Journal #11

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11 aout

Je me rends compte—ou admets-je enfin ?—que j’adorerais écrire pour la presse lifestyle, voire pour une certaine presse féminine. (Pas sûr, cela dit, que j’en aie une juste image. Quand j’avais la vingtaine, j’aimais lire les Be de mes petites sœurs, mais ma connaissance du format s’arrête là—& elle commence à dater !) Oh, je n’écrirais rien de mainstream ; surtout des trucs de niche sur des pop stars de seconde zone & des accessoires…

Lorsque j’étais membre de la rédaction de Faunerie, avant la fermeture du webzine, j’avais dans mes tiroirs un projet d’article sur le groupe Von Grey ; papier qui, bien sûr, n’a jamais vu le jour. C’est surtout le clip de « 6AM » qui m’inspirait : son esthétique évoque la série Charmed, avec ces trois sœurs, les bougies… & puis, le symbole de la triple lune, qu’on y aperçoit, vaut bien le triquetra sur le Livre des Ombres des sœurs Halliwell.

Mais, si je devais écrire cet article aujourd’hui, j’y adjoindrais d’autres chansons dont le style s’en rapproche. D’abord « Bitchcraft » de Jax, qui a même le motif de la baignoire en commun. De là, un parallèle pourrait être fait avec Marina, dont deux chansons du dernier album font rimer « witch » et « bitch » (« Purge The Poison » : All my friends are witches / And we live in Hollywood / Mystical bitches / Making our own sisterhood ; « Man’s World » : Burnt me at the stake, you thought I was a witch / Centuries ago, now you just call me a bitch). Il n’y a peut-être pas de quoi faire de la grande critique, mais je ne cracherais pas sur l’opportunité d’approfondir la question.

Comme je l’écris plus haut, je me verrais aussi parler d’accessoires. Les mains de Hécate que fabrique Jul’ Maroh (j’aime beaucoup son travail, que j’ai découvert vers 2008 ou 2009 ; ses affiches ont même orné les murs de tous mes kots & mes premières chambres de coloc—je les ai encore), les grigris d’Ambroise/Anaïs Maurette de Castro… J’imagine que je parlerais de la YouTubeuse/couturière Bernadette Banner, qui réalise des chapeaux & des capes inspirés des looks de McGonagall. Peut-être aussi de Tarmasz, même si je ne crois pas qu’elle tatoue encore les espèces de formules de marabout qu’elle proposait en planches de flashs, voici quelques années…

Tant de choses captivent mon regard, ces derniers temps. Je pense que nous vivons une période intéressante. Cela bouillonne ; il y a tout un mouvement qui se met en place, à la croisée de l’écoféminisme façon Starhawk & des sorcières de TikTok… Certes, je ne suis ni qualifié, ni légitime pour en disserter. J’observe, je n’ai pas la prétention de tout comprendre, mais cela me fascine. Il y a également une part de frustration. Pour moi, cela vient trop tard ; c’est le genre de contexte que j’appelais de mes vœux entre 2011 & 2013, lorsque j’éditais le fanzine L’Orpheline aux yeux de feu follet (l’orientation de ce projet, j’en conviens, était très questionnable).

Bref. Je ne serai jamais employé par cette presse : comment diable pourrais-je entrer dans ses rédactions & qui donc, parmi le grand public, partagerait mon obsession étrange pour les ambiances de sorcellerie ? Ne me reste alors qu’à référencer mes trouvailles ici, pour au moins cesser de remâcher des papiers qui ne verront pas le jour.

19 aout

Choses lues :

  • Jean-Paul Sartre, Les Mains sales (1948). Voilà bien six ou sept ans que je possède une édition Folio jaunie de cette pièce. Je ne l’avais jamais ouverte ; tout au plus me souviens-je avoir lu un extrait dans le cadre d’un cours de Master. Aucun regret, cependant : je pense que je l’ai lue exactement au bon moment, quand son propos pouvait le mieux résonner avec mes propres préoccupations & réflexions. Voilà qui me décomplexe d’acheter des livres en brocante—livres sans valeur que je trimballe à chaque déménagement, alors que je trouverais les mêmes titres dans n’importe quelle bibliothèque. C’est qu’il est précieux de les avoir à portée de main pour l’occasion, même tardive, où je me sens inspiré de combler ces trous particuliers dans ma culture…
  • Jean-Baptiste Baronian (dir.), La Belgique fantastique avant et après Jean Ray (1975) : une anthologie de 28 nouvelles sélectionnées par un fameux critique, dont j’avais apprécié, voici quelques années, le Panorama de la littérature fantastique de langue française. Parmi celles-ci, j’en connaissais déjà certaines : « Le Jardin malade » de Ghelderode, « Le Peuple nu » de Bours &, bien sûr, « Le Psautier de Mayence » de Ray. Guère de surprises, ici. En fantastique, je sais ce que j’aime : le local, le pittoresque, l’enraciné dans la foi populaire. Parmi mes 25 découvertes, les contes qui m’ont particulièrement plu sont les suivants : « La Sorcière » de Henry de Nimal, « La Danse macabre du pont de Lucerne » de Georges Eekhoud, « L’Homme qui faisait les cercueils trop grands » de Pierre Goemaere & « La Poule noire » d’Owen. Lorsqu’on passe au fantastique moderne, je trouve moins mes marques ; il y a là des ambigüités qui peuvent me frustrer. Cela dit, l’enchainement des nouvelles de Sternberg, Prévôt, Muno & Compère (qui ressortent nettement du lot) m’a fait passer un bon moment de lecture.
  • Franz Kafka, La Métamorphose (1915-1920) : une lecture que j’avais longtemps reportée par intuition qu’elle ne me plairait pas tant, & à raison. Il y a quelque chose de triste à se trouver blasé ou déçu par ce que d’aucuns considèrent comme une œuvre maitresse du XXe siècle mais, en vérité, je n’y ai rien trouvé de plus que ce que j’avais présagé en rencontrant pour la première fois son « pitch ». Rien n’a su me surprendre, c’est tout. J’ai lu ce récit dans une vieille édition Folio qui lui adjoint le recueil Un médecin de campagne, ainsi que la nouvelle « Le Verdict ». Or, à vrai dire, certains de ces textes (pour la plupart, ce sont des tableaux plutôt que des nouvelles) m’ont davantage plu, notamment « Chacals et Arabes » & « Le Souci du père de famille ».

