Réédition papier de deux livres-jeux

La grande nouvelle de ces dernières semaines, c’est la réédition de mes deux premiers livres-jeux chez Posidonia, dans la collection Le Vrai Chemin. Il s’agit de la troisième édition du Démon dans l’escalier et de la deuxième édition d’À la cour du roi des rats. Ces deux livres sont rassemblés dans un volume unique de plus de trois-cents pages.

La couverture a été produite par Marcel Laverdet, l’illustrateur historique de la série Histoires à Jouer. J’ai quant à moi réalisé les illustrations intérieures. Il y en a 46 au total, dont 32 pleines pages (et, parmi ces dernières, une carte).

Voici quelques aperçus de ces images. Celles du Démon dans l’escalier sont en nuances de gris, tandis que celles d’À la cour du roi des rats ont un style plus épuré, notamment influencé par Comès.

Ce livre-jeu est d’ores et déjà en vente, au prix de 14,90 €. Vous pouvez le commander via la plateforme de vente de l’éditeur ou en boutique physique (dans ce cas, optez pour une boutique de jeux de société plutôt qu’une librairie ; ce livre est en effet distribué par Novalis Games, la filiale d’Asmodée spécialisée dans le jeu de rôle).

Enfin, si vous voulez en savoir plus sur les aventures qu’il renferme, je vous propose de visionner cette vidéo de présentation réalisée par la chaine Vieux Geeks.

Directives pour un nouveau manifeste fantastique

L’essai théorique reproduit ci-dessous a fait l’objet d’une première publication en appendice de mon livre-jeu Pour l’honneur de Patte-de-Bouc (éd. Aux 3D, 2021). Je fais le choix de le republier ici pour le rendre accessible au plus grand nombre.

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N.B. : de manière à ne pas multiplier les flexions, le texte suivant a été rédigé au féminin générique.

1. Je crois que le fantastique classique, tel qu’il a été défini par Todorov et peut être synthétisé sous le schéma introduction – avertissement – transgression – aventure fantastique – sanction, conserve aujourd’hui toute son efficacité et n’a pas vocation à être réformé. J’observe toutefois qu’il se prête mal aux formes longues et qu’on lui substitue alors une variante mal définie, souvent qualifiée d’étrange ou de fantasy urbaine, où l’absence de tension narrative (impossible à maintenir sur le long cours) est palliée par l’introduction d’une composante initiatrice. C’est à cette forme longue que je souhaite impulser une nouvelle direction.

2. Je ne prétends pas que les pistes proposées ci-dessous sont les plus à même de revitaliser le genre, ni qu’elles ont été le plus adéquatement mises en pratique dans mes propres fictions. Je fais simplement l’exercice d’ordonner les réflexions éparses qui ont accompagné la rédaction des cinq épisodes de Mauvais Sorts, ainsi que de toute ma production fantastique antérieure.

3. Qu’elle soit employée sous le mode de l’enquête (qu’on retrouve le plus souvent dans les récits relevant de l’étrange, par exemple dans un roman tel que Malpertuis) ou de l’apprentissage (qu’on retrouve plus souvent en fantasy urbaine, par exemple dans la série Harry Potter, que je considère contre une partie de la critique contemporaine comme un archétype de ce genre), une protagoniste candide constitue une guide d’entrée dans le monde fantastique. Puisqu’il convient de rapprocher autant que possible ce personnage de la lectrice, de manière à confondre leurs regards et à ce que la lectrice partage au plus près le plaisir de la découverte, des procédés typiques du livre-jeu (tels que l’écriture à la seconde personne) conviennent bien à ce type de fantastique initiatique.

4. Pour parfaire leur identification, les préoccupations du personnage ne doivent pas être uniquement liées à des situations spécifiques à l’univers fantastique, mais correspondre également à celles que pourrait rencontrer la lectrice dans sa vie quotidienne : flexibilisation et précarisation de l’emploi, dérive autoritaire du pouvoir, matérialisme de nos sociétés, doutes liés à sa vie affective et sexuelle, rapport à la foi… Ces préoccupations sont plus à même d’être assumées par une protagoniste adulte. Toute tentative d’esquiver ces questions participerait à l’entreprise d’infantilisation d’ores et déjà trop souvent prise en charge par les littératures de l’imaginaire.

5. Sont à éviter les motifs du don magique et de l’héritage, classiques dans ce genre de récits. Ils consacrent en effet un état du monde figé, où les privilèges sont acquis une fois pour toutes et où la société est séparée en classes sociales étanches. Cela peut desservir l’identification de la lectrice à la protagoniste et nuit plus encore à son imaginaire politique. Il n’y a pas de moldues, seulement des non-initiées.

