 52 livres. La chronique vidéo présentant les derniers (ceux lus en novembre et en décembre) a été tout récemment mise en ligne sur ma chaîne YouTube. J’y parle notamment d’histoire de Belgique et de littérature fantastique.

Nouvelle année, nouveau départ !

Bonjour à toutes, bonjour à tous !

Je vous souhaite la bienvenue sur mon nouveau site. Vous n’y serez pas dépaysé, vu qu’il suit à peu près la structure de mon précédent blog. Il est seulement conçu comme une plateforme moins dynamique : les billets seront moins fréquents et les quelques pages disponibles vont à l’essentiel. Si vous souhaitez être tenu plus régulièrement au courant de mes activités d’auteur ou de graveur, je vous invite à me suivre sur les réseaux sociaux, via les logos situés en bas à droite de cette page.

Mon précédent blog demeure en ligne, mais ne sera plus mis à jour. Merci de l’avoir fidèlement fréquenté durant tant d’années.