& sur le web, quelque articles qui m’ont intéressé :

& dans les oreilles :

  • Dorothy, dont j’ai apprécié le dernier single « What’s Coming To Me ». Je suis curieux d’écouter l’album à venir.
  • Une découverte : Mew (& en particulier leur album Visuals).

23 aout

J’apprends au détour d’un article du Monde qu’en 52, Hélène Bessette (qui n’avait encore rien publié) s’est vu proposer par Queneau un contrat pour dix livres.

Dix livres. Chez Gallimard. Je trouve cela complètement dingue.

12 septembre

Choses lues :

  • Jacques Goimard & Roland Stragliati (dir.), La Grande Anthologie du fantastique, vol. IX : « Histoires de maléfices » (1981). C’est le premier tome de cette célébrissime anthologie que je lis, alors que j’en possède plusieurs depuis un lustre au moins. Globalement, j’ai trouvé les notices bio-bibliographiques de Stragliati très complètes & utiles, mais les introductions de Goimard assez pauvres. La préface est intéressante mais presque hors-sujet, car elle traite du thème dans un sens étroit (le maléfice façon « mauvais œil », tel qu’il est décrit par Favret-Saada), alors que la sélection de textes le traite dans un sens large ; les courtes présentations de chaque nouvelle m’ont quant à elles paru souvent obscures. Un seul exemple de fantastique belge : « Simple Alerte » de Marcel Thiry (que, du reste, je connaissais déjà—& qui ne correspond guère à mes gouts). Trois nouvelles ressortent du lot, à mes yeux : « Le Dialogue des chiens » de Léo Perutz, une histoire très amusante de sorcier malchanceux & maladroit, dont l’ambiance évoque Le Golem de Meyrink ; « Attachez vos chevelures » de Robert Aickman, une histoire tout en impressions & pleine de personnages secondaires pittoresques, qui ne se laisse pas facilement classer entre étrange et fantastique ; & « Louve d’argent en abîme passant » de Nathalie Henneberg, qui présente une intrigue classique (je crois me souvenir d’un lai de Marie de France qui y recourait déjà) mais parsemée d’éléments âpres & située dans un cadre original, imprégné de culture finlandaise (cette nouvelle m’a donné une furieuse envie de lire Kaputt, un roman de Malaparte dont elle serait inspirée). Citons enfin un récit qui ne m’a guère plu (à mon gout, il regarde trop vers la science-fiction), mais auquel l’actualité donne un drôle de relief : dans « La Jungle » (de Charles Beaumont), une maladie étrange décime les habitants d’une ville qui fut fondée en rasant une forêt primaire. On pourrait croire que son auteur avait anticipé le lien entre déforestation & zoonoses…
  • Erckmann-Chatrian, Hugues-le-loup et autres récits fantastiques : un recueil que je souhaitais lire depuis des mois, mais que j’avais égaré lors de mon dernier déménagement. Je viens de le retrouver & l’ai dévoré en deux soirées. Je ne me lasse pas d’admirer la « patte » d’Erckmann-Chatrian : les descriptions d’auberges & de bourgades, les patronymes des personnages tous fumeurs de pipe, leurs portraits qui nous transportent chez David Teniers… Cet univers a beau être trop coloré pour être vraiment authentique, j’y trouve quelque chose de familier & d’agréable, qui m’incline aussitôt à la rêverie. S’il y a un auteur dont j’aimerais acquérir le style d’un coup de baguette magique, c’est peut-être celui-là. Outre le long récit liminaire, j’ai particulièrement aimé « Le Cabaliste Hans Weinland » & son personnage de magicien-duelliste.
  • André Gorz, Lettre à D. Histoire d’un amour (2006) : un livre trouvé par hasard dans la bibliothèque paternelle, parce qu’il était rangé à côté des Giono. Admirant Gorz pour ses écrits technocritiques & politiques, j’étais curieux de lire ce texte intime, dont j’avais entendu beaucoup de bien. Je l’ai évidemment trouvé très touchant. En plus de la déclaration d’amour, j’ai jugé un autre passage fort courageux : vers la fin (page 72 de l’édition Galilée), il dit son impression de n’avoir guère vécu sa vie & d’être pauvre en tant que personne. C’est un sentiment que je crois bien connaitre. Quelque part, il est bon que quelqu’un que j’admire l’aie aussi ressenti. Cela rassure…

Choses vues :

  • Le Mépris (1963). Je n’avais encore jamais vu de film de Godard (je l’ai déjà dit, je suis un piètre cinéphile), j’ai donc regardé celui-ci surtout pour combler un manque. Je crains de ne pas bien savoir parler des films d’auteur… J’ai apprécié le rythme doux, ralenti par les dialogues polyglottes forçant l’interprète à répéter en traduisant, mis au pas également par la musique—ce fameux « Thème de Camille » que j’ai souvent réécouté depuis. Le dénouement tragique ne me semblait pas nécessaire, mais je suppose qu’il fallait coller au roman original…
  • Le troisième débat de la primaire de l’écologie (le 10 septembre sur la chaine de Mediapart). Au fond, l’affaire me regarde assez peu, vu que je suis belge, mais j’étais curieux de mieux cerner ces cinq personnalités. (Je lis beaucoup la presse française, mais n’écoute pas la radio et ne regarde pas la télé ; pour moi, les candidats étaient donc jusque-là muets.) À mes yeux, le débat a été gagné par Batho & Jadot, nettement plus à l’aise dans cet exercice. Néanmoins, si je votais en France, ma voix irait à Rousseau, dont le programme est bien plus courageux. Grosse déception vis-à-vis de Piolle, qui m’apparaissait mieux sur le papier. L’homme était sur la défensive ou dans le registre exhortatoire, visiblement peu disposé à faire preuve de clarté sur les questions difficiles… (& ce ridicule accès de colère ! Je ne peux m’empêcher de penser que, si Batho ou Rousseau avaient osé faire de même, elles l’auraient payé dans les sondages, tandis que l’internet crierait à l’hystérie. Piquer des crises, pour sûr, est un privilège masculin.) Quant à Governatori, il ne manque pas d’audace non plus, à répéter dix fois « ainsi que je l’ai démontré », comme si le dire allait mettre d’aplomb une démonstration bancale—il est comique de penser que c’est Rousseau la « sorcière » écoféministe mais que, le seul qui se raccrochait à des formules magiques tout au long des trois heures de débat, c’était son concurrent niçois !