6. Je voue la même méfiance à la logique élective des sociétés secrètes, une autre ficelle souvent employée. Nous vivons une époque où la méritocratie perd chaque jour de son ressort dans le monde réel ; lui maintenir efficacité et légitimité dans la fiction ne peut donc être qu’anachronique.

7. Conserver une frontière étanche entre les mondes quotidien et fantastique n’est en fait pas utile. Nous pouvons modeler une société autonome sur le modèle de communautés affinitaires réunissant par exemple des criminelles ou des militantes radicales. Ces communautés comportent une variété de groupes formels (gangs ou cellules), partagent des lieux de sociabilité, usent d’un langage commun… Le grand public ne méconnait pas leur existence mais se tient à l’écart. Une personne venue à leur rencontre par accident ou choix personnel serait en mesure de se faire une place, sinon dans tout groupe formel, au moins dans les organes plus lâches que fréquentent le gros de leurs membres.

8. L’obsession du secret qu’on retrouve dans nombre d’œuvres fantastiques (pensons aux sortilèges d’amnésie) est de ce fait inutile. Elle s’avère du reste néfaste quand elle laisse supposer que la lectrice ne serait elle-même pas admise à cette vérité. En ce sens, et comme évoqué plus haut, tout motif consacrant un état du monde figé (donc injuste) doit être évité. J’envisage des mondes dans lesquels une étudiante, un soir d’ivresse, pourrait par aventure passer un portail magique, vivre un sabbat merveilleux, prendre des drogues inconnues, et se réveiller le lendemain pour mettre l’aventure au compte de ses expériences de jeunesse, sans envie particulière de faire société avec toute personne qu’elle a croisée au cours de la nuit.

9. Le concept d’une existence secrète est uniquement nécessaire à l’introduction de certaines créatures qui amèneraient une trop grande contradiction avec le monde réel. Pour cette raison, il vaut mieux que le recourt à de tels personnages demeure parcimonieux.

10. Pour que fonctionne ce concept de monde magique conçu comme communauté affinitaire, il est essentiel qu’il comporte ses propres codes sociaux. C’est l’acquisition de ceux-ci (et non le sang, le destin ou un don) qui déterminera l’entrée de la protagoniste. Considérons nos mondes fantastiques comme des « zones à défendre » où se réunissent des militantes écologistes radicales : chacune est libre de visiter l’endroit, mais seule une petite fraction joindra activement la lutte. Cela est dû à des peurs (qu’on peut postuler également dans nos fictions) mais aussi à la nécessité de partager un univers de référence avec celles qui les ont précédées dans le groupe. Être à l’aise vis-à-vis d’elles, parler leur langage, etc. n’est pas donné à tout le monde et sera plus ou moins difficile selon le milieu d’origine de la protagoniste. C’est ce genre de frontière poreuse qu’il faut mettre en scène.

11. Ce qui précède oblige d’abandonner toute référence à une prophétie, du moins telle qu’elles sont généralement traitées dans le fantastique d’initiation. L’idée qu’une personne isolée (et souvent une adolescente) puisse résoudre seule un enjeu global est usée et infantilisante. À la place, il faut décrire des enjeux locaux, dans lesquels la protagoniste pourra se trouver pleinement, directement investie et qui pourront agir comme des modèles à l’égard de la lectrice. C’est pourquoi l’enjeu de mes livres-jeux ne dépasse jamais le cadre de la ville et que, s’il le fait (voir La Nuit du seum), il doit demeurer hors d’atteinte.

12. Comme on rejette les enjeux globaux, il nous faut aussi rejeter la culture globale, qui ne pourra jamais produire que des histoires inauthentiques. À la place, il convient d’ancrer nos récits dans un paysage concret (songeons aux nombreuses passerelles entre les contes de Ghelderode et ses articles réunis dans La Flandre est un songe). C’est dans ces conditions uniquement que le lieu peut devenir moteur de l’intrigue, et non plus simple décor interchangeable, qu’on pourrait remplacer d’une édition à l’autre.

13. Nos fictions fantastiques doivent investir l’histoire et les traditions régionales dans toute leur profondeur. Plus qu’une recherche de « couleur locale », il s’agit d’exprimer un « sens du lieu », au sens où l’entendent certaines penseuses écologistes. Plus que toute autre, la tradition fantastique réunit des autrices qui ont appliqué ce principe à l’endroit où elles vivaient. Elles sont autant de modèles pour des fictions authentiques. Je distingue pour ma part Claude Seignolle et Erckmann- Chatrian pour les scènes champêtres, Franz Hellens et Gustav Meyrink pour les scènes urbaines.

