Journal #5

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2 janvier 2021

Notes sur quelques lectures récentes :

  • Bram Stoker, L’Enterrement des rats et autres nouvelles : une anthologie des éditions Librio, rassemblant quatre récits originellement publiés dans le recueil posthume Dracula’s Guest and Other Weird Stories. « Le Secret de l’or qui croît » est une courte nouvelle dans la veine d’Edgar Poe, qui souffre d’une narration distante. « Une prophétie de bohémienne » & « Les Sables de Crooken » sont des textes humoristiques qui m’ont plutôt évoqué ceux de Wilde. Le premier, très court, est le moins bon des deux ; le second brille davantage par son riche décor écossais, par son franc rejet du stéréotype & par l’espèce de Monsieur Jourdain dont il fait son protagoniste. Mais c’est la nouvelle liminaire—« L’Enterrement des rats »—qui a réellement trouvé grâce à mes yeux. Cette histoire d’horreur (mais non fantastique), sise dans le bidonville des chiffonniers montmartrois, renoue avec le rythme & le caractère sordide, non dénué de pittoresque, qu’on trouve en certains passages de Dracula.
  • Frederic Livyns, Les Nouvelles Aventures de Carnacki (saison 1) : six enquêtes de Thomas Carnacki, le détective de l’étrange créé par l’écrivain anglais William Hope Hodgson. J’étais curieux de lire ce livre car son auteur, très prolixe, me semble en passe de devenir un fantastiqueur de premier plan en Belgique francophone—or, vous savez que j’aime me tenir au courant en cette matière. Je n’ai jamais lu d’aventure originale de Carnacki, mais je dirais qu’il est un détective de l’étrange au sens étroit du terme, ses enquêtes prenant la forme d’exorcismes & mettant en scène des spectres uniquement. Le respect du texte-source me parait évident, car chaque nouvelle emprunte le même schéma d’enchâssement (tant les introductions que les conclusions sont déclinées comme de simples fonctions du récit, sans qu’on cherche à les alourdir de matière superflue) & mobilise un lore spécifique (manuscrit Sigsand, pentacle électrique, entités Aeiiriii & Saiitii, dernier verset inconnu du rituel Saaamaaa), que je devine être l’invention de Hodgson. De manière générale, ces contes sont prenants & construits de sorte à bien ménager des effets de dévoilement & de rebondissement. Je n’ai que deux bémols à soulever : 1) quelques coquilles, de même que des répétitions ou pléonasmes qui alourdissent le texte & auxquels aurait pu aisément remédier un correcteur, & 2) une certaine surenchère dans la complexité des manifestations surnaturelles, plusieurs contes mettant en scène deux, trois ou quatre entités distinctes (si elles sont toujours justifiées par l’histoire du lieu hanté, la répétition de ces situations lasse & tend à l’invraisemblable).
  • Louis Derthal, Le Sorcier du Val-Noir : un roman-feuilleton de 1934 que j’avais acheté sur base du titre uniquement, présageant un récit fantastique. Il s’agit en fait d’une histoire sentimentale qui utilise un personnage d’empoisonneur—j’opine qu’elle eût pu s’en passer & aurait gagné à le faire. Reste qu’il s’agit d’un roman plaisant, qui m’a même semblé bien écrit. Situé dans la région des Deux-Sèvres, il bénéficie du cadre dépaysant d’un château familial. Chose un peu étonnante, sous le pseudonyme de Louis Derthal se cache en fait une autrice. Sa protagoniste est donc dotée d’une profondeur de caractère & d’une assurance qui aiguise les dialogues, deux traits manquant souvent aux personnages de roman sentimentaux. Le tout se lit au galop & mélange habilement les genres : roman de mœurs par son sujet, mais émaillé de descriptions romantiques de la campagne environnante (l’histoire débute à l’automne et s’achève au printemps), roman moderne—dans une certaine mesure, par la liberté dont fait montre son héroïne—mais parsemé des grosses ficelles qui sont les armes du feuilleton dix-neuvièmiste.

5 janvier

L’Académie française vient seulement d’ajouter cédérom à son dictionnaire. Sur Twitter, d’aucuns se gaussent, d’une part de sa lenteur—qu’elle parle d’un « objet d’emploi de plus en plus courant » pointe en effet sa déconnexion—& d’autre part de sa justification pour rejeter la forme originale CD-ROM : elle « heurtait notre graphie ».

Si je partage la première critique, il n’en va aucunement de la seconde. Au contraire, dans mes écrits récents, j’ai moi-même lexicalisé nombre d’acronymes. Ainsi, j’ai écrit cévé, cébédé, céta, ypégés… Je l’ai fait pour éviter un effet visuel qui me déplait—notamment en poésie—mais aussi car ce me semble une évolution logique de la langue : bédé & tous ses dérivés sont bien entrés dans l’usage.

Du reste, cela contribue à une poétique implicite. Un élément qui m’en a convaincu, c’est l’usage que fait Nimier des formes foutebôle (dans Le Hussard bleu) ou coquetèle (dans Les Enfants tristes). J’ai trouvé ces mots délicieux, &—si les emprunts en question paraissent aujourd’hui trop installés pour qu’on se les approprie de la sorte—ils constituent de parfaits modèles de ce que je veux accomplir en stylistique.

7 janvier

Je réalise que, dans mes fictions, je ne parviens jamais à mettre en scène qu’un univers saisi consciemment. L’imagerie catholique que je mobilise, mon fantastique ironique, volontairement contemporain… tout cela participe à mon imaginaire personnel mais, en mon for intérieur, je perçois également une strate plus profonde qui demeure inaccessible à l’écriture, comme retirée derrière une membrane.

C’est quelque chose que j’approche par le rêve & par certaines lectures. Il en va ainsi d’ambiances souterraines, de grottes & de caves qui impriment chez moi une marque particulière. C’est quelque chose que je sens parfois dans mes poils ; que j’ai ressenti à la lecture d’En ville morte, lorsque George Stella visite la chambre du sculpteur ; dans le Golem aussi, à certaines descriptions du ghetto, lorsque sont évoqués des espaces secrets dans la muraille, qui se dérobent à l’expérience quotidienne comme s’ils relevaient de la géométrie non-euclidienne chère à Lovecraft. Cela, sans que je puisse bien l’évoquer en mots, fait écho chez moi à des souvenirs enfouis—parfois vécus, parfois rêvés—& suscite le sentiment propre au fantastique, ce mélange difficilement définissable de familier & d’inquiétant.

Ce qui m’y a fait songer aujourd’hui, c’est ma lecture du journal de Jünger. Je retrouve par endroits les mêmes impressions, notamment lorsqu’il évoque des rêves chtoniens qu’il a faits. Hellens, Meyrink, Jünger… ils ne sont pas nombreux à produire de telles ambiances. Peut-être pourrais-je leur adjoindre Jean Ray et Aloysius Bertrand, pour certaines pages de Malpertuis et du Gaspard de la nuit qui—de même—traitent du clos, de l’obscur, du rassurant & pourtant intranquille. Sans oublier Ghelderode, qui peint parfois des tableaux similaires dans Sortilèges ou La Flandre est un songe.