& dans les oreilles :

  • Deux découvertes intéressantes : Softcult & Animals as Leaders.
  • Une nouveauté : Dark Matters, le premier album des Stranglers en pas loin de dix ans ; album que j’étais évidemment avide d’écouter.

13 septembre

J’ai achevé aujourd’hui mon 52e livre de l’année. Cap important, car c’est l’objectif (l’équivalent d’un par semaine) que je me fixe depuis sept ans maintenant que je comptabilise mes lectures. Jusqu’ici, je ne l’avais atteint qu’une seule fois—& tout juste—, en 2017.

Ma bonne performance actuelle (j’ai déjà lu deux fois plus que sur l’année passée entière) me laisse espérer atteindre les septante ou les quatre-vingt d’ici le réveillon. Comme quoi, avoir quitté les réseaux sociaux paie ; je m’occupe plus intelligemment. J’aimerais encore couper un peu dans mon visionnage de séries télévisées, mais me voilà sur la bonne voie…

Attention, instant puéril ; voici mes 52 premiers livres lus en 2021 :

  • Jean-Marie Andrieu, L’Incantation
  • Hannah Arendt, Nous autres réfugiés
  • Jean-Baptiste Baronian (dir.), La Belgique fantastique avant et après Jean Ray
  • Marie-Thérèse Bodart, Les Meubles
  • Mikhaïl Boulgakov, Diablerie ou Comment des jumeaux causèrent la perte d’un secrétaire
  • Jean Louis Bouquet, L’Ombre du vampire
  • Jean-Pierre Bours, Celui qui pourrissait
  • Comité invisible, À nos amis
  • Caroline De Mulder, Manger Bambi
  • Louis Derthal, Le Sorcier du Val-Noir
  • Roland Devresse, Au confinement des mondes
  • Aurélien Dony, Amour noir
  • Judith Duportail, L’Amour sous algorithme
  • Erckmann-Chatrian, Hugues-le-loup et autres récits fantastiques
  • Peter Gelderloos, Comment la non-violence protège l’État. Essai sur l’inefficacité des mouvements sociaux
  • Jean Giono, Le Chant du monde
  • Jacques Goimard & Roland Stragliati (dir.), La Grande Anthologie du fantastique, vol. IX : « Histoires de maléfices »
  • Françoise Gollain, André Gorz & l’écosocialisme
  • André Gorz, Lettre à D. Histoire d’un amour
  • Paul Grégor, Journal d’un sorcier
  • Ernst Jünger, Premier Journal parisien
  • Franz Kafka, La Métamorphose
  • Jean-Marie Klinkenberg, Petites Mythologies belges
  • Guy Lemaire & Paulette Nandrin, Mes plus belles histoires
  • Frederic Livyns, Les Nouvelles Aventures de Carnacki. Saison 1 : L’Intégrale
  • Karl Marx & Friedrich Engels, Manifeste du Parti communiste
  • Agnès Michaux, Journée exceptionnelle du déclin de Samuel Cramer
  • Henry Miller, Lire aux cabinets
  • Alfred Neumann, Le Diable
  • Nouvelles Feuilles familiales, dossier n° 105 : « Vivre ses alternatives »
  • Nouvelles Feuilles familiales, dossier n° 125 : « Familles en transition »
  • Nouvelles Feuilles familiales, dossier n° 134 : « Crises existentielles, moteurs de changement ? »
  • Nouvelles Feuilles familiales, dossier n° 135 : « La Place des amis dans nos vies et celle de nos enfants »
  • Catherine d’Oultremont, Les Fruits de la solitude. Quatre Saisons à Port-Royal
  • Thomas Owen, Pitié pour les ombres et autres contes fantastiques
  • Thomas Owen, La Porte oblique et autres secrets
  • Fernando Pessoa (Alvaro de Campos), Ultimatum
  • Gérard Prévot, Les Tambours de Binche
  • Pierre Rabhi, L’Agroécologie, une éthique de vie. Entretien avec Jacques Caplat
  • Jean Ray, Les Contes du whisky
  • Anne Richter, Le Fantastique féminin. Un art sauvage
  • Mélanie Sadler, Comment les grands de ce monde se promènent en bateau
  • Jean-Paul Sartre, Les Mains sales
  • Paul Sérant, Lettre à Louis Pauwels sur les gens inquiets et qui ont bien le droit de l’être
  • Georges Simenon, Le Relais d’Alsace
  • Henri Vernes, Bob Morane, n° 7 : « Les Faiseurs de désert »
  • Henri Vernes, Bob Morane, n° 33 : « La Couronne de Golconde »
  • Henri Vernes, Bob Morane, n° 60 : « Opération Wolf »
  • Henri Vernes, Bob Morane, n° 66 : « Les Joyaux du maharajah »
  • Henri Vernes, Bob Morane, n° 113 : « Krouic »
  • Evangeline Walton, La Maison des sorcières
  • José Luis Zárate, La Glace et le Sel

(Je le reconnais, il y a là beaucoup d’arbitraire : ne compter que les livres lus d’une couverture à l’autre, & non ceux longuement consultés ; compter de minces plaquettes, mais ni les bédés, ni les dizaines d’articles parfois bien longs que je consomme chaque semaine… Il faut bien se fixer un cadre. Du reste, c’est ma lecture de fictions, non d’articles en tous genres, que je souhaite surtout encourager.)