14. Cet attachement au territoire n’est en aucun cas une identité ethnique. C’est un regard particulier sur la nature et sur la ville, qui peut se développer à leur contact, en l’espace d’une vie de femme ou moins. Ce regard se construit plus qu’il ne s’hérite ; il est davantage le produit d’expériences infantiles (les mêmes qui développent le sens du merveilleux) que d’une histoire familiale. Nos fictions peuvent et devraient donc refléter toute la diversité de l’époque contemporaine. Notre folklore et nos traditions gagnent à être inclusifs.

15. La langue elle-même devrait refléter cet enracinement. Je ne suis pas de Paris et refuse par conséquent d’écrire comme une Parisienne. Les régionalismes et les expressions locales participent à l’authenticité de nos fictions. Ce sont des signaux essentiels pour la lectrice qui les reconnait et en retire tant de la fierté qu’un sens communautaire ; ils le sont tout autant pour la lectrice qui les découvre car, en fantastique, l’expérience du dépaysement est un moteur romanesque.

16. Quoi que soutiennent les dramaturges, la parenthèse didactique est fertile. Le livre 7, tome II, est un atout des Misérables, et non l’inverse. Il est d’autant plus juste d’oser ces parenthèses que des structures propres à la littérature interactive peuvent offrir de les passer. La fantastiqueuse est une mâcheuse de documentation, et sa lectrice type est friande de faits surprenants : l’occasion de satisfaire l’une et l’autre ne doit jamais être écartée.

17. Renoncer au motif du don (pour les raisons évoquées plus haut) entraine nécessairement l’abandon de toute magie immédiate. Dans ce nouveau paradigme, le pouvoir n’est plus interne à la protagoniste mais externe, et doit de ce fait être médiatisé au moyen d’objets, de paroles ou de gestes. L’exercice de la magie n’est plus un privilège mais une compétence acquise.

18. En règle générale, il convient de ne conserver que les médiatisations complexes (rituels) et de se méfier des paroles (formules) ou objets entrainant sans délai une réussite automatique du sortilège. Certains motifs éculés sont dès lors voués à disparaitre, tels que les baguettes et balais magiques. Leur utilisation en tant que symboles (emploi du balai dans un exorcisme, de la baguette pour tracer un cercle de pouvoir) demeure possible, mais ils ne peuvent être dotés d’une puissance propre et multifonctionnelle. La perte d’un objet (baguette ou bague, pour citer des exemples vus au cinéma) ne doit jamais priver entièrement la protagoniste de ses pouvoirs.

19. Parmi les pistes qu’il convient d’explorer figurent en belle place celles que proposent les théoriciennes du new weird. En premier lieu, nous ne devons pas avoir peur d’user d’ironie, d’employer des motifs en transgressant en partie leur usage premier degré coutumier (« il faut chasser un démon vicieux, mais ce démon a la forme d’un lapin angora »). Mon fantastique est ludique ; la seule difficulté est qu’il faut marcher sur une corde raide, de manière à ne pas tomber dans la parodie. Boulgakov est en cela un maitre et un précurseur.

20. Une autre proposition issue du mouvement new weird consiste à confronter des registres opposés : ancien/contemporain, sacré/trivial… On met alors en scène des motifs revitalisés qui empruntent la forme d’oxymores (une rave-party de sorciers, une malédiction du XVIIe siècle jetée pour un différend footballistique). C’est une façon de ne pas remâcher encore et encore les mêmes tropes fin-de-siècle ou lovecraftiens. Le pot-pourri est concevable, tant qu’il est digeste.

21. Il est important de conserver un garde-fou face à l’appropriation culturelle, d’autant que la doctrine new age a conditionné nombre de fantastiqueuses à l’envisager sans recul. Un tri doit être effectué dans nos influences, de manière à briser le cercle des récupérations illégitimes. Dans le cadre d’une série, il est justifié de mettre pour cette raison un personnage sur une voie de garage. L’autrice ne doit rien à un être de papier qu’elle créa d’une manière inconsidérée, et la continuité s’en accommode bien.

22. La magie ne saurait être institutionnalisée. Révolte contre l’ordre naturel, elle est également révolte contre l’ordre social. La fantasy urbaine doit donc retrouver la dimension protestataire que lui conférait sa définition anglo-saxonne. Ainsi que l’a aussi démontré Michelet, la sorcellerie est une métaphore de la liberté. Même exprimé au travers d’enjeux triviaux, son usage doit porter des revendications émancipatrices. Le fantastique tel que je le conçois porte une charge insurrectionnelle.

