Journal #10

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8 juin

Choses lues :

  • Hannah Arendt, Nous autres réfugiés (1943) : un achat compulsif au comptoir de ma librairie favorite. Je ne sais trop ce que j’attendais au juste de ce tout petit livre (43 pages) paru aux éditions Allia ; je me disais que c’était l’occasion de recueillir une parole d’autorité sur un sujet que j’ai récemment été amené à traiter, pour des raisons professionnelles. En fin de compte, son propos ne s’applique pas aussi bien à la situation contemporaine que sa quatrième de couverture me l’avait laissé présumer. Une chose que j’en retiens—sans aucun rapport avec ce qui précède—, c’est la distinction entre parvenus & « parias conscients » qui est développée vers la fin du texte. Je n’ai pas pris le temps de vérifier, mais me dis que ce pourrait être une grille d’analyse pour les personnages du Golem de Meyrink, un roman pour lequel j’ai beaucoup d’intérêt.
  • Henry Miller, Lire aux cabinets (1952) : un autre livret des éditions Allia qui trainait dans ma bibliothèque & que j’ai lu dans la foulée. Je dois dire que j’ai peu de gout pour ce genre de sujet trivial & pour l’écriture humoristique en général. De même, en tant que « auteur-architecte », la technique du flux de conscience me laisse souvent froid. Ici, elle a quand même le mérite de dévier le propos de l’auteur vers le rêve & vers ce personnage obsédant de magicien barbu. Moi aussi, je fais parfois des rêves de livres si réels que je crois bien les avoir lus ; j’ai dès lors été vivement intéressé par sa description du phénomène, que j’ai trouvée vivace.
  • Catherine d’Oultremont, Les Fruits de la solitude. Quatre Saisons à Port-Royal (2010) : un roman historique consacré à l’abbaye de Port-Royal des Champs, mettant en scène Pascal, Spinoza & bien d’autres personnages réels. Je dois dire avoir été dérangé par l’arbre généalogique inséré avant le récit : soit je ne le lis pas bien, soit le roman, sans jamais le dire, prend des libertés avec son sujet—mais alors, pourquoi fournir ce document ? Bref je me suis perdu là-dedans & cela m’a frustré durant toute ma lecture. (Quelle idée aussi de choisir un protagoniste qui a dix-neuf adelphes et dix enfants !) Pour le reste, je sais depuis l’université que le XVIIe siècle m’intéresse peu (j’ai toujours été plutôt dix-neuvièmiste), même si les portraits d’intellectuels totaux esquissés dans ce livre rejoignent certaines de mes inclinaisons. Le retour d’un certain gout pour la religion n’a pas non plus suffi à me faire pleinement apprécier ce roman, même si je lui reconnais des qualités.
  • Thomas Owen, La Porte oblique et autres secrets (2011) : un recueil posthume, composé de textes inachevés, de notes éparses & d’aphorismes. J’ai été déçu par l’absence de textes d’ampleur : même le récit éponyme (présenté comme un projet de roman) ne fait guère plus de deux pages ! Pour le reste, c’est vraiment un livre fait de bric & de broc ; il y a quelques réflexions intéressantes & des fragments laissant bien voir le style aigu de cet auteur, mais aussi des « propos légers » qui n’étaient sans doute pas destinés à la publication & dont certains (notamment sur les femmes) ont mal vieilli. En somme, c’est surtout l’introduction de Jean-Louis Étienne qui m’a intéressé. J’y épingle deux propos attribués à Owen qui rejoignent mes propres conceptions du fantastique, telles que couchées dans mes Directives pour un nouveau manifeste fantastique : « Bien des romans sont une addition de récits fantastiques, reliés par un lien qui est le personnage. Mais je crois qu’un roman fantastique est très difficile à faire “tenir” » (cf. § 1) & « la littérature fantastique, c’est écrire “mort aux vaches” sur les murs » (cf. § 22).
  • Karl Marx & Friedrich Engels, Manifeste du Parti communiste (1848). Après les textes des éditions Allia, j’ai continué à explorer le tas de plaquettes que j’ai accumulées au fil des ans en lisant ce texte que je possédais dans l’édition Mille et une nuits. L’une & l’autre de ces maisons ont l’avantage de proposer des livres d’un format idéal pour être emportés avec soi & lus dans la nature. De Marx, je n’avais encore rien lu sinon des extraits durant mon cursus de philosophie. La précocité de son analyse du mouvement historique est de fait impressionnante, & j’ai été surpris par la clarté de ce texte-ci. Cependant, ce qui m’a le plus vivement intéressé, c’est la postface de Raoul Vaneigem, qui commente & critique le manifeste. J’ai bien dû relire dix fois une formule telle que celle-ci : « Toute valeur d’usage qui n’entre pas dans le projet de la jouissance de soi et du monde par la création de soi et du monde participe du système aliénant de la marchandise. » C’est un propos que je trouve réellement brillant & que j’ai rarement trouvé exprimé avec autant force que dans cette postface de sept pages. Il va falloir que je me penche de plus près sur Vaneigem, car c’est la seconde fois en quelques mois que je viens à lui par la bande : en mars, j’avais déjà lu sa préface à Au confinement des mondes, le dernier recueil de Roland Devresse.