Je peux percevoir cela, l’unité de cela. Mais cette perception fondamentale, je peine à la décrire & crois devoir renoncer à la mettre en scène. Voyons aussi le motif de la ruelle merveilleuse, qui me fascine chez Ray et dans la bande dessinée « La Lune gibbeuse » : avec quelle trivialité l’ai-je employé à mon tour, dans Le Démon dans l’escalier (rue des Bénédictines) & dans La Nuit du seum (salle magique du Thier de la Fontaine) !

Hélas, des choses qui me tiennent en excitation lorsque, par aventure, je les rencontre au détour d’une lecture ou d’un songe, je me sens proprement incapable de les communiquer. Mais est-ce seulement possible ? Ce sentiment fantastique, était-il consciemment perçu par Hellens, Meyrink, Jünger—ou dépend-il toujours du lecteur, le seul qui soit vraiment à même de construire du signifiant, d’insuffler de la magie dans les descriptions ?

11 janvier

Je repense régulièrement à cette carte blanche de Florence Richter : « Quelle est la particularité littéraire et artistique de la Belgique, petit pays singulier ? », publiée le 24 décembre sur le site de La Libre Belgique. Vous ne serez pas surpris de lire que je partage entièrement son opinion : l’étrange me semble aussi le genre le plus riche & le plus spécifique des lettres belges.

De même, je rejoins son opinion qu’on peut faire remonter l’origine de cette tradition aux plus jeunes années de notre nation, avec Charles De Coster qui dote nos lettres d’un premier monument. J’aime l’exercice de concevoir l’étrange en Belgique comme un registre littéraire qui traverse toute notre histoire, plutôt que de se focaliser sur son bref âge d’or : celui de l’« école belge de l’étrange » qui s’est épanouie dans les années ’60 & ’70, notamment sous l’égide des collections Marabout.

C’est une lecture à laquelle nous encouragent nombre de critiques, & notamment Baronian dans son Panorama de la littérature fantastique de langue française. En amont de ce « point névralgique », c’est chose assez aisée : on peut prendre assise sur les symbolistes, sur Hellens & ses Réalités fantastiques… En aval, en revanche, la tâche est plus ardue. Florence Richter cite Christopher Gérard, Bernard Quiriny & Sara Doke, trois auteur·ice·s qu’à titre personnel, je n’ai encore jamais lu·e·s.

Pour ma part, j’ai souvent réfléchi à la question, & il me semble que la forme du conte s’essouffle beaucoup à compter des années ’80—c’est chose assez naturelle, vu l’apogée qu’elle vient de connaitre. Alors, mes gouts personnels & mes explorations m’inclinent à voir l’étrange s’épanouir dans un format différent : la bande dessinée. C’est en effet l’époque où apparaissent plusieurs qui n’ont cesse de me ravir : la série Isabelle à partir des « Maléfices de l’oncle Hermès » (1975), les œuvres de Comès (Silence, en 1979, puis toutes les suivantes), Le Bal du rat mort de Jan Bucquoy & Jean-François Charles (1980)…

L’étrange s’y développe dans des décors & des registres variés : enfantin, plein de poésie & d’ironie chez Will, Franquin & Delporte (les aventures d’Isabelle ne sont pas toujours très situées, mais de très belles pages les rattachent à la tradition flamande, notamment celles du pays bleu et de l’oracle de Delft dans « L’Envoûtement du Népenthés ») ; plus sombre & mystérieux (comme l’est l’Ardenne) chez Comès ; plus mondain, voire dépravé, dans l’aventure ostendaise de Bucquoy & Charles, qui rappelle beaucoup l’univers de Ghelderode.

Dans les années 2010, le meilleur exemple de cette tradition, je l’ai trouvé dans la chanson, chez un groupe malonnois appelé Djinn SaOUT (aujourd’hui re-baptisé DS). Si ce groupe a pris un tournant plus pop & évoque aujourd’hui des sujets plus actuels, ses trois premiers albums—Le Souffle des pantins (2009), Le Désir des grands espaces (2011) & De l’ombre à la lumière (2014)—sont pour moi de parfaits héritiers de la tradition belge de l’étrange.

On y explore des territoires mystérieux (jardin, forêt, vieux manoir, plaines obscures, labyrinthe, cavernes), y rencontre tout un bestiaire fantastique : un taureau-sorcier, un centaure, une ondine, des fantômes & des automates… Des influences picturales se font particulièrement sentir dans le second album : les pantins évoquent ceux de Rops, une chanson est dédiée à Ensor, une autre à sa ville d’Ostende qu’il a tant peinte, le Bal du Rat mort y est explicitement cité… Cet ancrage est encore présent dans le troisième album (notamment dans le très beau diptyque « La Poésie… / …de ce pays ») mais, à ma connaissance, ne se retrouve plus guère dans les mélodies actuelles du groupe. N’empêche, pour quelques années d’une splendide tentative, un vent d’étrange a soufflé sur sa musique. (J’ai longtemps ambitionné de lui consacrer un article dans Faunerie mais n’en ai jamais pris le temps : puissent ces quelques notes compenser un peu.)

Ensuite ? Eh bien, je ne sais pas. Peut-être la relève surgira-t-elle d’un nouveau média (je n’ai pas la prétention de penser que j’y parviendrai moi-même dans le livre-jeu), peut-être un renouveau du conte nous attend-il. Sans doute nombre d’œuvres ont-elles aussi échappé à mon regard & faussent donc mon panorama personnel. Mais toujours, me semble-t-il, nous trouverons ces caractéristiques communes, pas toujours très bien définies, dans des œuvres puisant leur inspiration en légendes & paysages de chez nous.

17 janvier

Choses lues :