23. Il n’est pas question de poursuivre ces buts sur le fond sans les laisser se répercuter sur la forme. Si, historiquement, des préciosités de langue ont souvent émaillé ses récits, le fantastique à venir doit les délaisser et adopter une langue conviviale. Orthographe rectifiée de 1990, nouveaux accords du participe passé, accord de proximité : toutes ces innovations gagnent à être mise en place dans nos fictions. De plus, en tant qu’autrices de « littératures de genre », une marge de manœuvre nous est échue pour le faire tout en subissant une stigmatisation moindre que celles pratiquant des littératures à plus grand capital symbolique. Ce privilège implique de facto une responsabilité.

24. Comme c’est souvent le cas en fantasy urbaine, il importe de rejeter les archaïsmes gratuits. Le décorum mis en scène doit pouvoir être justifié par une spécialité locale ou par la logique émancipatrice (donc anti-impérialiste) du récit. Loin d’être trivial, ce décorum devient alors un vecteur d’authenticité. Il fait sens de décrire un cabaret de campagne figé dans son jus, en ce qu’il résiste à la standardisation galopante; les niches votives, même délaissées dans le culte contemporain, conservent un ancrage et une charge fantastique qui leur évitent l’anachronisme. En revanche, écrire à la plume d’oie et s’envoyer des hiboux est mal fondé. Des antagonistes, de leur côté, peuvent déroger à cette règle lorsque leurs archaïsmes sont des marqueurs de luxe.

25. Puisque je vise un fantastique spontané et authentique, et puisque le lore contribue beaucoup à cette authenticité, mon temps est mieux employé à étendre l’univers par la rédaction d’un épisode supplémentaire que par des finitions ad nauseam de l’épisode achevé. La réécriture tend à niveler les incongruités qui font le caractère du fantastique entrepris dans sa dimension ludique. Il est donc bon d’appliquer ces mots de Félicien Rops : « Les œuvres peinées sentent l’huile, & ne sont pas meilleures que celles qui sont improvisées. »

Novembre 2020.

Journal #9

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5 mai

J’ai désactivé mon compte Facebook. Voilà des semaines que je comptais le faire & que je reportais pour des raisons stupides : « Je vais attendre que telle chose soit réglée, ce sera plus simple via notre conversation de groupe sur Messenger », « Je quitterai le réseau quand tel livre ou tel article sera publié, comme ça je le relayerai avant de partir »… C’est fou comme on s’accroche à ce genre de raisonnements, combien nos habitudes sont ancrées. Je suis franchement heureux d’avoir sauté le pas. J’avais tenu un peu plus de deux ans, la dernière fois ; j’espère que, cette fois-ci, c’est pour de bon.

Vu que j’avais quitté Instagram & Twitter voici un peu plus d’un mois, & Linkedin il y a deux semaines, je suis à peu près libéré des réseaux. J’ai bien conservé ma page d’auteur sur Facebook, mais je ne l’alimenterai plus que très ponctuellement, par exemple lorsqu’un de mes livres parait. Ce site devient donc mon principal outil de communication—même si je ne compte pas y publier plus d’un ou deux billet(s) par mois. Vous pouvez vous inscrire via le menu de droite si vous souhaitez être averti des parutions. Au besoin, je suis également joignable via l’onglet Contact.

À vrai dire, si le choix m’en étais donné, je préférerais échanger avec vous via courrier papier. J’ai d’ailleurs fait insérer la phrase « toute correspondance à l’attention de l’auteur peut être adressée à l’éditeur » en dernière page de tous mes livres-jeux parus aux éditions Aux 3D, immédiatement en-dessous de l’adresse postale du café-ludothèque—en deux ans et demi, je n’ai pas reçu une seule lettre. J’avais caressé un moment l’idée de louer une boite postale, & suis donc bien content de m’être évité ce frais.

Certes, la correspondance d’auteur, c’est démodé—qui donc s’y consacre encore avec assiduité, mis à part Nothomb ? Moi-même, je dois dire que, si j’ai longtemps eu des correspondants, je n’écris guère aux auteurs que j’apprécie (la plupart sont morts, cela n’aide pas). Il m’est arrivé d’écrire à des critiques dans l’espoir d’échanger sur mes écrivains favoris ou d’obtenir des retours sur mes théories, mais je n’ai pas souvenir d’avoir jamais écrit un « courrier de fan ».