1er juillet

Le dossier 136 de Couples et Familles a paru cette semaine. Il s’intitule « Construire des relations harmonieuses » & j’y ai contribué quatre articles (les trois premiers sont basés sur des interviews ; le quatrième est une analyse) :

  • Des citoyennes belges viennent en aide aux migrants
  • Séjour à l’étranger : à la découverte de l’autre
  • Focus sur le Mentorat interculturel namurois
  • Apprendre la paix, une mission de l’école ?

Ces dernières semaines, j’ai également écrit plusieurs nouvelles analyses pour le site internet de cette association :

12 juillet

Choses lues :

  • Jean-Marie Klinkenberg, Petites Mythologies belges (2003) : un court essai sur la « belgitude », par un sémioticien renommé. Pour ma part, j’ai fréquenté l’université de Liège quelques années trop tard pour encore avoir Klinkenberg comme professeur, mais son empreinte restait nettement perceptible dans nos enseignements. C’est le premier livre que je lisais de lui mais, en l’entamant, j’avais en mémoire quelques-unes de ses interventions aux termes de conférences ; c’est un bonhomme qui fait une impression… De ces Petites Mythologies belges, j’ai préféré deux chapitres que je juge un peu plus ambitieux, ou du moins qui rencontrent davantage mes intérêts. Il s’agit de ceux intitulés « Monter à Paris » & « Pincer son français », qui abordent respectivement la question des littératures périphériques & de l’insécurité linguistique. Vous vous en doutez, ces sujets-là m’intéressent particulièrement, davantage au moins que ce qui a trait à la culture du sport ou à la gastronomie—chapitres plaisants en somme (tout le livre se lit aisément) mais que j’ai trouvés un brin triviaux. Coïncidence : je n’avais pas achevé ma lecture depuis deux semaines (alors que j’avais acheté ce livre un peu avant le premier confinement, il y a bien un an & demi) qu’une correspondante m’adresse un courriel pour me recommander un vieil article de La Revue Nouvelle… qui se trouve être un chapitre inédit des Petites Mythologies belges ! Étrange comme les esprits se rencontrent parfois…
  • Fernando Pessoa (Alvaro de Campos), Ultimatum (1917) : une autre plaquette des éditions Mille et une nuits, lue pour faire du tri dans ma bibliothèque. Celle-là, je crois que je la possédais depuis sept ans, sans encore l’avoir ouverte. Il faut dire que j’avais un a priori sinon négatif, qui me portait du moins un peu à la méfiance vis-à-vis de Pessoa. En bachelier, il faisait l’objet d’un « cours à pète » dans le cadre duquel nous l’abordions en parallèle de Hölderlin. J’en gardais une impression d’obscurité, qui s’est en fait trouvée démentie par cette lecture. Il s’agit ici d’un court pamphlet, somme toute assez lisible. J’aime beaucoup les pamphlets ; c’est quelque chose que je découvre sur le tard, m’étant longtemps tenu loin de tout texte à caractère politique. En revanche, je dois dire ne pas aimer beaucoup le futurisme. Dès lors, si la forme m’a intéressé & si je reconnais une certaine verve à la première moitié du texte, les thèses défendues ne m’ont pas parlé.
  • Gérard Prévot, Les Tambours de Binche (1964) : encore un vieil achat qui n’avait que trop trainé dans ma bibliothèque. Sa lecture était l’occasion de découvrir une autre facette de Prévot, que je connaissais comme conteur fantastique. Ce roman historique qui invente une fille adoptive à Marie de Hongrie m’a paru très facile à lire, sans doute parce que je le comparais à ma dernière lecture du genre (Le Diable d’Alfred Neumann) qui, elle, ne l’était pas. Le fait qu’il prenne autrement plus de libertés avec la réalité historique doit contribuer grandement à sa lisibilité. J’ai apprécié la démarche qui consiste à glorifier sa ville natale dans un roman & n’ai globalement pas passé un mauvais moment de lecture, même s’il aurait pu être moitié moins long. Fait amusant : l’auteur précise l’âge de presque tous les personnages lorsqu’il les introduit pour la première fois. Ce n’est pas là quelque chose qu’on voit souvent…
  • Mikhaïl Boulgakov, Diablerie ou Comment des jumeaux causèrent la perte d’un secrétaire (1924) : un nouveau petit livre des éditions Mille et une nuits, celui-ci acheté tout récemment, après que mon regard ait glissé sur son titre dans la liste des numéros parus. À vrai dire, j’ai été un peu déçu. On retrouve bien le côté « baroque » voire comique du Maitre et Marguerite : les scènes de poursuites & les mésaventure absurdes conçues pour critiquer la bureaucratie soviétique & les sanctions démesurées qui menacent ses membres. Mais, ici, tout cela parait assez vain, presque gratuit. Il n’y a pas la profondeur qu’on trouve dans le roman, la discrète revendication émancipatrice que j’avais décelée chez les personnage de Marguerite et des démons… Du coup, cette nouvelle s’impose à mon jugement comme une sorte de brouillon, & je reste sur ma faim.
  • Aurélien Dony, Amour noir (2021). Toujours fidèle à Dony, j’ai bien sûr lu son dernier recueil. Il s’agit de poésie d’inspiration fort personnelle, or je préfère chez lui sa veine plus collective, qui prend des accents politiques & générationnels. N’empêche, sa voix demeure puissante. Les vers qui m’ont le plus frappé sont ceux-ci : « Nous sommes à nous deux meute en sang / Et notre amour noir comme une tique / Sur le dos fauve des chiens errants » (p. 24). Il s’agit de poésie écrite pour la performance, ce qui se marque par un recours généreux à la syncope (par exemple : « C’est pas qu’t’as grandi abruti / Mais que tu te s’ras endormi / Que’qu’part », p. 66) qui m’a parfois dérangé. Question de codes : pour moi, ce n’est pas forcément nécessaire &, par manque d’habitude, cela me distrait à la lecture. J’ai en revanche bien aimé le pecno de la page 59 (vous le savez, je suis pour la simplification) ; il est presque dommage qu’à côté de telles audaces, le reste recoure encore à l’ancienne orthographe… Bref, c’est très oral, comme tous les travaux récents de Dony. La comparaison ne vaut pas grand-chose (ou peut-être que si, je n’ai pas creusé) mais, en lisant un des textes (« Une rumeur qui nous poursuit »), j’y posais la voix de Tancrède Ramonet, telle qu’entendue dans son projet électro rock Achab. Ce texte me faisait penser à la chanson « Encore un jour sans massacre »… Dernier détail : le livre est imprimé avec un contraste inversé : lettres blanches sur pages noires. Matériellement, c’est un objet plutôt mignon, surtout pour un volume à sept euros.