  • Jean Ray, Les Contes du whisky : son tout premier recueil &, paradoxalement, l’un des seuls que je n’avais pas encore lus (quoique je connaissais quelques-unes des nouvelles qu’il renferme par la compilation Les 25 Meilleures Histoires noires et fantastiques). J’ai particulièrement apprécié les patronymes pittoresques & deux contes d’une veine très réaliste magique : « À minuit » & « Mon ami le mort ». Comme toujours, je suis impressionné par le relief que Ray donne à son style. Voici des années que j’en ai fait l’un de mes maitres en écriture mais, s’il demeure un horizon que je souhaite atteindre au point de vue de l’ambiance & si ses personnages ont souvent influencé la construction des miens, force est d’admettre que je n’ai rien pris de son style. Pourtant, plus que tout, j’aimerais savoir écrire comme cela. Il faut croire que c’est une question de tempérament : lui est un sanguin, je suis un anxieux. Si nous partageons une certaine intranquillité, la sienne le pousse toujours à l’assaut, la mienne toujours à la fuite, à la circonvolution. Dès lors, il est bien naturel que le phrasé de mes récits diffère autant de ce que j’ai lu dans ce recueil…
  • José Luis Zárate, La Glace et le Sel : un roman qui m’a été offert et sur la page de titre duquel il est écrit : « Pour te faire changer d’avis sur les contemporains. » Je ne sais trop dans quelle mesure il a accompli cette mission. Dérivé de l’œuvre de Bram Stoker, c’est le récit du voyage de Dracula depuis sa Transylvanie jusqu’à Londres, dans les cale d’un navire dont l’équipage sombre progressivement dans la folie, puis dans les profondeurs. Le narrateur-personnage est le capitaine de ce navire. Il décrit au jour le jour l’emprise que développe le vampire, la cale envahie de rats blancs… Dans son traitement, ce roman m’a rappelé les chapitres consacrés au personnage de Renfield, dans Dracula. On y trouve un mélange de terreur & de séduction, mais autrement plus sexuellement explicite que dans l’œuvre originale. Sans juger de la qualité de ces scènes—& conscient que l’inclination au malaise peut être une qualité des fictions fantastiques—mes gouts personnels ont sans doute induit une rencontre ratée avec le texte.
  • Guy Lemaire & Paulette Nandrin, Mes plus belles histoires : un recueil de légendes wallonnes, vraisemblablement de la plume de la seule Nandrin, Lemaire n’ayant été que leur interprète en radio et peut-être l’auteur de la sélection (certes, aussi une caution populaire, qui a sûrement motivé la mise en avant de son nom sur la couverture). Le format très court de ces histoires (il y en a cinquante) laisse parfois sur la faim, mais il faut dire que le matériel original est souvent minime & seulement enjolivé sur le moment par le conteur. J’ai retrouvé nombre de tropes déjà rencontrés dans des recueils de folkloristes. Celui-ci fait la part belle à l’Ardenne. Comme toujours, j’ai apprécié les histoires de nuton. Il est curieux que, tandis que les korrigans, kobolds & cie ont souvent été repris dans des œuvres modernes, le nuton conserve un parfum suranné. Il y aurait certainement un travail à accomplir pour le faire entrer dans des sphères moins naïves de la littérature merveilleuse, & peut-être m’y attèlerai-je un jour. Du reste, j’ai aussi lu avec intérêt des récits situés dans ma région d’origine : « La Légende d’Agimont » (qui a fait ressurgir des souvenirs de mes navettes scolaires en bus, où les enfants de la commune—voisine de la mienne—débattaient des rumeurs d’incendie criminel, le château dont il est question dans le conte ayant été détruit en 2001), « Les Baudets de Mariembourg » (qui n’est malheureusement pas une histoire fantastique), & bien sûr « Les Amoureux de Dourbes », qui met en scène le château de Haute-Roche dont, enfant, je suis allé quelquefois explorer les ruines, laissant mon vélo au pied du contrefort rocheux sur lequel elles s’élèvent.

Choses bues :

  • Bête Noire (brasserie La Source Beer Co) : un délice ! C’est une jonge bruin, un concept à ma connaissance inédit : la bière est construite sur le mode d’une oud bruin & bénéficie donc de trois fermentations (en cuve, en barrique & en bouteille), mais la seconde de ces étapes est réduite à trois mois. Pourtant, on s’y tromperait, car tout y est : belle robe rouge, merveilleuse acidité, & ce format 37,5 cl qui me plait tant. Sachant que c’est la première bière barriquée de cette brasserie, je suis impressionné. En effet, ce type de bière est généralement produite par de très vieilles maisons qui capitalisent sur un patrimoine (réutilisation ad vitam æternam des mêmes foudres pour en conserver les levures sauvages, déménagement absolument exclu, nettoyage parcimonieux des installations…), il est donc étonnant qu’un premier essai ait cette qualité ! Cela dit, j’admets n’être qu’un amateur ; dès lors, beaucoup de choses échappent à mon palais qu’un maitre zythologue remarquerait à la première lampée…
  • Mère Vertus (brasserie MilleVertus) : décidément, je n’aime pas le packaging & le marketing de cette maison. Cette bière-ci n’atteint pas le mauvais gout de leur IPA Pot’âme, mais l’image employée l’a clairement desservie, car je l’ai longtemps laissée au frigo avant de me décider à la tester. Dès le premier abord, ce n’est pas mon truc : je n’aime pas tellement les triples, ni les bières qui titrent haut. L’amertume de celle-ci surprend un peu, mais n’est pas exactement une caractéristique transfigurante. Je lui ai du reste trouvé un côté astringent, mais peut-être est-ce dû au contexte de consommation. Je lis sur le web qu’elle est composée de cinq malts et cinq houblons différents ; c’est typiquement le genre de complexité que je tends à juger inutile : j’en connais de ce calibre qui me gouttent plus avec nettement moins d’ingrédients.

Journal #4

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21 décembre 2020

La dernière entrée de mon journal d’auteur remonte au 27 décembre de l’année passée ! Entretemps, pour écrire mon quotidien, je me suis rabattu sur mon journal intime & sur des formes poétiques, inédites à cette heure. La raison de mon désintérêt est évidente : cet exercice était né d’une envie de m’affranchir des réseaux sociaux & de rapatrier sur mon blog une partie de ma communication. 2019 fut une année propice à cela, car j’ai peu écrit & publié discrètement, sans trop y croire. Or, 2020 fut marqué par un retour de mes ambitions littéraires, & toutes mes résolutions se sont dissipées sitôt que j’ai eu un produit à vendre : je me suis retrouvé à en faire la réclame sur tous les réseaux.

Cette année, j’ai d’abord écrit deux livres-jeux, les numéros 4 & 5 de ma série « Mauvais Sorts ». La Nuit du seum a paru en juillet, Pour l’honneur de Patte-de-Bouc sortira sans doute en février [rectification : c’est sérieusement compromis]. J’ai entrepris leurs rédactions respectivement aux confinements de mars et d’octobre, &—même si mon stress a parasité le processus—force est de constater que ces circonstances m’ont amené à écrire avec plus de régularité que je ne l’avais jamais fait auparavant (le schéma ci-dessous en témoigne). Je reste loin de certains modèles en écriture (Ray, Simenon et cie.) mais cela me redonne confiance en mes capacités. D’autre part, j’ai également beaucoup travaillé à mon prochain recueil de poésie : je voulais réunir au moins 40 pièces avant d’envisager la moindre soumission à des éditeurs, j’en ai présentement 39 à disposition & suis globalement satisfait de leur qualité.

Premiers jets de mes livres-jeux (mots cumulés par jour). N.B. : de fortes augmentations peuvent être expliquées par l’utilisation de copier/coller, courante dans les livres-jeux.

Néanmoins, même si des parutions sont à venir, je souhaite en finir avec mes démarches de promotion sur les réseaux sociaux (ou, si je ne suis pas assez résolu pour y renoncer, au moins leur adjoindre un support plus pérenne & réfléchi, qui ne s’inscrive dans leur culture de l’immédiateté). La première raison est que je reste convaincu de leur nocivité—cette opinion s’est même renforcée, par exemple à la lecture du blog de Ploum. La seconde raison est que toutes mes tentatives se sont encore soldées par des échecs.

Mes efforts de promotion lors de la sortie de La Nuit du seum se sont révélés particulièrement décevants. Certes, le canal des réseaux n’est pas seul en cause, car j’ai également bénéficié d’une couverture dans la presse régionale (couverture somme toute modeste, mais encore inédite dans ma « carrière »), sans effet également. À mon regret, je commence à partager les désillusions exprimées par beaucoup à l’encontre du format EPUB. Si je maintiens que c’est un outil formidable, dont j’apprécie particulièrement l’ergonomie & la sobriété, force est de constater que son accès demeure cantonné à un cercle restreint d’usagers, consommateurs (& souvent eux-mêmes producteurs) de littérature indépendante, tandis que le grand public y est trop étranger pour qu’on puisse se garantir un succès via une publication uniquement numérique.