Je ne sais d’ailleurs trop comment je réagirais à une telle missive. Déjà que, lors des dédicaces, je ne sais pas où me mettre… Lorsque je fantasme cette activité épistolaire, j’imagine des échanges centrés sur les références de mes textes, sur les anecdotes occultes que j’y relaie, plutôt que sur mes textes eux-mêmes. J’aimerais beaucoup qu’on me contacte pour rapporter des légendes similaires dans d’autres villes & que je puisse jouer au folkloriste, par le truchement d’interlocuteurs actifs sur d’autres terrains.

Dans sa préface au Faustin, Edmond de Goncourt s’adresse à ses lectrices & leur demande des documents humains : « impressions de petite fille et de toute petite fille, détails sur l’éveil simultané de l’intelligence et de la coquetterie, confidences sur l’être nouveau créé chez l’adolescente par la première communion, aveux sur les perversions de la musique, épanchements sur les sensations d’une jeune fille, les premières fois qu’elle va dans le monde », etc. etc. Loin de moi l’idée de reproduire son appel, qui, je crois, avait fait un certain scandale. Sans partager ses gouts, je peux toutefois comprendre l’attrait du document, pour un écrivain.

On arpente toujours les mêmes chemins ; on a ses marottes, ses auteurs favoris… dès lors, il n’est pas absurde de penser qu’on atteint par une telle démarche des informations contre lesquelles on n’aurait jamais achoppé par soi-même. Le crowdsourcing ne date pas d’hier, & il peut avoir du bon…

9 mai

J’ai lu mon vingt-cinquième livre depuis janvier. J’ai donc en un peu plus de quatre mois égalé ma « performance » de tout l’an passé. Je m’en réjouis, car cela fait longtemps que je me fixe l’objectif de lire plus—& surtout de lire au lieu de regarder ; de redevenir acteur de mon divertissement, non plus simplement spectateur. Cela n’allait plus de soi, pour moi, de lire en guise de loisir. C’est que j’ai trop considéré le livre comme seul document, & que la concurrence est rude…

Adolescent, j’étais un lecteur très vorace : je lisais beaucoup & vite. D’abord, j’ai perdu ma vitesse, lorsque mes études m’ont amené vers des lectures plus compliquées, me contraignant souvent à relire pour comprendre (tandis qu’auparavant, j’avançais toujours au galop). Ensuite, le diplôme en poche & levée la contrainte des lectures imposées, j’ai perdu mon appétit, cédant plus facilement aux sirènes du divertissement facile & des séries télévisées.

À vrai dire, j’ai regardé assez de bêtises pour une vie entière (et même parfois re-regardé) ! Le phénomène est banal, je pense : si je parcours ma bibliothèque, j’ai envie de tout lire, mais je n’ai l’énergie d’ouvrir aucun volume ; si je parcours le catalogue d’une plateforme de streaming, je n’ai réellement envie de rien voir, mais je dois pourtant fuir dans une fiction. C’est un mélange de lâcheté & de traquenard : on cède sous la pression de notre fatigue & de la loi du moindre effort, mais aussi pressurisé par une industrie rapace, qui s’est faite experte pour voler notre attention. Les mots me manquent pour dire mon dégout tant vis-à-vis de ces vampires (réseaux sociaux & géants du streaming doivent être mis dans le même sac) que de moi-même qui m’en trouve souvent victime.

C’est que je me sais vulnérable aux contenus prémâchés ; une part chez moi veut lâcher prise, s’abandonne au courant qui toujours nous incline à appuyer sur play, à enclencher l’épisode suivant. Je sais ma faiblesse, je sais l’écœurement qui surgit toujours, au milieu de la saison 4 ou du troisième jour de binging ; bien averti, je perds pourtant encore pied. Rien d’étonnant : ce que ces derniers mois m’ont confirmé, c’est finalement l’importance du repos & du moral, dans cette quête du mieux-consommer culturel. Ma meilleure performance tient uniquement à cela ; sans ces conditions favorables, la discipline n’est rien.

10 mai

En lisant dans la presse un article sur la maladie terminale de Raoul Cauvin, je découvre l’existence de son blog. Il ne semble plus l’alimenter lui-même depuis 2014 mais il est bien actif dans les commentaires, qui frisent la centaine sous la plupart des billets. Voilà donc l’exemple d’un auteur qui mobilise une audience & une communauté fidèle en dehors des réseaux sociaux. Mine de rien, l’exercice est périlleux : de tels espaces décentralisés se font bien rares & c’est une gageüre d’y demeurer fidèle, face aux monopoles des mastodontes du web.