2 octobre

Choses lues :

  • Thomas Owen, Pitié pour les ombres et autres contes fantastiques (1961) : un recueil emprunté dans la bibliothèque de la Brasserie des Eaux Vives (merci à eux, qui prennent nombre de bonnes initiatives en faveur du livre) &—je pense—le cinquième que je lis de cet auteur. Ce qui m’a avant tout frappé, c’est la cohérence de celui-ci, comparé à d’autres présentant une unité de ton bien moindre. Ici, ce sont des histoires de hantise, davantage malicieuses qu’épouvantables—ce qui n’est pas pour me déplaire, loin de là ! Il faut saluer la qualité de l’ensemble, mais je veux quand même citer quelques contes très réussis : « Passage du Dr Babylon », « Les Vilaines de nuit », « L’Assassinat de Lady Rhodes », « Nocturne », & puis, bien sûr, la nouvelle liminaire, « Pitié pour les ombres ». J’ai toujours aimé le style aiguisé d’Owen, qui emprunte beaucoup au polar. J’ai noté quelques tournures savoureuses : « Une bouche à mordre dedans en pleine église » (p. 107 de l’édition Marabout), « Une maison lépreuse, pourrie, malodorante. À l’intérieur, cela devait sentir l’eau de vaisselle, la graisse froide et l’égout » (p. 151), « Le robinet donnait sa goutte. Il y avait trois vieilles allumettes gonflées d’eau, côte à côte, sur les trous de l’évier » (p. 155).
  • Rutger Bregman, Utopies réalistes (2016) : un essai que j’ai trouvé, à vrai dire, un peu décevant. Je crois que je l’ai lu trop tard. J’avais découvert Bregman via une conférence enregistrée & des interventions télévisuelles, voici un peu plus de deux ans, & son discours m’avait profondément marqué. Cependant, j’ai le sentiment que la lecture de son livre ne m’a pas appris grand-chose, & que celui-ci se montre même timide par endroits. Des théories que la première de couverture présente comme iconoclastes m’ont en quelque sorte paru refroidies. C’est à cela que je mesure l’évolution rapide de mes propres convictions…
  • Michel Houellebecq, H.P. Lovecraft. Contre le monde, contre la vie (1991) : un livre que j’ai trouvé dans la bibliothèque de mon ami Robin, celui qui m’a initié à Lovecraft (le Lovecraft des textes, & non seulement la version caricaturée des jeux de rôle dont j’avais déjà frôlé certaines inventions) & à Howard, quand nous avions dix-huit ans. Je connais bien l’œuvre romanesque de Houellebecq & j’ai une certaine connaissance de la vie de Lovecraft, pour avoir lu l’immense biographie de S. T. Joshi, mais je n’avais encore jamais ouvert cet essai, pourtant presque aussi vieux que moi & assez incontournable (qu’on en dise du bien ou du mal) dans les études lovecraftiennes. J’ai surtout été étonné de le trouver très lisible—& finalement assez peu savant, dans le sens où il ne respecte pas les codes de l’essai universitaire : il référence piètrement les passages d’œuvres cités, ne comporte strictement aucune note… Sur le fond, je n’ai pas grand-chose à en dire. À nouveau, j’ai dû le lire trop tard : la connaissance qu’on a de Lovecraft a explosé au cours des trente dernières années, de même que les ressources disponibles en français. Tant les repères biographiques que les thèses de l’auteur m’étaient donc déjà connus, que ce soit au travers de ma lecture du livre de Joshi, du Guide Lovecraft de Christophe Thill, ou au travers de ma longue présence sur Twitter, où il ne passait jamais un mois sans qu’un débat enragé n’oppose partisans & détracteurs de Lovecraft. Dès lors, c’est plutôt la forme de l’essai qui m’a intéressé. Moi qui ai tendance à aimer les textes critiques mais qui ne peux m’empêcher de recourir à une plume par trop précautionneuse & rasante lorsque je m’y frotte, je trouve dans ce livre un exemple intéressant.

& sur le web :

  • En septembre, j’ai lu les deux nouveaux articles que Frédéric Lordon a publié sur son blog, « France Inter comme les autres » & « Pleurnicher le Vivant ». J’avais découvert ce blog il y a un peu plus d’un an & demi, via un article intitulé « Quelle “violence légitime” ? », qui m’avait très fort—& fort positivement—impressionné. Je dois dire que ces deux nouveaux textes m’ont également assez plu, mais je n’ai pu passer à côté des nombreuses critiques que son propre camp adresse à Lordon : complexité gratuite, autosatisfaction, aigreur, purisme… Je ne sais vraiment comment me situer par rapport à cela ; je conçois qu’il manque par moments d’élégance mais, au fond, la liberté de ton n’est-elle pas également à saluer, lorsqu’on la met au service d’un projet politique potentiellement salvateur ? Il me semble en tout cas sincère, & j’avoue que j’aime le lire.

Chose vue :

  • J’ai assisté à la « véritable création » d’À-Vide, l’un des nouveaux spectacles d’Aurélien Dony. Je l’avais déjà vu à l’occasion d’une diffusion en direct dans le cadre du festival Trajectoires, mais cette performance sur la petite scène du théâtre Jardin Passion était plus intense à vivre.

& dans les oreilles :

  • Deux découvertes : le groupe Tuuletar, que j’ai beaucoup écouté en travaillant, & Meimuna (mes titres préférés sont « La Tristesse du diable » & sa reprise de « Voyage, voyage »—mes amis savent combien j’aime cette chanson).
  • Bizarrement, ces derniers jours, j’ai aussi beaucoup écouté les Casseurs Flowters (& notamment : « Inachevés », « Si facile », « J’essaye, j’essaye », « Fais les backs »…). Cela ne m’était plus arrivé depuis des années.

5 octobre

La semaine dernière a paru le dossier 137 de Couples et Familles. Il s’intitule « Sex, love & applis… L’amour au temps du numérique » & j’y signe six articles :

  • Les applis de rencontres, un phénomène post-moderne (article rédigé sur base d’une interview de Pierre-Yves Wauthier)
  • Les applications de rencontres dans d’autres cultures (coécrit avec Christine Hélin)
  • Les jeunes partagent leurs expériences
  • Applications : dérives d’un outil industriel
  • L’importance de la communication sexuelle (article rédigé sur base d’une interview de Caroline Styns)
  • Ados et sextos

J’ai également publié deux nouvelles analyses sur le site internet de cette association :

Journal #10

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8 juin

Choses lues :