Ces raisons justifient mon regain d’intérêt pour mon site personnel—intérêt qui se maintiendra, je l’espère, dans la durée. Je le retrouve en friche, n’ayant même pas pris la peine de rédiger des billets pour signaler mes rares parutions de l’année écoulée (outre mon livre-jeu, j’ai publié trois poèmes dans une anthologie intitulée À vol d’oiseaux. Poésie depuis la ZAD de la Sablière & deux articles consacrés à Marie Gevers dans le webzine Faunerie, peu avant qu’il ne soit mis en pause).

Dans ces conditions, il n’est pas surprenant qu’à l’heure où j’écris ces lignes, seules deux personnes aient fait la démarche de s’inscrire pour recevoir une alerte via courrier électronique à la parution d’un nouveau billet. À elles, merci. Aux autres, si vous aussi êtes dégouté des grands réseaux, n’hésitez pas à me laisser votre adresse : je promets de ne publier par ce biais que des contenus ponctuels, sans rechercher ni l’immédiateté, ni la facilité d’assimilation qui caractérisent désormais ces bêtes honnies.

23 décembre

J’ai lu coup sur coup deux romans de la vieille collection « Horizons de l’au-delà », chez Fleuve Noir. Je suis toujours saisi par une drôle d’impression, mêlée de nostalgie & d’amertume, lorsque je lis ce genre de livres. Je me dis que le champ de production littéraire des années 50 & 60 m’aurait bien mieux convenu que celui nous échéant aujourd’hui (j’ai le même sentiment avec la collection « L’Aventure mystérieuse » ; j’aurais adoré écrire de tels ouvrages de vulgarisation sensationnalistes).

Sans doute n’est-ce qu’un leurre : assurément, il y avait déjà beaucoup d’appelés & peu d’élus. Reste que j’aime la facilité de ces livres, leur humilité, l’assurance tranquille avec laquelle ils osent le régionalisme. Leur style m’amène à m’interroger sur ma propre pratique. Il est à l’opposé complet du mien, ce qui me fait songer que, peut-être, je n’aurais quand même pas profité du contexte littéraire ayant vu prospérer cette collection.

Phrases courtes, voix active, portraits minimalistes, licence à redire certaines descriptions… Peut-être gagnerais-je à écrire un pastiche de ces livres, moi qui me lamente toujours de ne pas savoir faire de roman, d’être incapable de maintenir le rythme dans un récit linéaire. Ce serait formateur. C’était déjà dans un semblable esprit « pulp » que j’avais commencé à écrire des livres-jeux, avant d’aussitôt retomber dans ma manie de la documentation. Il faut croire qu’en cela non plus, la spontanéité ne m’est pas naturelle.

27 décembre

J’ai entamé les démarches de soumission pour mon recueil de poésie Un quelque chose du monde vrai. Je m’étonne un peu d’y être venu si naturellement, sans me tracasser à le relire mille & une fois. Qu’il prenne la forme d’un journal aide bien : je n’ai pas à me soucier de l’ordre, qui m’avait causé tant d’hésitations pour mes Contes du sabbat. Quant aux entrées anciennes, elles ont été fixées depuis longtemps : j’y suis déjà souvent revenu, battant le fer jusqu’à ce qu’il soit froid—à présent, il indéformable. Dès lors, je n’ai eu qu’à relire & retravailler les poèmes de ces dernières semaines, qui étaient déjà bien peaufinés.

Je n’ai guère hésité non plus à soumettre leur contenu intime à des yeux extérieurs. Ils avaient d’emblée été écrits dans ce but. Du reste, je ne crois pas avoir été plus indiscret que je ne le suis dans certains passages de mes livres-jeux. Si je m’y dévoile certes moins explicitement, en prêtant ces pensées à mon protagoniste, mes proches ne peuvent pas s’y tromper.

C’est sans doute là d’ailleurs une faiblesse de mon écriture de fiction. Je le sais pourtant bien, qu’en littérature interactive, il s’agit de poser un protagoniste neutre, une coquille vide que le lecteur peut habiter. Pourtant, d’un épisode à l’autre, je me surprends à le caractériser de plus en plus, à lui faire assumer mes doutes, voire mes névroses. J’ai toutefois le sentiment (je me leurre peut-être) que cela ne le rend pas inaccessible, que ces pensées miennes sont aussi celles d’une génération & que mon public-cible sait donc s’y retrouver.

Du reste, la neutralité stricte—possible dans un format tel que le jeu vidéo—est difficile dans un livre-jeu classique. Or donc, si je ne peux l’atteindre en mettant notamment en scène un·e protagoniste mixte, je préfère ne pas le faire du tout, & écrire au moins sur ce que je connais, moi.

28 décembre

— J’ai yoga, si tu veux.
— Pardon ?
— Yoga, le dernier roman d’Emmanuel Carrère. Je l’ai acheté, si tu veux le lire.

Pour quelques jours chez mes parents, à l’occasion des fêtes de fin d’année, j’ai échangé ces phrases un peu comiques avec mon père. Passé ma confusion première, j’ai donc lu Yoga. Il y a quelque chose de mystérieux à la facilité que—moi que les années d’études ont rendu rétif à la lecture, qui lit peu les contemporains & encore moins de blanche—j’ai à lire un auteur comme Carrère.

Rien n’y semble pourtant ni spécialement abordable (ses paragraphes sont kilométriques, il y va fort avec le name dropping), ni spécialement remarquable (son existence bourgeoise & l’entre-soi parisien qu’il décrit me laissent assez indifférent, tandis qu’un univers similaire me fascine, mettons, sous la plume de Sagan). Pourtant, ce livre m’a happé. C’est réellement mystérieux, & je suppose que c’est à de pareilles arcanes qu’on reconnait la parentèle mal circonscrite des grands écrivains.

Un détail m’a frappé, parmi la masse de confidences réunies sous ce titre : l’auteur évoque à un moment sa passion de jadis pour les romans des collections Marabout Fantastique & Science-Fiction, ajoutant que leur lecture fut formatrice. Moi aussi, j’ai été & suis toujours fort influencé par ces livres (davantage ceux fantastiques que de SF). Il n’y a pas de quoi en faire de grandes théories : des tas de gens les aiment. Mais, ce qui est tout de même amusant, c’est que certains médias/critiques ayant tendance à encenser Carrère sont précisément ceux qui dédaignent le fantastique & encore plus la science-fiction. Comme quoi…

1er janvier 2021

Il est déjà temps de faire mon bilan lecture habituel. Durant l’année écoulée, j’ai lu 25 livres, dont une dizaine d’essais ou de pamphlets engagés. Je ressentais en effet le besoin de me construire une sorte de colonne vertébrale idéologique, qui m’a longtemps manqué. Cependant, ces lectures & les réflexions qu’elles suscitent ont pu également me plonger dans un état d’(éco-)anxiété fatiguant, au détriment de toutes mes autres activités, lecture d’agrément incluse.

C’est peut-être pourquoi, cette année encore, ma liste est moindre qu’ambitionnée. Certes, il faut ajouter au total un grand nombre d’articles & de billets divers, quelques bandes dessinées & aussi plusieurs livres entamés sans que je les finisse, mais cela ne fait tout de même pas grand-chose. C’est dû en partie au problème évoqué ci-dessus, en partie à la complexité de certains titres, & en partie à un grand trou—de mai à septembre inclus—où j’étais trop absorbé par mille soucis pour lire quoi que ce soit.