J’ai eu plaisir à parcourir ce blog, toujours bien actif mais dont le canevas semble depuis des années figé. Il flotte là un parfum de l’internet pré-Gafam, que ma foi j’aimais bien. C’est une preuve qu’il est possible de résister à la standardisation galopante qui a accompagné l’essor des grands réseaux, en ce qui concerne aussi la communication des auteurs. En cela, j’espère qu’un tel espace—hébergé sur le site même de l’éditeur—puisse être non seulement un témoin du passé, mais aussi un modèle pour le futur.

11 mai

Choses lues :

  • Evangeline Walton, La Maison des sorcières (1945) : roman avec lequel j’ai poursuivi ma découverte du fantastique féminin. Il s’agit d’un récit de hantise assez lovecraftien de par l’importance qu’il accorde à l’hérédité, mais que n’aurait jamais pu écrire Lovecraft. Le rôle prépondérant accordé à des personnages féminins contraste en effet avec l’univers mâle du maitre de Providence. Il est aussi notable que Gaylord Carew, le protagoniste, plutôt que d’exercer la profession conventionnelle de détective, est un psychiatre. Alors que les traits de caractère généralement mis en avant dans le roman occulte sont la témérité & l’inflexibilité, la douceur—voire la tendresse—de ce personnage est à l’inverse valorisée dans La Maison des sorcières. Pour le reste, on retrouve certains lieux communs du surnaturel rétro (le ka égyptien, les tulpas tibétains…) que je ne cache pas apprécier & auxquels j’ai moi-même recouru dans mes livres-jeux. Un élément intéressant est l’entité fantomatique qui semble détachée d’un tableau & se déplace avec une extrême lenteur ; cet effet d’épouvante demeure peu usité, & Walton le traite ici avec talent.
  • Henri Vernes, Bob Morane, n° 33 : « La Couronne de Golconde » (1959). Une de mes tactiques, pour renouer avec la lecture comme divertissement, est de lire les Bob Morane stockés dans le grenier de mes parents. Alors que mes frères ainés les avaient dévorées par dizaines, je n’ai pour ma part lu que deux ou trois de ces aventures, car j’ai obliqué vers des romans merveilleux ou de fantasy sitôt ma découverte de Harry Potter. Ce roman, choisi car il ouvre le « Cycle de l’Ombre Jaune », correspond très exactement à l’idée que j’avais conservée de la série (idée fondée, je crois, surtout sur les bandes dessinées). L’exotisme & l’outrance d’un tel récit lui confère un caractère suranné que j’apprécie assez. J’avoue en revanche avoir été déçu par le style : défenseur par principe des littératures populaires & consommateur d’auteurs talentueux s’étant illustrés dans cette veine (Ray, Simenon), j’ai peut-être tendance à surestimer les qualités textuelles de ce type de livre. Notons que la dernière page de cette édition (celle de Lefrancq) renseigne une adresse à laquelle on peut écrire à l’auteur, « qui vous répondra personnellement ». Voilà qui fait écho à ce que je notais plus haut. Je gage que Vernes, quant à lui, a reçu en son temps quantité de courriers—sans doute lui en adresse-t-on encore…
  • Henri Vernes, Bob Morane, n° 113 : « Krouic » (1972). Alors que la quatrième de couverture de mon édition de « La Couronne de Golconde » divulgâchait la fin du récit, le résumé de ce roman-ci (que j’ai lu dans l’édition Pocket Marabout) attisa au contraire ma curiosité. Voyez plutôt : « Mon premier est magicien. Mon deuxième est collectionneur. Mon troisième est une gigantesque araignée. Mon quatrième est chasseur. Mon cinquième est un robot. Et mon tout, c’est Krouic, une fantastique aventure de Bob Morane. » Il y a de quoi être intrigué, n’est-ce pas ? En définitive, ce roman s’est révélé très pulp, à la fois plus drôle & bien moins attentif au réalisme que l’autre. Comme dans « La Couronne de Golconde », Morane se trouve apparié avec une jeune fille (cette tendance à toujours positionner le héros face à une partenaire potentielle tend à m’agacer ; elle nuit même à des fictions autrement excellentes, comme Peaky Blinders), mais le traitement de cette relation-ci prend des accents plus machistes ou paternalistes, ce qui m’a davantage dérangé. Un reflet du contexte d’écriture, sans nul doute.