Sans transition, une dernière confidence : j’ai découvert aujourd’hui seulement qu’un chat-huant n’est pas un chat. Je confondais depuis toujours avec le chat haret… Il aura fallu un conte fantastique de Marcellin La Garde & cette phrase : « un vent qui éveilla le chat-huant dans son trou, lui fit pousser des cris prolongés et agiter l’air de ses ailes », pour que je me décide à vérifier. Sans cela, me serais-je jamais départi de cette illusion ?

21 juillet

J’ai reçu hier une caisse de mon dernier livre, la réédition papier du Démon dans l’escalier & d’À la cour du roi des rats qui a paru il y a peu chez Posidonia. C’est l’aboutissement d’un fameux processus ! Mon premier contact avec l’éditeur date de décembre 2017. Il m’avait joint via le téléphone fixe de mon lieu de travail dont il avait trouvé le numéro en ligne, & j’avais cru un instant à une plaisanterie. Le contrat a été signé deux mois plus tard, puis, à l’été 2018, j’ai réalisé les illustrations intérieures du Démon dans l’escalier.

L’hiver suivant, la publication a été financée via une campagne Ulule, avant que je ne réalise les illustrations d’À la cour du roi des rats à l’été 2019. À ce stade, j’ai revu ma technique de dessin, par crainte que le niveau de détails adopté en illustrant l’épisode 1 ne passe finalement pas bien à l’impression, qui était alors prévue au format poche. J’ai donc réalisé des illustrations plus stylisées, en aplats de noir. Or, en fin de compte, la maquette finale s’est tournée vers le format A5. Dès lors, les illustrations du Démon dans l’escalier rendent bien & celles d’À la cour du roi des rats semblent presque dimensionnées trop grandes. Tant pis ! Il faut se dire que le résultat laisse transparaitre & l’évolution de mon trait, & un aperçu de cette aventure éditoriale de longue haleine.

C’est qu’entre les délais imposés par le financement participatif & ceux subis à cause de la pandémie, ce projet (qui impliquait la parution simultanée de 44 volumes) n’aura pas été une mince affaire. Je remercie d’autant plus mon éditeur pour sa persévérance & pour la qualité du produit fini.

Tant que j’évoque mes livres-jeux, j’ai quelques nouvelles à communiquer :

  • Pour l’honneur de Patte-de-Bouc a fait l’objet d’une recension sur le site Au coin de l’âtre. J’ai apprécié que la chroniqueuse ne fasse pas mystère de son désamour pour le genre ; les critiques de blog sont souvent flagorneuses, si bien qu’il est rafraichissant d’en rencontrer une qui est franche.
  • La réédition papier des deux premiers tomes a déjà fait l’objet d’une bonne présentation en vidéo, sur la chaine Vieux Geeks. J’ai particulièrement apprécié ce retour de lecture, qui se penche sur mon univers avec plus de détails que ne l’ont jamais fait d’autres critiques.
  • Je me suis décidé à reproduire sur ce site mon court essai théorique Directives pour un nouveau manifeste fantastique, initialement publié en appendice de Pour l’honneur de Patte-de-Bouc. Je me dis en effet que je dépasserai vite les vues exprimées dans ce texte ; j’aimerais donc qu’elles puissent être discutées tant qu’elles correspondent à mon fantastique actuel. Or, la faible distribution de ce livre-jeu ne s’y prêtait guère (notez : ce site n’a pas non plus une vaste audience).