Bref, voici ma liste de livres lus en 2020. Durant les mois à venir, je souhaite me recentrer sur la lecture en tant que divertissement, en faisant la part belle aux autrices de fantastique & à l’école belge de l’étrange, dont j’aimerais mieux connaitre certains acteurs.

    • Patrick Chastenet, Introduction à Jacques Ellul
    • Stephen King, Laurie
    • Aldo Leopold, L’Éthique de la terre, suivi de Penser comme une montagne
    • Bill Devall, Living Richly In An Age Of Limits. Using Deep Ecology for An Abundant Life
    • Alessandro Pignocchi, La Recomposition des mondes
    • Louise Le Bars, Vert-de-Lierre
    • Michel Houellebecq, Sérotonine
    • Rodolphe de Warsage & Michel Elsdorf, Sorcellerie et cultes populaires en Wallonie. Coutumes, magie & prières
    • Myriam Leroy, Les Yeux rouges
    • Franz Hellens, En ville morte
    • Françoise Sagan, Un certain sourire
    • Vincent Gay (dir.), Pistes pour un anticapitalisme vert
    • Les Actrices et les Acteurs des Temps Présents, Pays dans un pays. Un manifeste
    • Tiqqun, Théorie du Bloom
    • Ron Goulart, L’Effet-garou
    • Bernard Charbonneau & Jacques Ellul, Nous sommes des révolutionnaires malgré nous. Textes pionniers de l’écologie politique
    • Mauvaise troupe, Saisons. Nouvelles de la zad
    • Jules Renard, L’Écornifleur
    • Conseil Volatile, À vol d’oiseaux. Poésie depuis la ZAD de la Sablière
    • Oscar Wilde, Salomé
    • Nicolas Gogol, Tarass Boulba
    • Marc Agapit, Le Doigt de l’ombre
    • B.-R. Bruss, L’Objet maléfique
    • Emmanuel Carrère, Yoga
    • Bram Stoker, L’Enterrement des rats et autres nouvelles

Je nous souhaite à toutes et à tous une meilleure année 2021.

Journal #3

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3 juillet

Voici une semaine qu’une version dialectale de notre jeu vidéo narratif Summoning Belzebeef a été mise en ligne (c’est la version 1.1, téléchargeable en bas de page). Il s’agit d’une traduction en wallon namurois, qui vient s’ajouter aux choix de langue déjà proposés : l’anglais & le français. Comme on pouvait s’y attendre, cette mise à jour a suscité fort peu d’enthousiasme.

J’ai l’art de croiser les niches de marché : un jeu en ligne mais dans une langue que les jeunes ne maitrisent plus, des livres-jeux mais pour adultes & truffés de références obscures… Forcément, cela morcèle toujours plus la portion du public susceptible d’être intéressée. Je commence à me lasser de cet auto-sabotage, si bien que je réfléchis désormais à des projets d’écriture grand public. Étonnamment, la direction vers laquelle je regarde est la romance, mais reste à savoir si je serai capable de donner matière à de tels récits…

Néanmoins, & tandis que ma maitrise du wallon écrit augmente, je compte bien continuer à investir du temps dans de tels projets. Je pense qu’il est important de faire vivre les langues régionales, même en dépit d’une faible audience, & qu’il est urgent de leur ouvrir les portes des nouveaux médias.

Quoiqu’en disent les défaitistes, la bataille n’est pas perdue. J’en tiens pour preuve des milieux où le wallon reste bien vivant : le théâtre amateur, les sociétés folkloriques, la poésie… Il faudra cependant, à moyen terme déjà, renouveler ce public de fidèles. Notre palette d’outils est appelée à évoluer en parallèle, & je pense que le web et la lecture active devront impérativement l’intégrer.

24 juillet

Il m’arrive quelque chose d’étrange, depuis quelques semaines : j’ai des envies d’avant-garde. Voilà qui est nouveau ! Certes, ce n’est pas venu tout seul : cela fait un moment déjà que je secoue mon cynisme et ravive ma flamme militante.

La vraie nouveauté—le progrès, pour tout dire—c’est que je ne me sens plus écartelé entre des conceptions éthiques & esthétiques. J’ai longtemps eu les fesses entre deux chaises : plutôt moderne dans la vie mais conservateur en écriture. Or, j’ai à présent le sentiment que je peux m’affranchir de ce blocage.

J’ai beaucoup réfléchi aux causes éventuelles de cette évolution. Je pense qu’elle repose en partie sur quelques exemples : le groupe anglais Poets for the Planet, mon ami Aurélien Dony qui a fait de ses derniers recueils des espaces de lutte & de liberté, à contrario de tout académisme… Une veine s’exprime là que je n’avais pas l’habitude de voir en poésie contemporaine, & je dois reconnaitre que le vers peut encore vibrer sincèrement à de tels messages, ce dont j’étais venu à douter par gout passéiste.

L’autre grand facteur, c’est mon intérêt actuel pour l’art nouveau. À l’instar du mouvement Arts & Crafts, celui-ci a conjugué une immense ambition esthétique à des valeurs socialistes. Certes, d’aucuns font un bilan en demi-teinte de leur entreprise d’émancipation, mais reste que ces mouvements ont su un temps cultiver les plus grandes exigences artistiques & une ouverture sincère au monde.

Surtout, l’art nouveau a porté ces idéaux progressistes en s’opposant plus sur la manière que sur la forme. Je ne suis toujours pas & ne serai sans doute jamais un partisan de l’art conceptuel : inventer de nouveaux canaux d’expression ne m’intéresse guère. En revanche, je suis convaincu qu’il est nécessaire de s’opposer à une forme d’art industrielle, que des considérations économiques ont rabaissée. Plus lentement & mieux, contre la globalisation & pour la dignité de l’artiste, pour élever le public & non pas le repaitre ; si une école vient à émerger qui prône ces vertus en écriture, j’en serai.

29 septembre

Je n’ai presque rien écrit depuis deux mois. Un peu de critique littéraire, un peu de poésie, guère plus ; le quatrième épisode de ma série de livres-jeux n’existe toujours que sous forme de plan. Toute cette énergie a soit été gâchée en procrastination désillusionnée, soit investie dans l’activisme. Or, le militant & l’écrivain que je suis ne se concilient pas si facilement.

À vrai dire, je me sens de moins en moins proche du milieu littéraire indépendant. Je ne me reconnais plus dans les ambitions de mes pairs, dans cette volonté d’être lu toujours davantage, par des gens qu’on ne rencontrera jamais & qu’on méprise au fond un peu. J’ai beaucoup fréquenté les cafés-concerts, ces deux derniers mois, & je me rends compte que, hors l’« art officiel », il n’y a guère que les écrivains qui ambitionnent de faire voyager ad libitum leur production.

Les musiciens, les acteurs de théâtre, les peintres sur toile & sur papier, eux, sont parfaitement heureux de se produire localement, dans des petites salles, des festivals, des galeries de quartier… Leur art génère alors des échanges chaleureux, sincères, tangibles, & je crois qu’ils en sont plus épanouis. L’éternelle recherche d’accolades à laquelle se livrent les auteurs sur internet semble bien triste, en comparaison, & je ne suis pas sûr de vouloir encore m’investir dans ce milieu où on se mesure à l’aune des étoiles qu’on reçoit sur Amazon.