Choses vues :

  • Deux pièces de théâtre dans le cadre du festival Courants d’Airs 2021 (le traditionnel festival du Conservatoire royal de Bruxelles, organisé cette année par vidéo) : le spectacle de marionnettes Viens, on se tire ! (une production de la compagnie La Corneille bleue), qui m’a valu un grand coup de cœur, & A-vide, un spectacle mêlant danse, musique & texte, conçu par Aurélien Dony dont je suis toujours le travail avec intérêt.
  • Plusieurs conférences dans le cadre du colloque Humour, ironie et subversion dans l’école belge de l’étrange (organisé via vidéo également). J’ai assisté aux communications d’Arnaud Huftier sur Ray & d’Éric Lysøe sur Ghelderode, ainsi qu’à celle de Catherine Gravet sur le fantastique belge féminin contemporain. Enfin, j’ai visionné l’entretien avec Florence Richter au sujet de la tradition du fantastique dans sa famille. À cet égard, j’étais heureux d’avoir tout récemment lu des ouvrages d’Anne Richter & de Marie-Thérèse Bodart ; le propos de leur descendante m’eût autrement été obscur. Ce colloque a bien sûr suscité des réflexions chez moi, mais guère qui ont pris si solidement forme que je puisse les évoquer ici. Un détail, néanmoins : il a brièvement été question de l’existence même d’une école belge de l’étrange, qui ne fait pas consensus. Pour ma part, j’avoue avoir toujours pris le parti de ce terme & m’être même déjà positionné en héritier de la doctrine à laquelle il parait renvoyer. Peut-être devrais-je plutôt parler de tradition belge de l’étrange, car il est vrai qu’il manque des délimitations claires à cette école—&, s’il en existait, sans doute ne correspondraient-elles pas à ma conception personnelle (par exemple, hormis un peu de Thomas Owen, je ne me sens pas proche des fantastiqueurs du Groupe du Roman).
  • La bande-annonce de The Green Knight (David Lowery), qui vient tout juste de paraitre. Cela faisait très longtemps qu’un film ne s’était plus présenté à moi d’une manière qui me donne envie de le voir en salle obscure. Or celui-là maintient l’excellente impression qu’il m’avait faite sitôt ses premières images révélées. (Il est également si rare qu’une bande-annonce conserve du mystère & ne compacte pas l’intrigue en trois minutes que cela aussi doit être salué. Allez donc la visionner, si ce n’est déjà fait !)

Choses bues :

  • J’ai gouté la Comme à Bruxelles, la petite dernière de la Brasserie des Eaux Vives. Je dois dire avoir été très agréablement surpris par cette bière improbable, qui cherche à reproduire le gout d’une gueuze au fond de la province de Namur, non loin de la botte de Givet. L’aspect y est réellement : à voir sa robe orange brumeuse, on a l’impression de boire une gueuze Boon. L’acidité y est aussi ; il ne lui manque qu’un peu de pétillant pour qu’elle puisse rivaliser avec les véritables lambics bruxellois.
  • Goutée aussi, la Blanchette, produite par la brasserie Millevertus & marketée comme une blanche à saveur citronnée. Je n’ai pas été convaincu : je lui ai trouvé un côté aqueux & plat, encore desservi par une mousse sans tenue. Les premières gorgées étaient rafraichissantes, mais mon intérêt à décru au fur & à mesure, si bien que je l’ai finie sans plaisir.

& dans les oreilles, essentiellement de la synth-pop :

  • Le nouveau single de Marina Diamandis, « Purge the Poison », qui est vraiment très bien.
  • Mon album préféré de Metric, Pagans in Vegas.
  • Voire un peu de Therapie Taxi (je l’admets, c’est un gout qui s’acquiert).

12 mai

Je remarque que quelqu’un a référencé tous les livres fantastiques publiés par Stellamaris dans la base de données de nooSFere. Cela fait 43 titres, tout de même !

Ma fiche inclut donc enfin une mention de mon recueil de contes en vers, Contes du sabbat et autres diaboliques amuseries. Voici quelques années, cette nouvelle m’aurait empli de joie : auteur débutant, j’étais obsédé par l’idée de développer ma notice & hiérarchisais même les fanzines auxquels je candidatais selon leur référencement sur cette plateforme.

Tout cela me semble si vain, à présent. Je n’accorde plus guère d’importance à ma bibliographie, en dehors des titres principaux. Sur ce présent site, j’ai récemment nettoyé l’onglet que je lui consacrais, pour ne conserver que le contenu essentiel. En effet, que vous importe de savoir que j’ai publié un poème dans tel journal de quartier photocopié, à l’hiver 2013 ?