Pour finir sur une note amusante :
J’écris ces lignes en sirotant le Cointreau maison que je viens de mettre en bouteille. Il est délicieux ; en fin de compte, cela valait la peine d’avoir ce grand bocal sur ma cheminée, en arrière-plan de toutes mes visioconférences des derniers mois. & ce, même si son contenu avait progressivement pris la couleur de l’urine ! Je me dis que la recette pourrait être glissée dans un prochain livre-jeu : une telle macération se prêterait à l’ambiance.

28 juillet

Une part de moi se demande pourquoi je me fatigue à compléter ma connaissance de la littérature fantastique, alors qu’aucun texte lu depuis des mois ne m’aura autant inspiré que cette vidéo de moins de deux minutes montrant Bam Margera entrer chez un forgeron estonien ivre—& à la coiffure exceptionnelle—pour se faire couper des bagues déformées lors d’une bagarre. Il suffit de faire un peu de polissage en parlant d’anneaux magiques & en ajoutant du contexte (une rivalité ancienne, un duel, un deal de sortilège parti en vrille ?), & on a là une nouvelle quasi toute faite !

Je crois que je vais garder cette vidéo sous le coude pour la prochaine fois où l’on m’interrogera sur mon univers. Je n’aurai qu’à dire : « Tu vois Jackass ? maintenant rajoute du bling et imagine que ce sont en fait des sorciers ! » (Jusqu’ici, mon pitch favori était « Harry Potter, sauf que tous les sorciers sont des versions adultes de Seamus Finnigan lorsqu’il essaie de changer un gobelet d’eau en rhum »…)

(Ne me demandez pas comment j’ai trouvé cette vidéo. Certains secrets de production méritent d’être tus.)

31 juillet

Hier, j’ai écrit une nouvelle pour un concours du forum L’Écritoire des Ombres, que je recommence à fréquenter. C’est la première que j’achève depuis 2014 (!) & ma première fiction depuis que j’ai mis un point final à Pour l’honneur de Patte-de-Bouc, en décembre dernier.

Je ne suis pas mécontent. Longtemps, j’ai refusé d’écrire sans un projet d’édition en ligne de mire, car je croyais gâcher mon temps. Quelques désillusions plus tard, je sais que publier n’avance pas toujours à grand-chose. Vu mes derniers insuccès, il est même possible que cette nouvelle vite rédigée pour la communauté du forum connaisse un plus large lectorat que certains textes dont j’ai monnayé une version plus aboutie…

3 aout

Choses lues :

  • Judith Duportail, L’Amour sous algorithme (2019) : un livre lu pour le travail. Forcément, cette enquête sur les dérives des applications de rencontre a résonné avec ma propre défiance envers les réseaux sociaux, que je sens enfler depuis plusieurs mois. Certains chapitres en sont proprement glaçants. Toutefois, je dois admettre que, ce qui m’a particulièrement intéressé, ce sont les quelques aperçus de la vie d’une journaliste professionnelle, qui nous sont livrés lorsque l’autrice évoque son quotidien & certaines étapes de son enquête. Je n’entrerai pas dans le détail des raisons personnelles qui me font éprouver une certaine fascination pour ce métier & pour les milieux parisiens ou berlinois où elle l’exerce. Je crois qu’il en va surtout de l’attrait que ressentent naturellement les petits intellectuels provinciaux pour les métropoles, leurs grands médias & les cercles où se meuvent tous ces (apparemment) mieux-connectés, dont on lit les péripéties dans des livres. Bien sûr, l’on est bien loin du compte, mais cela fait du carburant pour la boite à fantasmes…
  • Françoise Gollain, André Gorz & l’écosocialisme (2021) : une courte monographie doublée d’une anthologie, qui m’a valu l’une de ces expériences de lecture ambivalentes. Vous savez sûrement lesquelles : celles qui nous donnent le sentiment d’avoir appris beaucoup de choses, & à la fois rien du tout. Ce livre m’a en fait fourni des nuances. En particulier, il m’a aidé à positionner Gorz par rapport à d’autres penseurs vis-à-vis desquels j’aime à me situer. J’ai notamment relevé le caractère anthropocentré de sa pensée, hérité de Sartre & des existentialistes. Gorz s’oppose en cela aux écologistes profonds américains, que j’ai lus & qui m’ont beaucoup influencé. Or, sa posture se trouve finement justifiée dans le livre, ce qui m’a donné matière à réflexion. Est aussi abordée sa vision de la technique, qui diffère assez de celle de Jacques Ellul, un philosophe dont l’apport sur cette question m’a marqué. Franchement, je ne saurais trancher en faveur de l’un ou de l’autre. Je découvre en Gorz un penseur assez pragmatique, somme toute ouvert au compromis—&, tout idéaliste que je sois, je ne peux pas lui donner tort. Je crois que, à l’avenir, je m’appuierai sur lui dans mes débats avec des personnes plutôt fermées à l’écologie radicale : son discours est certainement plus audible pour quiconque se tient sur la réserve. Enfin, ce livre de Françoise Gollain m’a aidé à clarifier certains concepts utiles : valeur contre richesse, travail autonome contre travail hétéronome, écologie comme défense du monde vécu, etc. Pour cette seule raison, je le recommanderais.
  • Jean Giono, Le Chant du monde (1934) : le tout premier roman que je lis de cet auteur classique, & une véritable claque ! J’ai été complètement absorbé, fasciné par ce livre. Il y a une force & une beauté absolument remarquables dans les paysages & les mœurs qu’il décrit. J’en retiens deux leçons : 1) il est possible de former des métaphores de toute beauté avec les mots les plus simples, les plus triviaux en apparence, & 2) les dialogues gagnent en force lorsque l’un n’entend pas tout à fait l’autre. Qu’un personnage s’emporte ou fasse la sourde oreille, que les tirades s’alternent toujours sans vraiment se répondre & la scène gagne tant en authenticité qu’en puissance. J’ai rarement lu des conversations d’aspect si solide ou sincère.
  • Encore deux Bob Morane : « Les Joyaux du maharajah » (n° 66) & « Opération Wolf » (n° 60). Je ne sais trop qu’en dire. En fait, j’ai voulu à plusieurs reprises consacrer une note de ce journal à Henri Vernes, mais je ne sais quoi écrire, ni quels sont mes sentiments exacts sur son décès. Je voudrais juste noter que j’ai eu plaisir à lire ces deux romans.