  • Hannah Arendt, Nous autres réfugiés (1943) : un achat compulsif au comptoir de ma librairie favorite. Je ne sais trop ce que j’attendais au juste de ce tout petit livre (43 pages) paru aux éditions Allia ; je me disais que c’était l’occasion de recueillir une parole d’autorité sur un sujet que j’ai récemment été amené à traiter, pour des raisons professionnelles. En fin de compte, son propos ne s’applique pas aussi bien à la situation contemporaine que sa quatrième de couverture me l’avait laissé présumer. Une chose que j’en retiens—sans aucun rapport avec ce qui précède—, c’est la distinction entre parvenus & « parias conscients » qui est développée vers la fin du texte. Je n’ai pas pris le temps de vérifier, mais me dis que ce pourrait être une grille d’analyse pour les personnages du Golem de Meyrink, un roman pour lequel j’ai beaucoup d’intérêt.
  • Henry Miller, Lire aux cabinets (1952) : un autre livret des éditions Allia qui trainait dans ma bibliothèque & que j’ai lu dans la foulée. Je dois dire que j’ai peu de gout pour ce genre de sujet trivial & pour l’écriture humoristique en général. De même, en tant que « auteur-architecte », la technique du flux de conscience me laisse souvent froid. Ici, elle a quand même le mérite de dévier le propos de l’auteur vers le rêve & vers ce personnage obsédant de magicien barbu. Moi aussi, je fais parfois des rêves de livres si réels que je crois bien les avoir lus ; j’ai dès lors été vivement intéressé par sa description du phénomène, que j’ai trouvée vivace.
  • Catherine d’Oultremont, Les Fruits de la solitude. Quatre Saisons à Port-Royal (2010) : un roman historique consacré à l’abbaye de Port-Royal des Champs, mettant en scène Pascal, Spinoza & bien d’autres personnages réels. Je dois dire avoir été dérangé par l’arbre généalogique inséré avant le récit : soit je ne le lis pas bien, soit le roman, sans jamais le dire, prend des libertés avec son sujet—mais alors, pourquoi fournir ce document ? Bref je me suis perdu là-dedans & cela m’a frustré durant toute ma lecture. (Quelle idée aussi de choisir un protagoniste qui a dix-neuf adelphes et dix enfants !) Pour le reste, je sais depuis l’université que le XVIIe siècle m’intéresse peu (j’ai toujours été plutôt dix-neuvièmiste), même si les portraits d’intellectuels totaux esquissés dans ce livre rejoignent certaines de mes inclinaisons. Le retour d’un certain gout pour la religion n’a pas non plus suffi à me faire pleinement apprécier ce roman, même si je lui reconnais des qualités.
  • Thomas Owen, La Porte oblique et autres secrets (2011) : un recueil posthume, composé de textes inachevés, de notes éparses & d’aphorismes. J’ai été déçu par l’absence de textes d’ampleur : même le récit éponyme (présenté comme un projet de roman) ne fait guère plus de deux pages ! Pour le reste, c’est vraiment un livre fait de bric & de broc ; il y a quelques réflexions intéressantes & des fragments laissant bien voir le style aigu de cet auteur, mais aussi des « propos légers » qui n’étaient sans doute pas destinés à la publication & dont certains (notamment sur les femmes) ont mal vieilli. En somme, c’est surtout l’introduction de Jean-Louis Étienne qui m’a intéressé. J’y épingle deux propos attribués à Owen qui rejoignent mes propres conceptions du fantastique, telles que couchées dans mes Directives pour un nouveau manifeste fantastique : « Bien des romans sont une addition de récits fantastiques, reliés par un lien qui est le personnage. Mais je crois qu’un roman fantastique est très difficile à faire “tenir” » (cf. § 1) & « la littérature fantastique, c’est écrire “mort aux vaches” sur les murs » (cf. § 22).
  • Karl Marx & Friedrich Engels, Manifeste du Parti communiste (1848). Après les textes des éditions Allia, j’ai continué à explorer le tas de plaquettes que j’ai accumulées au fil des ans en lisant ce texte que je possédais dans l’édition Mille et une nuits. L’une & l’autre de ces maisons ont l’avantage de proposer des livres d’un format idéal pour être emportés avec soi & lus dans la nature. De Marx, je n’avais encore rien lu sinon des extraits durant mon cursus de philosophie. La précocité de son analyse du mouvement historique est de fait impressionnante, & j’ai été surpris par la clarté de ce texte-ci. Cependant, ce qui m’a le plus vivement intéressé, c’est la postface de Raoul Vaneigem, qui commente & critique le manifeste. J’ai bien dû relire dix fois une formule telle que celle-ci : « Toute valeur d’usage qui n’entre pas dans le projet de la jouissance de soi et du monde par la création de soi et du monde participe du système aliénant de la marchandise. » C’est un propos que je trouve réellement brillant & que j’ai rarement trouvé exprimé avec autant force que dans cette postface de sept pages. Il va falloir que je me penche de plus près sur Vaneigem, car c’est la seconde fois en quelques mois que je viens à lui par la bande : en mars, j’avais déjà lu sa préface à Au confinement des mondes, le dernier recueil de Roland Devresse.

1er juillet

Le dossier 136 de Couples et Familles a paru cette semaine. Il s’intitule « Construire des relations harmonieuses » & j’y ai contribué quatre articles (les trois premiers sont basés sur des interviews ; le quatrième est une analyse) :

  • Des citoyennes belges viennent en aide aux migrants
  • Séjour à l’étranger : à la découverte de l’autre
  • Focus sur le Mentorat interculturel namurois
  • Apprendre la paix, une mission de l’école ?

Ces dernières semaines, j’ai également écrit plusieurs nouvelles analyses pour le site internet de cette association :

12 juillet

Choses lues :