L’immense majorité de ces textes de jeunesse sont bons à oublier, de toute manière…

24 mai

Je découvre (un peu en retard, déjà) l’esthétique dark academia, qui a apparemment les faveurs de certains réseaux prisés de la génération Z, & je dois dire—pour parler son langage—que je me sens attaqué. Intérêt pour la poésie, les langues anciennes, l’architecture gothique : check. Les accessoires : check—je possède bien une machine à écrire, une pipe & un sceau à cacheter gravé à mes initiales… Quant au look, si je suis loin de coller au style Ivy League, mon amour des pulls en laine & des longues écharpes doit néanmoins me rendre suspect. J’ai même récemment recommencé à porter des vestons ! Misère de misère, serais-je en passe de verser dans le cliché ?

25 mai

Choses lues :

  • Henri Vernes, Bob Morane, n° 7 : « Les Faiseurs de désert » (1955) : des quelques Bob Morane que j’ai lus à la suite, c’est le meilleur. L’histoire, très James-Bondesque par la menace qu’elle fait peser sur l’humanité & par son cadre (l’ile d’un docteur maboul), est d’autre part réaliste dans son déroulé. Bob s’y trouve embarqué par un mélange de chance & d’audace, puis s’en tire grâce à plusieurs adjuvants. À noter que c’est un roman à l’univers 100% masculin, ce qui n’est certes pas idéal (je ne peux pas jeter la pierre ; mes écrits ont ce même défaut) mais qui évite au moins l’écueil de la donzelle à sauver, qu’on retrouvait dans les deux aventures dont je parle plus haut. Je remarque, à présent que j’en ai relues plusieurs, que Bob Morane est un « héros qui a peur ». C’est ainsi : en littérature, il y a des héros dont on aime décrire les sueurs froides & d’autres qui paraissent imperturbables. Contrairement aux souvenirs que j’en avais, Morane semble appartenir à la première catégorie. (Mon appréciation de ces jugements catégoriques provient d’un cours d’histoire de la poésie durant lequel Gérald Purnelle avait fait rire toute la classe en devisant sur les oppositions fondamentales entre poètes qui disent « ô » & ceux qui n’y recourent jamais. Depuis, je m’amuse à esquisser de telles oppositions.)
  • Agnès Michaux, Journée exceptionnelle du déclin de Samuel Cramer (2016) : un roman dont je n’attendais pas grand-chose, mais qui m’a agréablement surpris. Je trouve le titre assez mauvais &, en parcourant la quatrième de couverture, je craignais que ce ne soit un livre à la Simon Liberati : très érudit, mais qui contraint à consulter Wikipédia toutes les trois pages. C’est bien un livre fort parisien, assez esthète aussi, qui parle en initié du petit monde littéraire (il met notamment Houellebecq en scène), du Flore & tout le tralala, mais il est très lisible. Ce sont des chapitres courts, quelques fragments mais qui ne font pas trop désordre, des références nombreuses mais qui ne virent à l’inventaire. M’ont assez plu certaines réflexions sur la filiation, l’amour perdu & la métropole. Je le recommande.

Choses vues :

  • Hyena Men: The Mysterious Animal Gangs Of Nigeria, d’Andrew Graham-Brown (2019) : un documentaire visionné en guise d’inspiration pour mes livres-jeux mais dont, en définitive, je me garderai bien d’exploiter directement le thème. Cela croiserait de bien trop près les dangereux écueils de l’appropriation culturelle & de l’exotisme.
  • Marc Isgour, Les Œuvres inspirées d’un fait ou d’un personnage réel : implication en matière de respect de la vie privée & du droit à l’image : un webinaire organisé par la SACD. Il traitait davantage de l’audiovisuel que de l’écrit, mais j’étais néanmoins vivement intéressé par ces questions. J’en retire une confirmation qu’à cet égard, mes petites audaces ne me font pas courir grand risque (j’avais déjà consulté un juriste vis-à-vis de cette question).
  • A Mile an Hour: Running a different kind of marathon, de Beau Miles (2018) : un court film difficile à classer, mais très très inspirant. Je vous le recommande.

& dans les oreilles :

  • Je découvre un peu tardivement le dernier EP de Refused, The Malignant Fire, & suis assez conquis.
  • Tombé par hasard sur une version de « Teenage Dirtbag » enregistrée selon le point de vue de Noelle par Jax, je suis retourné écouter en boucle la version rétro qu’elle avait produite il y a quatre ans. À onze ans, j’écoutais la chanson originale chaque jour dans le bus, sur mon walkman Philips AQ6492. Elle conserve une place toute particulière dans mon cœur.
  • À l’Eurovision, je tenais pour l’Ukraine, mais je suis globalement heureux du top 5, qui est tout de même un des plus sensés des dernières années. Si vous voulez, débattons-en en commentaires !