Ce que je désire vraiment, c’est de m’enraciner—oserais-je écrire au sens propre, de me radicaliser ? Je veux écrire pour des gens qui me sont proches & que j’apprendrai à connaitre, écrire en langue régionale peut-être. Je veux faire de l’écologie en écriture : me concentrer sur le lien, l’espace partagé, le temps long. C’est dans cette optique que je me consacre actuellement à un projet d’édition : j’imprime & relie à la main cent exemplaires des Premiers Poèmes de mon ami Maxime Rigaux, qui seront ensuite commercialisés en circuit court [ils sont désormais en vente].

Cette démarche relève de l’expérimentation continue. J’espère qu’elle évitera l’écueil de la fétichisation de l’objet livre & qu’elle aboutira au contraire à une reconquête de mon autonomie, en tant qu’homme de lettres & en tant qu’entrepreneur.

6 novembre

Mon prochain recueil de poésie se construit de semaine en semaine. Je n’ai encore que neuf poèmes, mais déjà le sentiment—ou l’illusion, je ne sais pas—que je n’ai jamais rien écrit d’aussi bon. J’ai parfois moqué celles & ceux qui font de l’écriture un acte existentiel ; j’avais tort, car il faut bien voir dans ces vers libres la chose la plus structurante que j’aie aujourd’hui dans ma vie.

J’ignore dans quel état je serais sans cela, & je suis infiniment reconnaissant des heures passées jadis à imiter laborieusement les Romantiques. Ce n’est qu’à présent, à presque trente ans, que je semble en mesure de m’émanciper du vers strict tout en conservant ses acquis.

27 décembre

Décembre s’achève, & il faut bien songer au bilan. 2019 a été l’année où, plus que jamais, j’ai voulu structurer ma pratique de l’écriture. Je l’ai inscrite dans un cadre professionnel très imparfait, mais qui m’a permis de mesurer la valeur de ce que je produis. Via mon adhésion à la SCAM, j’ai intégré une communauté de pairs à laquelle, jusque alors, je n’avais pas cru avoir ma part. Pour la toute première fois, je me suis autorisé à diffuser moi-même un contenu payant, sans attendre une validation extérieure… Bref, 2019 fut marqué de victoires suivies sur le syndrome de l’imposteur.

Paradoxalement, j’ai rarement aussi peu lu & écrit que cette année. Si je regarde en arrière, je ne sais trop à quoi j’ai passé mon temps. À trop vouloir éviter la dispersion, canaliser mes énergies & inspirations, j’ai peut-être étouffé une part de la créativité dont je ne manquais pas, en tant qu’auteur amateur. Je ne veux me mettre aucune pression pour 2020 : s’il s’avère que mon processus de recentrage est achevé, je serai heureux de me consacrer à la création, sinon il sera encore temps d’écrire l’année suivante des œuvres que je serais bien prétentieux de croire attendues.

Je vous souhaite à toutes & à tous une excellente année 2020, riche d’expériences tant esthétiques que quotidiennes.

Journal #2

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24 avril

Ayant passé une bonne partie de ma journée à réviser un texte en vue de sa publication, il me faut mentionner en quelle estime je tiens désormais le correcteur open source Grammalecte, que j’emploie conjointement à LibreOffice. Je tends à user prioritairement des logiciels libres & vais de surprise en surprise avec celui-ci, dont vient tout juste de paraitre la version 1.0.1. En particulier, j’ai été impressionné par son habileté à détecter les pléonasmes qui surgissent avec une fréquence agaçante, sous ma plume. Considérez donc qu’il reçoit, par la présente, mon sceau d’approbation !


1er mai

J’ai participé ce weekend à ma première game jam, durant laquelle j’ai coréalisé un jeu vidéo en 72 heures, avec cinq autres créateurs. À présent que j’ai récupéré de la fatigue, j’aimerais prendre le temps de coucher ici deux réflexions que cette expérience a consolidées.

  1. Une difficulté à laquelle je fais face en tant qu’auteur, & qui est sûrement partagée par beaucoup, est une tendance à perdre de vue une vérité simple mais importante : je suis un expert. Presque tout le monde sait écrire, utiliser un outil de traitement de texte… Notre spécialité n’est qu’une affaire de degré. Au contact de personnes peut-être plus explicitement capables — qui maitrisent des moteurs de jeu, connaissent des langages informatiques, font de l’animation — il m’arrive ainsi d’éprouver un sentiment d’inaptitude. Il convient alors de me rappeler que l’écriture est également une compétence technique, & que j’y suis mieux formé que la plupart. C’est quelque chose qu’il est particulièrement facile d’oublier lorsqu’on intervient ponctuellement sur des projets, en relai des autres plutôt qu’en collaboration directe avec eux. Dans le cadre d’une jam, je peux mieux mesurer mon apport, prendre conscience des facilités que j’ai dans le domaine narratif & donc de ma légitimité dans cette industrie. Sans revêtir l’ésotérisme des développeurs, notre rôle en tant qu’auteur ne constitue pas moins une spécialité.
  2. Il ne faudrait cependant pas user de cette vérité comme d’un alibi. Nul homme n’est une ile, dit-on. Tout en reconnaissant la spécificité & l’importance de notre travail, il convient de voir au-delà et de s’intéresser également aux spécialités connexes. Je ne sais pas coder, & l’aspect mathématique du développement tend à me rebuter, même à travers les interfaces les plus simples. Or, j’ai toujours peiné à me consacrer à des activités auxquelles je ne me pense pas en mesure d’exceller ; j’ai tendance à être très exigeant envers moi-même & déteste donc faire consciemment mal quelque chose. Ajoutez à cela une pointe de défaitisme & vous comprendrez que j’ai longtemps repoussé cette évidence : on ne peut entreprendre avec succès une œuvre collective en dédaignant un ou plusieurs de ses aspects. Si mes choix narratifs contraignent des décisions techniques, l’inverse est vrai également. Cela admis, force est de constater que ma méconnaissance relative des techniques & des outils de développement ne me permet pas de m’adapter autant que je le devrais. Peut-être est-ce un vœu pieu, mais j’aimerais dès lors me former dans ce domaine, quitte à y être médiocre pourvu que cela fasse de moi un meilleur auteur.

6 mai

Ces temps-ci, sur les réseaux sociaux, je vois régulièrement des auteurs de mon âge qui font le bilan de dix ans d’écriture en listant les leçons apprises sur ce laps de temps, qui deviennent autant de recommandations à leurs tiers. Personnellement, je ne suis pas encore tout à fait à ce cap (ma première fiction un peu ambitieuse remonte à l’été 2010) mais, lorsque j’y réfléchis, je suis bien en peine de formuler les conseils que j’aurais voulu recevoir & intégrer plus tôt. Bien sûr, mes progrès me sautent aux yeux lorsque je relis de vieux travaux, mais je ne saurais mettre précisément le doigt sur les erreurs que je commettais autrefois.