Choses vues :

  • La Neuvième Porte (1999). Je crois que c’est le premier film de Polanski que je regarde ; je ne suis pas très cinéphile &, vu ce dont il est accusé, je n’ai jamais été très incliné à m’intéresser à son travail. Mais puisque j’aime bien les enquêtes occultes, je me suis laissé tenter. En toute franchise, j’ai bien aimé le rythme & l’atmosphère. Je ne sais pas trop quel regard adopter par rapport à certaines scènes : est-ce qu’elles constituent un hommage aux films d’exploitation (je pense notamment à la cérémonie pré-orgiaque en robes noires, vers la fin), une reprise du motif au second degré—plus critique & moqueuse—ou les deux à la fois ? On se demande si le film prend l’intrigue au sérieux ou s’il cherche à faire un commentaire « méta » sur l’histoire du cinéma… Cela n’empêche que l’ambiance générale m’a plu. Certaines ficelles apparaissent franchement grosses (par exemple, voir ce grand bibliophile expert dont l’expertise se borne à repérer des signatures différentes sur certaines gravures !) mais les décors, les costumes & le jeu d’acteur sont plutôt bons. À la limite, le film m’a inspiré par son côté « anti-héroïque mais qui n’en fait pas trop ». Je crois qu’il y a des choses à en retenir, en vue de l’écriture de détectives de l’étrange moins testostéronés ou blasés que le tout-venant.
  • Plusieurs documentaires sur l’histoire de l’art : Struggle: The Life and Lost Art of Szukalski, d’Irek Dobrowolski (2018), Made You Look: A True Story About Fake Art, de Barry Avrich (2020), Francis Bacon: A Brush with Violence, de Richard Curson Smith (2017) & Rembrandt, du clair vers l’obscur, de Christophe Alalof (La Grande Expo, n° 12, 2014).

& dans les oreilles :

  • Pour une fois, de la chanson française : Françoise Hardy, Niagara (surtout « Quand la ville dort » & « Pendant que les champs brûlent »), Bertrand Belin (surtout « Comment ça se danse »)…
  • Du post-punk : The Sound, The Comsat Angels

PS : je ne sais trop que faire de ce journal, ni de mon site en général. J’ai souvent envie de tout supprimer. À vrai dire, je m’en veux de me montrer si expansif—& ce, même si, dernièrement, je parle surtout de mes lectures. C’est toute cette culture de l’autopromotion permanente qui me rend malade. Mais, en même temps, je ne peux renoncer à une forme de dialogue—quand bien même elle n’est qu’un vœu pieux. Car, enfin : ici, je ne fais que soliloquer…

Réédition papier de deux livres-jeux

La grande nouvelle de ces dernières semaines, c’est la réédition de mes deux premiers livres-jeux chez Posidonia, dans la collection Le Vrai Chemin. Il s’agit de la troisième édition du Démon dans l’escalier et de la deuxième édition d’À la cour du roi des rats. Ces deux livres sont rassemblés dans un volume unique de plus de trois-cents pages.

La couverture a été produite par Marcel Laverdet, l’illustrateur historique de la série Histoires à Jouer. J’ai quant à moi réalisé les illustrations intérieures. Il y en a 46 au total, dont 32 pleines pages (et, parmi ces dernières, une carte).