  • Jean-Marie Klinkenberg, Petites Mythologies belges (2003) : un court essai sur la « belgitude », par un sémioticien renommé. Pour ma part, j’ai fréquenté l’université de Liège quelques années trop tard pour encore avoir Klinkenberg comme professeur, mais son empreinte restait nettement perceptible dans nos enseignements. C’est le premier livre que je lisais de lui mais, en l’entamant, j’avais en mémoire quelques-unes de ses interventions aux termes de conférences ; c’est un bonhomme qui fait une impression… De ces Petites Mythologies belges, j’ai préféré deux chapitres que je juge un peu plus ambitieux, ou du moins qui rencontrent davantage mes intérêts. Il s’agit de ceux intitulés « Monter à Paris » & « Pincer son français », qui abordent respectivement la question des littératures périphériques & de l’insécurité linguistique. Vous vous en doutez, ces sujets-là m’intéressent particulièrement, davantage au moins que ce qui a trait à la culture du sport ou à la gastronomie—chapitres plaisants en somme (tout le livre se lit aisément) mais que j’ai trouvés un brin triviaux. Coïncidence : je n’avais pas achevé ma lecture depuis deux semaines (alors que j’avais acheté ce livre un peu avant le premier confinement, il y a bien un an & demi) qu’une correspondante m’adresse un courriel pour me recommander un vieil article de La Revue Nouvelle… qui se trouve être un chapitre inédit des Petites Mythologies belges ! Étrange comme les esprits se rencontrent parfois…
  • Fernando Pessoa (Alvaro de Campos), Ultimatum (1917) : une autre plaquette des éditions Mille et une nuits, lue pour faire du tri dans ma bibliothèque. Celle-là, je crois que je la possédais depuis sept ans, sans encore l’avoir ouverte. Il faut dire que j’avais un a priori sinon négatif, qui me portait du moins un peu à la méfiance vis-à-vis de Pessoa. En bachelier, il faisait l’objet d’un « cours à pète » dans le cadre duquel nous l’abordions en parallèle de Hölderlin. J’en gardais une impression d’obscurité, qui s’est en fait trouvée démentie par cette lecture. Il s’agit ici d’un court pamphlet, somme toute assez lisible. J’aime beaucoup les pamphlets ; c’est quelque chose que je découvre sur le tard, m’étant longtemps tenu loin de tout texte à caractère politique. En revanche, je dois dire ne pas aimer beaucoup le futurisme. Dès lors, si la forme m’a intéressé & si je reconnais une certaine verve à la première moitié du texte, les thèses défendues ne m’ont pas parlé.
  • Gérard Prévot, Les Tambours de Binche (1964) : encore un vieil achat qui n’avait que trop trainé dans ma bibliothèque. Sa lecture était l’occasion de découvrir une autre facette de Prévot, que je connaissais comme conteur fantastique. Ce roman historique qui invente une fille adoptive à Marie de Hongrie m’a paru très facile à lire, sans doute parce que je le comparais à ma dernière lecture du genre (Le Diable d’Alfred Neumann) qui, elle, ne l’était pas. Le fait qu’il prenne autrement plus de libertés avec la réalité historique doit contribuer grandement à sa lisibilité. J’ai apprécié la démarche qui consiste à glorifier sa ville natale dans un roman & n’ai globalement pas passé un mauvais moment de lecture, même s’il aurait pu être moitié moins long. Fait amusant : l’auteur précise l’âge de presque tous les personnages lorsqu’il les introduit pour la première fois. Ce n’est pas là quelque chose qu’on voit souvent…
  • Mikhaïl Boulgakov, Diablerie ou Comment des jumeaux causèrent la perte d’un secrétaire (1924) : un nouveau petit livre des éditions Mille et une nuits, celui-ci acheté tout récemment, après que mon regard ait glissé sur son titre dans la liste des numéros parus. À vrai dire, j’ai été un peu déçu. On retrouve bien le côté « baroque » voire comique du Maitre et Marguerite : les scènes de poursuites & les mésaventure absurdes conçues pour critiquer la bureaucratie soviétique & les sanctions démesurées qui menacent ses membres. Mais, ici, tout cela parait assez vain, presque gratuit. Il n’y a pas la profondeur qu’on trouve dans le roman, la discrète revendication émancipatrice que j’avais décelée chez les personnage de Marguerite et des démons… Du coup, cette nouvelle s’impose à mon jugement comme une sorte de brouillon, & je reste sur ma faim.
  • Aurélien Dony, Amour noir (2021). Toujours fidèle à Dony, j’ai bien sûr lu son dernier recueil. Il s’agit de poésie d’inspiration fort personnelle, or je préfère chez lui sa veine plus collective, qui prend des accents politiques & générationnels. N’empêche, sa voix demeure puissante. Les vers qui m’ont le plus frappé sont ceux-ci : « Nous sommes à nous deux meute en sang / Et notre amour noir comme une tique / Sur le dos fauve des chiens errants » (p. 24). Il s’agit de poésie écrite pour la performance, ce qui se marque par un recours généreux à la syncope (par exemple : « C’est pas qu’t’as grandi abruti / Mais que tu te s’ras endormi / Que’qu’part », p. 66) qui m’a parfois dérangé. Question de codes : pour moi, ce n’est pas forcément nécessaire &, par manque d’habitude, cela me distrait à la lecture. J’ai en revanche bien aimé le pecno de la page 59 (vous le savez, je suis pour la simplification) ; il est presque dommage qu’à côté de telles audaces, le reste recoure encore à l’ancienne orthographe… Bref, c’est très oral, comme tous les travaux récents de Dony. La comparaison ne vaut pas grand-chose (ou peut-être que si, je n’ai pas creusé) mais, en lisant un des textes (« Une rumeur qui nous poursuit »), j’y posais la voix de Tancrède Ramonet, telle qu’entendue dans son projet électro rock Achab. Ce texte me faisait penser à la chanson « Encore un jour sans massacre »… Dernier détail : le livre est imprimé avec un contraste inversé : lettres blanches sur pages noires. Matériellement, c’est un objet plutôt mignon, surtout pour un volume à sept euros.

Sans transition, une dernière confidence : j’ai découvert aujourd’hui seulement qu’un chat-huant n’est pas un chat. Je confondais depuis toujours avec le chat haret… Il aura fallu un conte fantastique de Marcellin La Garde & cette phrase : « un vent qui éveilla le chat-huant dans son trou, lui fit pousser des cris prolongés et agiter l’air de ses ailes », pour que je me décide à vérifier. Sans cela, me serais-je jamais départi de cette illusion ?

21 juillet

J’ai reçu hier une caisse de mon dernier livre, la réédition papier du Démon dans l’escalier & d’À la cour du roi des rats qui a paru il y a peu chez Posidonia. C’est l’aboutissement d’un fameux processus ! Mon premier contact avec l’éditeur date de décembre 2017. Il m’avait joint via le téléphone fixe de mon lieu de travail dont il avait trouvé le numéro en ligne, & j’avais cru un instant à une plaisanterie. Le contrat a été signé deux mois plus tard, puis, à l’été 2018, j’ai réalisé les illustrations intérieures du Démon dans l’escalier.