Il y a certes bien des choses qu’il conviendrait de mentionner : suremploi des phrases indirectes, des adverbes & des incises, manque d’unité d’action dans mes textes courts, gout excessif pour les mots & les tournures archaïques, opacité des enjeux & de la morale… Mais la médiocrité de mes premières fictions se résout-elle réellement à leur somme ? Sont-ce là ni plus ni moins des travers à éviter ? À vrai dire, cette manière de réduire l’écriture à une série de « do’s and don’ts » me rend perplexe. Ce sont bel et bien des manies sur lesquelles j’ai travaillé, mais je ne les ai pas pour autant bannies de ma prose : on les y trouve encore, quoiqu’à un moindre degré.

J’ai essentiellement appris sur le tas, en autodidacte. La question que je me pose est donc la suivante : si, à vingt-deux ou vingt-trois ans, je m’étais inscrit à un cours d’écriture créative comme il commence à s’en organiser, & qu’on m’avait fait toutes ces remarques d’un ton catégorique, serais-je parvenu plus vite au style que je pratique aujourd’hui ou écrirais-je d’une manière différente, peut-être plus conventionnelle ou formatée ? Pour peu qu’il existe une « voix » que chaque auteur doit trouver — et je ne dis pas que c’est chose faite pour moi —, l’atteint-on vraiment via une méthode ?

Je ne suis pas un relativiste, & je maintiens que le beau style peut (ou plutôt : les beaux styles peuvent) se mesurer à l’aune de normes objectives. Paradoxalement — peut-être n’est-ce là qu’une façon de justifier mon manque de gout pour le didactisme —, je tends à penser qu’il n’y a pas de raccourci : l’écriture est une pratique. On peut certes bénéficier de conseils, mais on aurait tort de les appliquer mécaniquement, sans décantation préalable. De là, un corollaire intéressant : les maladresses passées sont autant d’étapes obligées. Il est alors vain de regretter l’heure tardive où une leçon a été apprise, car les leçons ne sont jamais apprises qu’au moment opportun.


11 mai

Comme toujours lorsque je sors un livre, je m’efforce de me montrer sur les réseaux. Rien à faire, cependant : je m’y sens complètement emprunté. De plus en plus, je me demande comment exister en tant qu’auteur sur Facebook, Twitter ou Instagram lorsqu’on ne se sent pas la fibre d’un écrivain-polémiste, d’un écrivain-pédagogue ou d’un écrivain-influenceur. Sans dénigrer ceux qui s’épanouissent dans ces rôles, je n’ai personnellement d’inclination ni pour la joute oratoire, ni pour la masterclass. Quant à la mise en scène de l’activité d’écriture, elle me semble relever du voyeurisme — voire même du mensonge si on la revêt d’un verni glamour.

Il faut pourtant maintenir une présence en ligne, lorsqu’on publie des livres dématérialisés. Les réseaux sociaux, faute de mieux, nous font office de salons littéraires — des salons qui, transposés dans le monde physique, constitueraient des foires absolument invivables, de par leur démesure. On y ménage alors des ilots, dans l’enceinte desquels peut s’instituer une relative convivialité : pour certains c’est une agora, pour d’autres une salle de classe ou un boudoir. Hélas, je crains que, chez moi, il n’y ait qu’un terrain vague, tandis que je cherche vainement comment habiter cet espace…


30 mai

Il me faut parler des élections fédérales qui viennent d’avoir lieu en Belgique, même si le sujet concerne peu mon lectorat français, car il a en revanche certaines implications sur ma façon d’écrire, implications qui ont monopolisé mes pensées, ces derniers jours. Résumons l’affaire en deux mots : ce dimanche, la Flandre a voté massivement à droite & la Wallonie massivement à gauche. Pour comparaison, les partis nationaliste & d’extrême droite identitaire flamands ont obtenu à eux deux quasi 28 % des suffrages, tandis que leurs homologues francophones comptent à peine pour 2 %. Le cliché des « deux démocraties rivales » au sein d’un unique royaume est rarement apparu si douloureusement exact.

J’ai toujours adoré la Flandre, mais la Flandre rêvée plus que la Flandre réelle, car ce sont des lectures plutôt que des voyages qui ont forgé cette opinion. J’ai dévoré les auteurs qu’on dit francophones de Flandre, qui sont de langue française mais de culture flamande : Charles De Coster, Michel de Ghelderode, Marie Gevers, Jean Ray, Eugène Demolder… Ces lectures, plus que toute autre, ont été centrales dans ma formation littéraire. Du reste, si vous avez parcouru certaines de mes critiques d’art, vous savez quelle place occupent dans mon imaginaire l’École d’Anvers & le baroque flamand en général. Il va donc de soi que, dès ma majorité civile, j’ai été un farouche unitariste.

J’ai manifesté lors des dernières grandes crises, publié des poèmes d’union sur mon skyblog, joint brièvement un parti belgicain… Bien sûr, il fallut pour cela que je m’illusionne un peu, afin de mieux faire face aux revendications séparatistes de mes concitoyens du nord : je choisissais d’y voir l’égoïsme des baby boomers, qui s’effacerait sitôt que ma génération atteindrait les sphères du pouvoir, ou un mouvement d’humeur face à l’enlisement de la Wallonie post-industrielle, qu’un nouveau dynamisme économique ferait disparaitre. J’exhortais alors à la patience & à l’ardeur, convaincu qu’une fois remplumés, nous autres francophones serions à nouveau les bienvenus au cheptel national. C’était une stratégie bancale, qui m’a souvent poussé à la mauvaise foi lors de discussions, mais a au moins permis de maintenir intact un système de références qui m’était nécessaire pour écrire. Mes Contes du sabbat, par exemple, sont un pur produit de cette posture.

Il va de soi qu’il y a quelques années encore, j’aurais vécu comme un drame personnel les résultats de ce dimanche. Progressivement, mon système s’est cependant effrité, jusqu’à devenir intenable. Les thèmes de campagne ont pris un tournant identitaire : d’anti-Wallons, ces partis de droite sont devenus anti-étrangers. Je peux (ou du moins pouvais) accepter le reproche que je ne travaille pas assez dur, mais comment tolérer qu’on reproche à certains leur origine, leur religion, leur langue ? Quant à ma seconde illusion, le vote massif des jeunes pour l’extrême droite l’a fait voler en éclats. Dès lors, mon sentiment actuel est celui de nombreux intellectuels : déception & inquiétude, tristesse que le bas populisme ait triomphé, à l’heure où de si grands enjeux se présentent d’autre part. Le spectre d’un gouvernement d’ultra droite m’effraie, mais plus tant celui du confédéralisme.

Pourtant, je me sens toujours incapable de concevoir l’écriture en dehors d’une tradition ; jamais à l’avant-garde, j’ai toujours été un héritier épris de légendaire. Mais au cours des dernières années, tandis que mes illusions perçaient de toute part, j’ai su consolider mon système de références en l’enracinant enfin dans un substrat « à moi ». Cela s’est fait par la lecture (ma redécouverte d’auteurs tels que Comès, qui a permis de transposer mon imaginaire dans un nouveau terroir), l’étude (j’apprends la langue wallonne depuis trois ans, ce qui m’a ouvert de nouvelles perspectives), le folklore (les marches de l’Entre-Sambre-et-Meuse, par exemple, que j’ai découvertes en tant que participant voici cinq ans)… Si bien que, progressivement, j’en suis venu moi-même à ancrer mes récits en Wallonie.