Voici quelques aperçus de ces images. Celles du Démon dans l’escalier sont en nuances de gris, tandis que celles d’À la cour du roi des rats ont un style plus épuré, notamment influencé par Comès.

Ce livre-jeu est d’ores et déjà en vente, au prix de 14,90 €. Vous pouvez le commander via la plateforme de vente de l’éditeur ou en boutique physique (dans ce cas, optez pour une boutique de jeux de société plutôt qu’une librairie ; ce livre est en effet distribué par Novalis Games, la filiale d’Asmodée spécialisée dans le jeu de rôle).

Enfin, si vous voulez en savoir plus sur les aventures qu’il renferme, je vous propose de visionner cette vidéo de présentation réalisée par la chaine Vieux Geeks.

Directives pour un nouveau manifeste fantastique

L’essai théorique reproduit ci-dessous a fait l’objet d’une première publication en appendice de mon livre-jeu Pour l’honneur de Patte-de-Bouc (éd. Aux 3D, 2021). Je fais le choix de le republier ici pour le rendre accessible au plus grand nombre.

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N.B. : de manière à ne pas multiplier les flexions, le texte suivant a été rédigé au féminin générique.

1. Je crois que le fantastique classique, tel qu’il a été défini par Todorov et peut être synthétisé sous le schéma introduction – avertissement – transgression – aventure fantastique – sanction, conserve aujourd’hui toute son efficacité et n’a pas vocation à être réformé. J’observe toutefois qu’il se prête mal aux formes longues et qu’on lui substitue alors une variante mal définie, souvent qualifiée d’étrange ou de fantasy urbaine, où l’absence de tension narrative (impossible à maintenir sur le long cours) est palliée par l’introduction d’une composante initiatrice. C’est à cette forme longue que je souhaite impulser une nouvelle direction.

2. Je ne prétends pas que les pistes proposées ci-dessous sont les plus à même de revitaliser le genre, ni qu’elles ont été le plus adéquatement mises en pratique dans mes propres fictions. Je fais simplement l’exercice d’ordonner les réflexions éparses qui ont accompagné la rédaction des cinq épisodes de Mauvais Sorts, ainsi que de toute ma production fantastique antérieure.

3. Qu’elle soit employée sous le mode de l’enquête (qu’on retrouve le plus souvent dans les récits relevant de l’étrange, par exemple dans un roman tel que Malpertuis) ou de l’apprentissage (qu’on retrouve plus souvent en fantasy urbaine, par exemple dans la série Harry Potter, que je considère contre une partie de la critique contemporaine comme un archétype de ce genre), une protagoniste candide constitue une guide d’entrée dans le monde fantastique. Puisqu’il convient de rapprocher autant que possible ce personnage de la lectrice, de manière à confondre leurs regards et à ce que la lectrice partage au plus près le plaisir de la découverte, des procédés typiques du livre-jeu (tels que l’écriture à la seconde personne) conviennent bien à ce type de fantastique initiatique.

4. Pour parfaire leur identification, les préoccupations du personnage ne doivent pas être uniquement liées à des situations spécifiques à l’univers fantastique, mais correspondre également à celles que pourrait rencontrer la lectrice dans sa vie quotidienne : flexibilisation et précarisation de l’emploi, dérive autoritaire du pouvoir, matérialisme de nos sociétés, doutes liés à sa vie affective et sexuelle, rapport à la foi… Ces préoccupations sont plus à même d’être assumées par une protagoniste adulte. Toute tentative d’esquiver ces questions participerait à l’entreprise d’infantilisation d’ores et déjà trop souvent prise en charge par les littératures de l’imaginaire.

5. Sont à éviter les motifs du don magique et de l’héritage, classiques dans ce genre de récits. Ils consacrent en effet un état du monde figé, où les privilèges sont acquis une fois pour toutes et où la société est séparée en classes sociales étanches. Cela peut desservir l’identification de la lectrice à la protagoniste et nuit plus encore à son imaginaire politique. Il n’y a pas de moldues, seulement des non-initiées.

6. Je voue la même méfiance à la logique élective des sociétés secrètes, une autre ficelle souvent employée. Nous vivons une époque où la méritocratie perd chaque jour de son ressort dans le monde réel ; lui maintenir efficacité et légitimité dans la fiction ne peut donc être qu’anachronique.

7. Conserver une frontière étanche entre les mondes quotidien et fantastique n’est en fait pas utile. Nous pouvons modeler une société autonome sur le modèle de communautés affinitaires réunissant par exemple des criminelles ou des militantes radicales. Ces communautés comportent une variété de groupes formels (gangs ou cellules), partagent des lieux de sociabilité, usent d’un langage commun… Le grand public ne méconnait pas leur existence mais se tient à l’écart. Une personne venue à leur rencontre par accident ou choix personnel serait en mesure de se faire une place, sinon dans tout groupe formel, au moins dans les organes plus lâches que fréquentent le gros de leurs membres.