L’hiver suivant, la publication a été financée via une campagne Ulule, avant que je ne réalise les illustrations d’À la cour du roi des rats à l’été 2019. À ce stade, j’ai revu ma technique de dessin, par crainte que le niveau de détails adopté en illustrant l’épisode 1 ne passe finalement pas bien à l’impression, qui était alors prévue au format poche. J’ai donc réalisé des illustrations plus stylisées, en aplats de noir. Or, en fin de compte, la maquette finale s’est tournée vers le format A5. Dès lors, les illustrations du Démon dans l’escalier rendent bien & celles d’À la cour du roi des rats semblent presque dimensionnées trop grandes. Tant pis ! Il faut se dire que le résultat laisse transparaitre & l’évolution de mon trait, & un aperçu de cette aventure éditoriale de longue haleine.

C’est qu’entre les délais imposés par le financement participatif & ceux subis à cause de la pandémie, ce projet (qui impliquait la parution simultanée de 44 volumes) n’aura pas été une mince affaire. Je remercie d’autant plus mon éditeur pour sa persévérance & pour la qualité du produit fini.

Tant que j’évoque mes livres-jeux, j’ai quelques nouvelles à communiquer :

  • Pour l’honneur de Patte-de-Bouc a fait l’objet d’une recension sur le site Au coin de l’âtre. J’ai apprécié que la chroniqueuse ne fasse pas mystère de son désamour pour le genre ; les critiques de blog sont souvent flagorneuses, si bien qu’il est rafraichissant d’en rencontrer une qui est franche.
  • La réédition papier des deux premiers tomes a déjà fait l’objet d’une bonne présentation en vidéo, sur la chaine Vieux Geeks. J’ai particulièrement apprécié ce retour de lecture, qui se penche sur mon univers avec plus de détails que ne l’ont jamais fait d’autres critiques.
  • Je me suis décidé à reproduire sur ce site mon court essai théorique Directives pour un nouveau manifeste fantastique, initialement publié en appendice de Pour l’honneur de Patte-de-Bouc. Je me dis en effet que je dépasserai vite les vues exprimées dans ce texte ; j’aimerais donc qu’elles puissent être discutées tant qu’elles correspondent à mon fantastique actuel. Or, la faible distribution de ce livre-jeu ne s’y prêtait guère (notez : ce site n’a pas non plus une vaste audience).

Pour finir sur une note amusante :
J’écris ces lignes en sirotant le Cointreau maison que je viens de mettre en bouteille. Il est délicieux ; en fin de compte, cela valait la peine d’avoir ce grand bocal sur ma cheminée, en arrière-plan de toutes mes visioconférences des derniers mois. & ce, même si son contenu avait progressivement pris la couleur de l’urine ! Je me dis que la recette pourrait être glissée dans un prochain livre-jeu : une telle macération se prêterait à l’ambiance.

28 juillet

Une part de moi se demande pourquoi je me fatigue à compléter ma connaissance de la littérature fantastique, alors qu’aucun texte lu depuis des mois ne m’aura autant inspiré que cette vidéo de moins de deux minutes montrant Bam Margera entrer chez un forgeron estonien ivre—& à la coiffure exceptionnelle—pour se faire couper des bagues déformées lors d’une bagarre. Il suffit de faire un peu de polissage en parlant d’anneaux magiques & en ajoutant du contexte (une rivalité ancienne, un duel, un deal de sortilège parti en vrille ?), & on a là une nouvelle quasi toute faite !

Je crois que je vais garder cette vidéo sous le coude pour la prochaine fois où l’on m’interrogera sur mon univers. Je n’aurai qu’à dire : « Tu vois Jackass ? maintenant rajoute du bling et imagine que ce sont en fait des sorciers ! » (Jusqu’ici, mon pitch favori était « Harry Potter, sauf que tous les sorciers sont des versions adultes de Seamus Finnigan lorsqu’il essaie de changer un gobelet d’eau en rhum »…)

(Ne me demandez pas comment j’ai trouvé cette vidéo. Certains secrets de production méritent d’être tus.)

31 juillet

Hier, j’ai écrit une nouvelle pour un concours du forum L’Écritoire des Ombres, que je recommence à fréquenter. C’est la première que j’achève depuis 2014 (!) & ma première fiction depuis que j’ai mis un point final à Pour l’honneur de Patte-de-Bouc, en décembre dernier.

Je ne suis pas mécontent. Longtemps, j’ai refusé d’écrire sans un projet d’édition en ligne de mire, car je croyais gâcher mon temps. Quelques désillusions plus tard, je sais que publier n’avance pas toujours à grand-chose. Vu mes derniers insuccès, il est même possible que cette nouvelle vite rédigée pour la communauté du forum connaisse un plus large lectorat que certains textes dont j’ai monnayé une version plus aboutie…

3 aout

Choses lues :