Cette semaine marque comme une étape dans ce processus, dont je suis conscient depuis quelques temps déjà. La rupture semble à présent consommée ; une page se tourne. J’ai longtemps considéré tout cela, ces derniers jours, & si je n’ai pas ordonné ces réflexions sans amertume, je me réjouis au moins de l’avoir fait sans détresse.


11 juin

J’ai récemment parachevé la planification de mon prochain livre-jeu, dont voici un petit aperçu. La méthode frise la bricabracomanie ; un tableau en liège, une corde à linge, des épingles & du masking tape, voici quelques-uns de mes outils d’écrivain. Néanmoins, je m’y retrouve.

L’intrigue est désormais arrêtée ; reste à rédiger. Mon idée est de m’y atteler intensivement cet été, durant trois ou quatre semaines. Pourvu que je travaille avec assiduité, cette tâche ne devrait guère me réclamer plus de temps car, après tout, le plus gros est fait. Je pense aussi qu’en procédant de la sorte, le récit gagnera en cohérence & en unité de ton.

Cela fait, à vrai dire, plusieurs années que je privilégie les phases courtes d’écriture. Cependant, je n’ai encore jamais « pondu » un livre en si peu de temps. J’espère donc que celui-ci me rapprochera un peu plus de mon idéal à la Simenon.

Mes lectures de 2018 (31-35)

Mes lectures précédentes : 1-5 ; 6-10 ; 11-15 ; 16-20 ; 21-25 ; 26-30.

Ernst JÜNGER, Feu et Sang (trad. de l’allemand par Julien Hervier), Paris, éd. Christian Bourgois, [1925] 1998, 187 p.

Je faisais remarquer, en rendant compte de ma lecture d’Orages d’acier, la pudeur avec laquelle Jünger racontait son expérience de la guerre. Ce second témoignage, publié cinq ans après l’autre mais relatant les mêmes évènements, m’a paru autrement plus lyrique. Il constitue un aperçu plus détaillé de la « grande bataille » de l’auteur : l’opération Michael, qui débuta le 21 mars 1918.

C’est dès lors un récit de bataille plus qu’un récit de guerre. L’impression sur le lecteur en est toute différente : alors qu’Orages d’acier offrait des pauses régulières bienvenues, à l’occasion des permissions et des libations des soldats, Feu et Sang adopte un rythme effréné sitôt qu’est passé le chapitre introductif du calme avant la tourmente, où Jünger s’est isolé dans une clairière et s’occupe en considérations philosophiques.

Il en résulte un effet bien plus fort ; ce récit bouscule davantage, l’angle est moindre mais le regard offert sur les évènements atteint une profondeur rare en littérature. Et cette fois encore, c’est la personnalité remarquable de l’auteur qui porte le livre et donne force à son expression.

Christophe THILL, Le Guide Lovecraft, Chambéry, éd. ActuSF, coll. « Les Trois Souhaits », mai 2018, 214 p.

J’ai reçu ce petit livre en contrepartie de ma participation au financement de Je suis Providence, la biographie de Lovecraft par S. T. Joshi, qui a également paru aux éditions ActuSF. Son exhaustivité est impressionnante : en quatre heures de lecture à peine, on est à même de connaitre la biographie et les principales œuvres de Lovecraft, on est renseigné sommairement sur sa philosophie, sur son style…

Le guide propose également un panorama rapide des utilisations de cette œuvre dans la culture populaire (films, bandes dessinées, jeux de rôle, jeux vidéo, musique), ainsi qu’un déboulonnage en règle de certaines idées reçues. S’il donne parfois l’impression d’avoir été rédigé dans l’urgence, le travail de synthèse préalable à son écriture ne démérite pas.

Roger NIMIER, Les Épées, Paris, éd. Le Livre de poche, n° 2155, [1948] 1967, 192 p.

Ayant adoré Le Hussard bleu, j’ai voulu lire ce roman où apparait déjà le personnage de François Sanders. Sa caractérisation ne m’a aucunement déçu, mais j’ai trouvé que ce livre pèche en revanche par sa construction. Tandis que Le Hussard bleu alterne les voix narratives avec brio, Les Épées ose la séparation du temps de l’histoire et du temps de la narration. Ce procédé, courant dans la littérature fantastique (Lovecraft, par exemple, est connu pour l’employer brillamment), trouve ici un usage quelque peu maladroit, d’où résulte de la confusion.

C’est donc un roman un rien inégal, qui comporte des passages excellents (le chapitre introductif, en particulier, m’a fait une forte impression) mais introduit à mon sens trop de flou. Le style fait heureusement oublier ce défaut, et il faut noter que le protagoniste, quoique très immature, est beaucoup moins tête à gifle que celui de Saint-Anne, que j’avais trouvé assez agaçant dans Le Hussard bleu.

COMÈS, La Belette, Tournai, éd. Casterman, coll. « Les Romans (À SUIVRE) », 1983, 146 p.

Un roman graphique campagnard empreint de mystère : secrets personnels des drames familiaux, secrets collectifs des rites cachés. Comès a le don de nous plonger dans un monde réenchanté, où les légendes ardennaises ont encore tout leur poids. Le noir et blanc confère une atmosphère intemporelle à cette histoire, qui n’apparait démodée que par quelques détails (comme les critiques insistantes de la télévision).

Cette histoire s’insère dans l’univers bien reconnaissable de l’auteur tout en l’étayant, et ne peut donc être considérée comme une redite. Sans véritablement avoir la puissance d’expression de Silence, elle demeure proprement originale. Des thèmes comme le spiritisme ou le fanatisme religieux constituent les apports de cette déclinaison, qui ne présente pas moins de mordant que les autres œuvres que j’ai lues de Comès.

Fritz LEIBER, Ballet de sorcières (trad. de l’américain par Mary Rosenthal), Paris, éd. Librairie des Champs-Élysées, coll. « Le Masque fantastique », n° 7, [1943] 1976, 252 p.

J’étais très curieux de lire ce classique de la littérature fantastique américaine. Le pitch est simplissime : un universitaire découvre par inadvertance le secret immémorial que toutes les femmes pratiquent la sorcellerie, y compris la sienne. S’élevant contre cette superstition, il détruit ses sortilèges sans savoir qu’il s’expose par ce geste à une conspiration dont seuls les efforts magiques de son épouse le prémunissaient jusqu’ici.

Comme certaines critiques me l’avaient laissé comprendre, la psychologie du protagoniste apparait artificielle. Durant la majeure partie du roman, il essaie en effet de rationaliser les évènements surnaturels dont il est témoin, si lent à la détente qu’il suscite forcément impatience et agacement. Le tableau social et de mœurs que propose Ballet de sorcières apparait également daté, avec ses hommes aux brillantes carrières et ses femmes au foyer, ses parties de bridge entre couples de connaissances…

En revanche, le fait qu’il s’agit d’une histoire de transfert d’âme m’a beaucoup intéressé. C’est un motif fantastique pour lequel j’ai un certain faible, et que j’ai moi-même employé dans mes fictions. Il est ici traité sous un verni d’anthropologie comparative ; ce n’est pas un choix que je ferais, ni guère d’écrivains contemporains, mais il s’avère bien s’intégrer au style global du roman.