8. L’obsession du secret qu’on retrouve dans nombre d’œuvres fantastiques (pensons aux sortilèges d’amnésie) est de ce fait inutile. Elle s’avère du reste néfaste quand elle laisse supposer que la lectrice ne serait elle-même pas admise à cette vérité. En ce sens, et comme évoqué plus haut, tout motif consacrant un état du monde figé (donc injuste) doit être évité. J’envisage des mondes dans lesquels une étudiante, un soir d’ivresse, pourrait par aventure passer un portail magique, vivre un sabbat merveilleux, prendre des drogues inconnues, et se réveiller le lendemain pour mettre l’aventure au compte de ses expériences de jeunesse, sans envie particulière de faire société avec toute personne qu’elle a croisée au cours de la nuit.

9. Le concept d’une existence secrète est uniquement nécessaire à l’introduction de certaines créatures qui amèneraient une trop grande contradiction avec le monde réel. Pour cette raison, il vaut mieux que le recourt à de tels personnages demeure parcimonieux.

10. Pour que fonctionne ce concept de monde magique conçu comme communauté affinitaire, il est essentiel qu’il comporte ses propres codes sociaux. C’est l’acquisition de ceux-ci (et non le sang, le destin ou un don) qui déterminera l’entrée de la protagoniste. Considérons nos mondes fantastiques comme des « zones à défendre » où se réunissent des militantes écologistes radicales : chacune est libre de visiter l’endroit, mais seule une petite fraction joindra activement la lutte. Cela est dû à des peurs (qu’on peut postuler également dans nos fictions) mais aussi à la nécessité de partager un univers de référence avec celles qui les ont précédées dans le groupe. Être à l’aise vis-à-vis d’elles, parler leur langage, etc. n’est pas donné à tout le monde et sera plus ou moins difficile selon le milieu d’origine de la protagoniste. C’est ce genre de frontière poreuse qu’il faut mettre en scène.

11. Ce qui précède oblige d’abandonner toute référence à une prophétie, du moins telle qu’elles sont généralement traitées dans le fantastique d’initiation. L’idée qu’une personne isolée (et souvent une adolescente) puisse résoudre seule un enjeu global est usée et infantilisante. À la place, il faut décrire des enjeux locaux, dans lesquels la protagoniste pourra se trouver pleinement, directement investie et qui pourront agir comme des modèles à l’égard de la lectrice. C’est pourquoi l’enjeu de mes livres-jeux ne dépasse jamais le cadre de la ville et que, s’il le fait (voir La Nuit du seum), il doit demeurer hors d’atteinte.

12. Comme on rejette les enjeux globaux, il nous faut aussi rejeter la culture globale, qui ne pourra jamais produire que des histoires inauthentiques. À la place, il convient d’ancrer nos récits dans un paysage concret (songeons aux nombreuses passerelles entre les contes de Ghelderode et ses articles réunis dans La Flandre est un songe). C’est dans ces conditions uniquement que le lieu peut devenir moteur de l’intrigue, et non plus simple décor interchangeable, qu’on pourrait remplacer d’une édition à l’autre.

13. Nos fictions fantastiques doivent investir l’histoire et les traditions régionales dans toute leur profondeur. Plus qu’une recherche de « couleur locale », il s’agit d’exprimer un « sens du lieu », au sens où l’entendent certaines penseuses écologistes. Plus que toute autre, la tradition fantastique réunit des autrices qui ont appliqué ce principe à l’endroit où elles vivaient. Elles sont autant de modèles pour des fictions authentiques. Je distingue pour ma part Claude Seignolle et Erckmann- Chatrian pour les scènes champêtres, Franz Hellens et Gustav Meyrink pour les scènes urbaines.

14. Cet attachement au territoire n’est en aucun cas une identité ethnique. C’est un regard particulier sur la nature et sur la ville, qui peut se développer à leur contact, en l’espace d’une vie de femme ou moins. Ce regard se construit plus qu’il ne s’hérite ; il est davantage le produit d’expériences infantiles (les mêmes qui développent le sens du merveilleux) que d’une histoire familiale. Nos fictions peuvent et devraient donc refléter toute la diversité de l’époque contemporaine. Notre folklore et nos traditions gagnent à être inclusifs.

15. La langue elle-même devrait refléter cet enracinement. Je ne suis pas de Paris et refuse par conséquent d’écrire comme une Parisienne. Les régionalismes et les expressions locales participent à l’authenticité de nos fictions. Ce sont des signaux essentiels pour la lectrice qui les reconnait et en retire tant de la fierté qu’un sens communautaire ; ils le sont tout autant pour la lectrice qui les découvre car, en fantastique, l’expérience du dépaysement est un moteur romanesque.

16. Quoi que soutiennent les dramaturges, la parenthèse didactique est fertile. Le livre 7, tome II, est un atout des Misérables, et non l’inverse. Il est d’autant plus juste d’oser ces parenthèses que des structures propres à la littérature interactive peuvent offrir de les passer. La fantastiqueuse est une mâcheuse de documentation, et sa lectrice type est friande de faits surprenants : l’occasion de satisfaire l’une et l’autre ne doit jamais être écartée.