  • Judith Duportail, L’Amour sous algorithme (2019) : un livre lu pour le travail. Forcément, cette enquête sur les dérives des applications de rencontre a résonné avec ma propre défiance envers les réseaux sociaux, que je sens enfler depuis plusieurs mois. Certains chapitres en sont proprement glaçants. Toutefois, je dois admettre que, ce qui m’a particulièrement intéressé, ce sont les quelques aperçus de la vie d’une journaliste professionnelle, qui nous sont livrés lorsque l’autrice évoque son quotidien & certaines étapes de son enquête. Je n’entrerai pas dans le détail des raisons personnelles qui me font éprouver une certaine fascination pour ce métier & pour les milieux parisiens ou berlinois où elle l’exerce. Je crois qu’il en va surtout de l’attrait que ressentent naturellement les petits intellectuels provinciaux pour les métropoles, leurs grands médias & les cercles où se meuvent tous ces (apparemment) mieux-connectés, dont on lit les péripéties dans des livres. Bien sûr, l’on est bien loin du compte, mais cela fait du carburant pour la boite à fantasmes…
  • Françoise Gollain, André Gorz & l’écosocialisme (2021) : une courte monographie doublée d’une anthologie, qui m’a valu l’une de ces expériences de lecture ambivalentes. Vous savez sûrement lesquelles : celles qui nous donnent le sentiment d’avoir appris beaucoup de choses, & à la fois rien du tout. Ce livre m’a en fait fourni des nuances. En particulier, il m’a aidé à positionner Gorz par rapport à d’autres penseurs vis-à-vis desquels j’aime à me situer. J’ai notamment relevé le caractère anthropocentré de sa pensée, hérité de Sartre & des existentialistes. Gorz s’oppose en cela aux écologistes profonds américains, que j’ai lus & qui m’ont beaucoup influencé. Or, sa posture se trouve finement justifiée dans le livre, ce qui m’a donné matière à réflexion. Est aussi abordée sa vision de la technique, qui diffère assez de celle de Jacques Ellul, un philosophe dont l’apport sur cette question m’a marqué. Franchement, je ne saurais trancher en faveur de l’un ou de l’autre. Je découvre en Gorz un penseur assez pragmatique, somme toute ouvert au compromis—&, tout idéaliste que je sois, je ne peux pas lui donner tort. Je crois que, à l’avenir, je m’appuierai sur lui dans mes débats avec des personnes plutôt fermées à l’écologie radicale : son discours est certainement plus audible pour quiconque se tient sur la réserve. Enfin, ce livre de Françoise Gollain m’a aidé à clarifier certains concepts utiles : valeur contre richesse, travail autonome contre travail hétéronome, écologie comme défense du monde vécu, etc. Pour cette seule raison, je le recommanderais.
  • Jean Giono, Le Chant du monde (1934) : le tout premier roman que je lis de cet auteur classique, & une véritable claque ! J’ai été complètement absorbé, fasciné par ce livre. Il y a une force & une beauté absolument remarquables dans les paysages & les mœurs qu’il décrit. J’en retiens deux leçons : 1) il est possible de former des métaphores de toute beauté avec les mots les plus simples, les plus triviaux en apparence, & 2) les dialogues gagnent en force lorsque l’un n’entend pas tout à fait l’autre. Qu’un personnage s’emporte ou fasse la sourde oreille, que les tirades s’alternent toujours sans vraiment se répondre & la scène gagne tant en authenticité qu’en puissance. J’ai rarement lu des conversations d’aspect si solide ou sincère.
  • Encore deux Bob Morane : « Les Joyaux du maharajah » (n° 66) & « Opération Wolf » (n° 60). Je ne sais trop qu’en dire. En fait, j’ai voulu à plusieurs reprises consacrer une note de ce journal à Henri Vernes, mais je ne sais quoi écrire, ni quels sont mes sentiments exacts sur son décès. Je voudrais juste noter que j’ai eu plaisir à lire ces deux romans.

Choses vues :

  • La Neuvième Porte (1999). Je crois que c’est le premier film de Polanski que je regarde ; je ne suis pas très cinéphile &, vu ce dont il est accusé, je n’ai jamais été très incliné à m’intéresser à son travail. Mais puisque j’aime bien les enquêtes occultes, je me suis laissé tenter. En toute franchise, j’ai bien aimé le rythme & l’atmosphère. Je ne sais pas trop quel regard adopter par rapport à certaines scènes : est-ce qu’elles constituent un hommage aux films d’exploitation (je pense notamment à la cérémonie pré-orgiaque en robes noires, vers la fin), une reprise du motif au second degré—plus critique & moqueuse—ou les deux à la fois ? On se demande si le film prend l’intrigue au sérieux ou s’il cherche à faire un commentaire « méta » sur l’histoire du cinéma… Cela n’empêche que l’ambiance générale m’a plu. Certaines ficelles apparaissent franchement grosses (par exemple, voir ce grand bibliophile expert dont l’expertise se borne à repérer des signatures différentes sur certaines gravures !) mais les décors, les costumes & le jeu d’acteur sont plutôt bons. À la limite, le film m’a inspiré par son côté « anti-héroïque mais qui n’en fait pas trop ». Je crois qu’il y a des choses à en retenir, en vue de l’écriture de détectives de l’étrange moins testostéronés ou blasés que le tout-venant.
  • Plusieurs documentaires sur l’histoire de l’art : Struggle: The Life and Lost Art of Szukalski, d’Irek Dobrowolski (2018), Made You Look: A True Story About Fake Art, de Barry Avrich (2020), Francis Bacon: A Brush with Violence, de Richard Curson Smith (2017) & Rembrandt, du clair vers l’obscur, de Christophe Alalof (La Grande Expo, n° 12, 2014).

& dans les oreilles :

  • Pour une fois, de la chanson française : Françoise Hardy, Niagara (surtout « Quand la ville dort » & « Pendant que les champs brûlent »), Bertrand Belin (surtout « Comment ça se danse »)…
  • Du post-punk : The Sound, The Comsat Angels

PS : je ne sais trop que faire de ce journal, ni de mon site en général. J’ai souvent envie de tout supprimer. À vrai dire, je m’en veux de me montrer si expansif—& ce, même si, dernièrement, je parle surtout de mes lectures. C’est toute cette culture de l’autopromotion permanente qui me rend malade. Mais, en même temps, je ne peux renoncer à une forme de dialogue—quand bien même elle n’est qu’un vœu pieux. Car, enfin : ici, je ne fais que soliloquer…

Réédition papier de deux livres-jeux

La grande nouvelle de ces dernières semaines, c’est la réédition de mes deux premiers livres-jeux chez Posidonia, dans la collection Le Vrai Chemin. Il s’agit de la troisième édition du Démon dans l’escalier et de la deuxième édition d’À la cour du roi des rats. Ces deux livres sont rassemblés dans un volume unique de plus de trois-cents pages.

La couverture a été produite par Marcel Laverdet, l’illustrateur historique de la série Histoires à Jouer. J’ai quant à moi réalisé les illustrations intérieures. Il y en a 46 au total, dont 32 pleines pages (et, parmi ces dernières, une carte).

Voici quelques aperçus de ces images. Celles du Démon dans l’escalier sont en nuances de gris, tandis que celles d’À la cour du roi des rats ont un style plus épuré, notamment influencé par Comès.

Ce livre-jeu est d’ores et déjà en vente, au prix de 14,90 €. Vous pouvez le commander via la plateforme de vente de l’éditeur ou en boutique physique (dans ce cas, optez pour une boutique de jeux de société plutôt qu’une librairie ; ce livre est en effet distribué par Novalis Games, la filiale d’Asmodée spécialisée dans le jeu de rôle).

Enfin, si vous voulez en savoir plus sur les aventures qu’il renferme, je vous propose de visionner cette vidéo de présentation réalisée par la chaine Vieux Geeks.