17. Renoncer au motif du don (pour les raisons évoquées plus haut) entraine nécessairement l’abandon de toute magie immédiate. Dans ce nouveau paradigme, le pouvoir n’est plus interne à la protagoniste mais externe, et doit de ce fait être médiatisé au moyen d’objets, de paroles ou de gestes. L’exercice de la magie n’est plus un privilège mais une compétence acquise.

18. En règle générale, il convient de ne conserver que les médiatisations complexes (rituels) et de se méfier des paroles (formules) ou objets entrainant sans délai une réussite automatique du sortilège. Certains motifs éculés sont dès lors voués à disparaitre, tels que les baguettes et balais magiques. Leur utilisation en tant que symboles (emploi du balai dans un exorcisme, de la baguette pour tracer un cercle de pouvoir) demeure possible, mais ils ne peuvent être dotés d’une puissance propre et multifonctionnelle. La perte d’un objet (baguette ou bague, pour citer des exemples vus au cinéma) ne doit jamais priver entièrement la protagoniste de ses pouvoirs.

19. Parmi les pistes qu’il convient d’explorer figurent en belle place celles que proposent les théoriciennes du new weird. En premier lieu, nous ne devons pas avoir peur d’user d’ironie, d’employer des motifs en transgressant en partie leur usage premier degré coutumier (« il faut chasser un démon vicieux, mais ce démon a la forme d’un lapin angora »). Mon fantastique est ludique ; la seule difficulté est qu’il faut marcher sur une corde raide, de manière à ne pas tomber dans la parodie. Boulgakov est en cela un maitre et un précurseur.

20. Une autre proposition issue du mouvement new weird consiste à confronter des registres opposés : ancien/contemporain, sacré/trivial… On met alors en scène des motifs revitalisés qui empruntent la forme d’oxymores (une rave-party de sorciers, une malédiction du XVIIe siècle jetée pour un différend footballistique). C’est une façon de ne pas remâcher encore et encore les mêmes tropes fin-de-siècle ou lovecraftiens. Le pot-pourri est concevable, tant qu’il est digeste.

21. Il est important de conserver un garde-fou face à l’appropriation culturelle, d’autant que la doctrine new age a conditionné nombre de fantastiqueuses à l’envisager sans recul. Un tri doit être effectué dans nos influences, de manière à briser le cercle des récupérations illégitimes. Dans le cadre d’une série, il est justifié de mettre pour cette raison un personnage sur une voie de garage. L’autrice ne doit rien à un être de papier qu’elle créa d’une manière inconsidérée, et la continuité s’en accommode bien.

22. La magie ne saurait être institutionnalisée. Révolte contre l’ordre naturel, elle est également révolte contre l’ordre social. La fantasy urbaine doit donc retrouver la dimension protestataire que lui conférait sa définition anglo-saxonne. Ainsi que l’a aussi démontré Michelet, la sorcellerie est une métaphore de la liberté. Même exprimé au travers d’enjeux triviaux, son usage doit porter des revendications émancipatrices. Le fantastique tel que je le conçois porte une charge insurrectionnelle.

23. Il n’est pas question de poursuivre ces buts sur le fond sans les laisser se répercuter sur la forme. Si, historiquement, des préciosités de langue ont souvent émaillé ses récits, le fantastique à venir doit les délaisser et adopter une langue conviviale. Orthographe rectifiée de 1990, nouveaux accords du participe passé, accord de proximité : toutes ces innovations gagnent à être mise en place dans nos fictions. De plus, en tant qu’autrices de « littératures de genre », une marge de manœuvre nous est échue pour le faire tout en subissant une stigmatisation moindre que celles pratiquant des littératures à plus grand capital symbolique. Ce privilège implique de facto une responsabilité.

24. Comme c’est souvent le cas en fantasy urbaine, il importe de rejeter les archaïsmes gratuits. Le décorum mis en scène doit pouvoir être justifié par une spécialité locale ou par la logique émancipatrice (donc anti-impérialiste) du récit. Loin d’être trivial, ce décorum devient alors un vecteur d’authenticité. Il fait sens de décrire un cabaret de campagne figé dans son jus, en ce qu’il résiste à la standardisation galopante; les niches votives, même délaissées dans le culte contemporain, conservent un ancrage et une charge fantastique qui leur évitent l’anachronisme. En revanche, écrire à la plume d’oie et s’envoyer des hiboux est mal fondé. Des antagonistes, de leur côté, peuvent déroger à cette règle lorsque leurs archaïsmes sont des marqueurs de luxe.

25. Puisque je vise un fantastique spontané et authentique, et puisque le lore contribue beaucoup à cette authenticité, mon temps est mieux employé à étendre l’univers par la rédaction d’un épisode supplémentaire que par des finitions ad nauseam de l’épisode achevé. La réécriture tend à niveler les incongruités qui font le caractère du fantastique entrepris dans sa dimension ludique. Il est donc bon d’appliquer ces mots de Félicien Rops : « Les œuvres peinées sentent l’huile, & ne sont pas meilleures que celles qui sont improvisées. »

Novembre 2020.